Nous devons faire mieux comprendre le rôle primordial des femmes

Spore exclusif

 
par

Entretien Jemimah Njuki

Jemimah Njuki, spécialiste principale de programme au Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, souligne les difficultés que les femmes entrepreneurs rencontrent dans la gestion d’une agroentreprise prospère. Elle propose des solutions innovantes pour mieux les soutenir.

Vous parlez beaucoup de la nécessité d’élaborer des mécanismes de financement inclusifs qui répondent aux besoins et aux priorités spécifiques des femmes. Comment les institutions financières peuvent-elles mieux soutenir les femmes ?

Les agroentreprises dirigées par des femmes représentent une chance formidable pour l’Afrique. Sur ce continent, 68 % des femmes économiquement actives travaillent dans le secteur de l’agriculture et l’Afrique affiche le pourcentage de femmes entrepreneurs le plus élevé au monde. Pourtant, elles rencontrent encore des difficultés considérables d’accès au financement afin de développer leurs agroentreprises. Malgré l’expansion des organisations de microfinance, qui aident aujourd’hui des millions de femmes, des études montrent que le déficit global de financement pour les petites et moyennes entreprises de femmes se chiffre à environ 17,5 milliards d’euros.

Nous devons reconnaître que les interventions en faveur de l’inclusion sociale ne sont pas neutres du point de vue du genre : les femmes qui demandent un prêt ont environ 30 % de chances de voir leur demande aboutir, c’est-à-dire beaucoup moins que les hommes. Beaucoup d’efforts ont été déployés pour tenter de rendre les femmes plus “bankables”, par exemple en les formant ou en les organisant en groupes. Mais un changement de paradigme s’impose. Nous devons maintenant œuvrer pour que les établissements financiers s’adaptent davantage aux femmes. Il y a deux choses que nous pouvons faire. La première est de veiller à ce que les innovations financières tiennent compte des obstacles liés au sexe pour répondre aux besoins et priorités spécifiques des femmes. Par exemple, certaines femmes peuvent gérer des entreprises qui nécessitent d’acheter des machines, mais elles ne détiennent pas le titre de propriété des terrains sur lesquels se trouvent leurs entreprises. Des modèles de financement comme la “location avec option d’achat” – dans le cadre de laquelle la garantie pour le prêt n’est pas le terrain, mais le matériel acheté – seraient utiles dans une telle situation. Malheureusement, très peu d’établissements financiers développent ce type de produits. En second lieu, nous devons veiller à ce que l’inclusion financière suscite des améliorations concrètes dans la vie des femmes et ne soit pas une fin en soi. Le CRDI mène un programme au Kenya, au Rwanda et en Tanzanie dans lequel nous testons des méthodes pour intégrer la dimension du genre dans les produits d’inclusion financière. En Tanzanie, nous faisons des essais pour déterminer si l’inclusion d’une formation aux questions de genre pour les couples quand les femmes ont accès à des services financiers, comme des comptes bancaires ou des prêts mobiles, permet aux femmes d’avoir plus de contrôle sur les prêts accordés que lorsqu’une telle formation n’est pas incluse.

Comment les gouvernements peuvent-ils s’assurer que leurs politiques pour remédier aux inégalités entre les sexes sont réellement mises en œuvre au niveau local pour soutenir le développement des agroentreprises de femmes ?

L’élaboration d’un cadre politique et légal qui soutient les femmes et punit la discrimination fondée sur le sexe constitue certainement un bon point de départ. Il existe de nombreuses législations et réglementations en vigueur dans le monde pour aider les femmes, mais beaucoup reste encore à faire dans certains pays. Cependant, les politiques et les réglementations ne suffisent pas. Il subsiste de nombreuses perceptions sociales selon lesquelles les femmes seraient moins compétentes et moins aptes que les hommes à prendre des décisions importantes. La société et le gouvernement doivent donc agir de concert au niveau local pour une meilleure compréhension de la valeur et du rôle primordial des femmes.

Un bon exemple est celui de la propriété foncière au Kenya. Nous avons une excellente constitution, qui garantit l’égalité des droits entre les femmes et les hommes en matière d’héritage des terres. Pourtant, fin 2016, seulement 1,5 % environ des terres étaient enregistrées au nom de femmes ou de jeunes filles. Ce déséquilibre est dû aux opinions des habitants concernant la légitimité ou non des filles à hériter des propriétés foncières. On entend souvent ce genre de questions : “Elle va se marier de toute façon, alors pourquoi devrait-elle hériter de la propriété familiale ?” Les entités locales chargées de légiférer sur la propriété foncière doivent être davantage sensibilisées à ce problème et commencer à inciter les dirigeants communautaires à faire évoluer ces idées.

Le CTA a organisé les finales de son dernier concours Pitch AgriHack, qui était axé sur les start-up de technologie agricole dirigées par des femmes, lors du récent Forum sur la révolution verte en Afrique 2018. Quel est l’intérêt de ce genre de programme en faveur de l’entrepreneuriat ?

Les programmes comme Pitch AgriHack contribuent à faire évoluer les perceptions quant à la capacité des femmes à gérer des entreprises. Ils offrent une plateforme pour présenter des femmes qui dirigent des entreprises prospères, malgré les obstacles qu’elles rencontrent, ce qui peut améliorer la confiance d’autres femmes en elles-mêmes et les aider à croire dans leurs capacités en tant que chefs d’entreprise.

Bien entendu, les programmes d’entrepreneuriat jouent aussi un rôle fondamental pour renforcer les capacités et offrir des possibilités de mentorat. Le CRDI collabore par exemple avec des écoles de commerce pour comprendre quelles sont les stratégies efficaces pour soutenir les entreprises de femmes. Dans le cadre d’un programme mené en collaboration avec la United States International University (USIU) Africa, nous avons découvert que, si l’on offre simplement une formation commerciale aux entrepreneurs, les chances de réussite de ceux-ci sont de 57 % environ. En revanche, si l’on associe cette formation à une mise en relation avec des services d’aide aux entreprises – par exemple en matière de comptabilité ou de planification de développement des activités – et que l’on adjoint aux entrepreneurs un mentor en affaires, leurs chances de réussite grimpent alors à 93 %. Les programmes d’entrepreneuriat sont donc également très utiles pour garantir la réussite des femmes entrepreneurs. Toutefois, nous devons faire progresser ces programmes en mettant les femmes en relation avec l’écosystème dans lequel leur entreprise opère, afin de leur permettre d’avoir accès aux services dont elles ont besoin.

Avez-vous des exemples inspirants de femmes qui ont “réussi” en tant que propriétaires d’agroentreprises ?

Virginia Thuku est une jeune femme kényane qui a suivi le programme d’entrepreneuriat de l’USIU. Elle s’était essayée à l’aquaculture, mais avait abandonné à cause de divers problèmes. Cependant, après avoir suivi la formation à la gestion d’une entreprise, au développement d’un business plan et à l’identification des marchés, elle s’est mise à élever des alevins de poisson-chat. Six mois plus tard, elle a effectué sa première récolte et a vendu ses poissons à des institutions des environs. Avec les bénéfices réalisés, Virginia Thuku a développé son entreprise : elle possède maintenant huit bassins et élève pas moins de 7 000 alevins simultanément. Elle s’est mise en contact avec des organismes de recherche pour apprendre de nouvelles méthodes rentables pour nourrir des poissons, y compris en utilisant des insectes et des algues, et a identifié des marchés pour vendre son poisson en gros. Pour beaucoup de femmes comme Virginia Thuku, l’acquisition de ces compétences commerciales et techniques et l’établissement de liens avec les marchés ainsi que d’autres liens permettant l’utilisation des technologies les plus récentes sont un facteur clé de réussite.