Akinwumi Adesina : “L’agriculture est au cœur de la création de richesse”

Président de la Banque africaine de développement (BAD) et ancien ministre nigérian de l’Agriculture, le Dr Akinwumi Adesina évoque le rôle majeur de l’industrialisation de l’agriculture pour faire des zones rurales africaines pauvres des zones de prospérité économique

Le Dr Akinwumi Adesina est le président de la Banque africaine de développement et le récent lauréat du prix mondial de l'alimentation pour son rôle dans l'expansion la production alimentaire au Nigeria. © BAD

La BAD investit, parmi d’autres initiatives, dans des projets de soutien à une nouvelle génération d’agripreneurs. Quels projets ont eu le plus grand impact et pourquoi ?

L’Afrique doit devenir un acteur international majeur du secteur de l’alimentation et de l’agriculture. Ce continent abrite en effet 65 % des terres cultivables encore disponibles dans le monde. Nous voulons donc faire de cet atout une réelle richesse dont l’Afrique pourra profiter. Mais pour cela, l’agriculture doit devenir un secteur attrayant pour les jeunes. C’est dans cet esprit que la BAD a lancé l’initiative ENABLE Youth, qui a pour objectif initial d’aider les jeunes diplômés à se lancer professionnellement dans l’agriculture et d’insuffler du sang neuf dans le secteur de l’agriculture et de l’agribusiness dans un contexte de vieillissement rapide de la population agricole du continent. En tant que banque, nous nous sommes engagés à investir, dans les dix années à venir, environ 12,75 milliards d’euros dans les projets ENABLE Youth. Notre objectif ? Soutenir, grâce à cet effort financier, au moins 300 000 agribusiness dans leur phase de démarrage et créer environ 1,5 million d’emplois.

L’an dernier, nous avons investi près de 680 millions d’euros pour lancer le programme ENABLE Youth dans six pays – le Cameroun, la République démocratique du Congo, le Malawi, le Nigeria, le Soudan et la Zambie. Nous avons aussi lancé une autre initiative pour aider plus spécifiquement les jeunes entrepreneurs, mais pas nécessairement dans le secteur de l’agriculture : Boost Africa. Il s’agit d’un programme commun que nous avons lancé conjointement avec la Banque européenne d’investissement et qui investit environ 200 millions d’euros pour aider quelque 2 000 jeunes entrepreneurs dans divers secteurs, essentiellement des petites et moyennes entreprises.

Vous avez supervisé l’introduction du premier système de portefeuille électronique au Nigeria, en 2012. Selon vous, quelles ont été ou quelles seront les technologies les plus importantes pour faciliter l’accès des petits agriculteurs aux banques et aux services financiers ?

Le système de portefeuille électronique a eu un franc succès au Nigeria. En lançant ce système, nous voulions mettre fin à 40 années de corruption dans le secteur des engrais et des semences, conséquence de la corruption gangrénant les systèmes de passation de marchés publics. Nous avons utilisé à cette fin le pouvoir de diffusion de la téléphonie mobile et envoyé sur les portables des agriculteurs des bons électroniques leur permettant d’acheter des intrants aux négociants en intrants agricoles des zones rurales. Nous avons pu enregistrer électroniquement les agriculteurs et ainsi atteindre plus de 15 millions d’entre eux sur une période de quatre ans. Cette initiative a été un succès en ce sens qu’elle a mis les petits agriculteurs au cœur de la politique publique et qu’elle a considérablement renforcé la responsabilisation et la transparence en matière de gestion des biens publics, en particulier l’affectation des ressources publiques au bénéfice des petits agriculteurs. Le Nigeria a pu ainsi augmenter sa production alimentaire à hauteur de 21 millions de tonnes sur une période de quatre ans.

Le pouvoir de la téléphonie mobile est tel que la BAD repousse vraiment les frontières en ce qui concerne l’utilisation de cette technologie. Dans le domaine des services financiers, un formidable exemple est celui du Kenya et de son système de transfert d’argent par téléphonie mobile M-Pesa. Dans ce pays, environ 20 milliards d’euros sont actuellement transférés chaque année via le système M-Pesa et c’est la raison pour laquelle la BAD participe aux efforts d’amélioration des services de financement mobile en faveur de millions d’habitants d’Afrique centrale et de l’Ouest, en coopération avec la Fondation Bill et Melinda Gates. J’ai vraiment le sentiment que la téléphonie mobile et la technologie numérique sont en train de transformer la vie des populations pauvres. Elles ont ouvert de nouvelles perspectives et permettent aujourd’hui aux agriculteurs d’avoir accès aux marchés, d’obtenir des informations sur les prix du marché, de contracter des assurances, de se procurer des intrants agricoles et de bénéficier de services financiers. C’est vraiment une technologie transformatrice !

Après le Prix mondial de l’alimentation, comment comptez-vous continuer à promouvoir le changement dans l’agriculture africaine et modifier la perception de l’agriculture, afin qu’elle soit considérée comme une activité économique ?

Permettez-moi d’abord de vous dire que c’est pour moi un immense honneur d’avoir reçu le Prix mondial de l’alimentation. Mais ce qui compte le plus pour moi, c’est ce que nous allons faire à partir de cela. Car il y a encore énormément de choses à faire. Il y a aujourd’hui 243 millions d’Africains qui souffrent de malnutrition et 58 millions d’Africains de moins de 5 ans en retard de croissance, le taux le plus élevé au monde. Dix millions de jeunes Africains sont par ailleurs atteints d’obésité. Le défi est aujourd’hui de mettre rapidement fin à l’insécurité alimentaire et à la malnutrition sur le continent afin de prévenir l’émaciation et le retard de croissance chez l’enfant.

Nous devons transformer toutes les zones d’Afrique pour faire de ces “zones de misère économique” des zones de prospérité économique, et pour cela il faut que le secteur agricole fonctionne de manière parfaitement efficace. La mission qui m’attend est donc de faire en sorte que les pays comprennent que l’agriculture n’est pas un mode de vie ou une activité de développement, mais bien une activité économique à part entière.

L’Afrique produit aujourd’hui 75 % des fèves de cacao dans le monde alors qu’elle ne détient que 2 % du marché mondial du chocolat, évalué à 85 milliards d’euros. Il en va de même pour le coton : l’Afrique en produit beaucoup, mais l’exporte sous forme de fibres de coton brut. Même chose pour le café : les pays d’Afrique sont dans le top 10 des producteurs de grains de café mais ceux-ci sont exportés tels quels, sans être transformés.

Examinons de plus près la situation dans le secteur du chocolat : le prix du cacao continuera à diminuer, mais pas celui du chocolat ou des produits à base de cacao. Et si le prix du café en grains diminuait, celui payé par les clients de Starbucks évoluera à la hausse. L’Afrique doit donc se hisser tout en haut des chaînes de valeur mondiales des produits qu’elle exporte. En d’autres termes, elle doit industrialiser son agriculture pour ajouter de la valeur à toute sa production et devenir ainsi compétitive sur les marchés mondiaux.

L’Afrique importe actuellement des produits alimentaires à hauteur de 30 milliards d’euros par an. Si les choses continuent ainsi, la facture des importations alimentaires atteindra les 93,5 milliards d’euros en 2030. Si l’Afrique parvient à nourrir ses habitants, le marché et la stabilité économique des pays africains s’en trouveront améliorés, les réserves de devises seront préservées, les zones rurales transformées et des millions et des millions de personnes auront accès aux emplois ainsi créés. L’agriculture doit donc être au cœur de la stratégie de diversification économique et de la création de richesse en Afrique. Je suis convaincu que les millionnaires et les milliardaires africains de demain seront issus du secteur alimentaire et agricole – et non des secteurs du pétrole et du gaz.

Quelle est l’importance des partenariats public-privé (PPP) ? Comment peuvent-ils transformer les petites exploitations en entreprises productives et rentables ?

Prenons le cas des petits agriculteurs thaïlandais : ils produisent l’essentiel du riz consommé dans le monde. Nous consommons aussi du riz et certaines légumineuses produits par les petits agriculteurs indiens. Il n’y a donc aucun problème d’efficacité s’agissant des petits exploitants. Mais nous devons faire en sorte que ces petits producteurs aient accès aux systèmes de soutien dont ils ont besoin. Ils doivent pouvoir accéder au financement, à l’information, aux marchés, aux meilleures technologies mondiales (et notamment la mécanisation) et aux infrastructures rurales pour être en mesure de transformer l’économie des zones rurales.

Et je pense que c’est à ce niveau qu’il faut clarifier le rôle des secteurs public et privé. Il doit y avoir des petits exploitants, des exploitations agricoles commerciales de taille moyenne et de grandes exploitations. Ce qu’il faut, c’est pouvoir faire le lien entre celles-ci, les exploitations commerciales à moyenne et à grande échelle fournissant l’accès aux marchés et soutenant l’infrastructure dont les agriculteurs ont besoin. À ce titre, les PPP devront donc s’assurer de la présence d’agribusiness privés dans les zones rurales. Mais le problème qui se pose aujourd’hui en Afrique, c’est que les agribusiness du secteur privé, en particulier les entreprises agroalimentaires, sont tous situés en milieu urbain. Ils vendent leurs produits à proximité des ports vers lesquels ils acheminent les matières premières pour les transformer et les exporter. Une approche qui ne crée pas le moindre emploi en Afrique.

À la BAD, nous plaidons actuellement pour un nouvel accord de PPP et pour la mise en place de “zones de transformation des cultures de base” ou “zones de développement agro-industriel”. Les entreprises privées du secteur agricole seront encouragées à implanter leurs entreprises de transformation alimentaire dans ces vastes territoires situés en milieu rural. Elles se rapprocheront ainsi des agriculteurs, pourront créer des marchés pour ces derniers, transformer et valoriser sur place les produits agricoles, contrôler les volumes élevés de matières premières qui quittent l’économie rurale et créer de très nombreux emplois. Ces zones bénéficieront du soutien de la BAD et d’autres acteurs, et les gouvernements mettront à leur disposition des infrastructures – électricité, eau, réseau routier et TIC – qui diminueront leurs frais d’exploitation. Elles transformeront ainsi toutes les zones rurales en “zones de prospérité économique”.

Sophie Reeve

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