Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

Les systèmes agricoles diversifiés sont le cœur de notre action

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Entretien avec le Prof. Andrew Campbell

Le Professeur Andrew Campbell, PDG du Centre australien de recherche agricole internationale (Australian Centre for International Agricultural Research, ACIAR), explique pourquoi les projets multidisciplinaires à long terme, avec une forte dimension de genre, sont au cœur de la nouvelle stratégie de son organisation.

L'Australie a un climat aride similaire à celui de nombreux pays de l’hémisphère Sud et son secteur agricole est confronté à une série de défis identiques sur le plan du changement climatique. Dans ce contexte, comment l'ACIAR facilite-t-il l'échange de solutions agricoles respectueuses du climat ?

L'ACIAR facilite la mise en place de partenariats qui permettent d'associer les meilleures données scientifiques disponibles en Australie et des connaissances scientifiques locales pour relever, concrètement, les défis du développement. Prenons l’exemple de l’agriculture de conservation, qui s’est imposée en Australie au cours de ces 30 dernières années et a fait quasiment disparaître la culture sur brûlis de notre paysage agricole. Nous avons appris à semer directement dans les résidus de la culture précédente, à intégrer davantage de légumineuses dans les rotations céréalières et à retenir la matière organique dans le sol, parce que nos sols sont pauvres en nutriments et en matière organique. Nous ne pouvons donc pas nous permettre de brûler des nutriments. Nous avons adapté les technologies de l'agriculture de conservation australienne pour les transférer aux pays en développement. C’est le cas du Happy Seeder, un petit semoir qui peut être remorqué par des tracteurs d’une puissance de 40 Ch, alors que nous utilisons des tracteurs d’une puissance supérieure à 400 Ch en Australie. Cette méthode est utilisée par les agriculteurs d'Asie du Sud pour semer directement sur un couvert de pailles de riz ou de blé et préserver ainsi la matière organique. Comme nous produisons aussi du riz en Australie, nous avons également développé des techniques de production en zone aride et des variétés résistantes au sel, très utiles dans les régions confrontées à une forte intrusion d’eau de mer.

Dans le cadre de notre programme de renforcement des capacités, des scientifiques de pays en développement viennent suivre en Australie une formation postuniversitaire. À ce jour, des centaines, voire des milliers, d’étudiants ayant suivi une formation grâce aux projets de l’ACIAR ont obtenu un diplôme postuniversitaire en Australie. Nous essayons de renforcer les capacités locales afin de laisser derrière nous une série d'institutions compétentes, mieux armées pour s'attaquer efficacement et sur le long terme à des problèmes complexes.

La nouvelle stratégie décennale de l'ACIAR a été réorientée vers des projets de recherche moins nombreux, mais à plus long terme et à plus grande échelle dans chaque pays. Pour quelles raisons  ?

Nos gestionnaires de programme ont identifié une série de points communs entre les meilleurs projets auxquels ils ont été associés : une compréhension approfondie du problème ; les bons acteurs et interlocuteurs (y compris, le cas échéant, les utilisateurs finaux) pour faire une différence ; un bon leadership ; et suffisamment de ressources et de temps pour avoir un impact sur le problème. Ils ont également laissé derrière eux des compétences suffisantes pour permettre la poursuite des activités et parvenir à un impact à grande échelle.

Sachant cela, nous envisageons de transférer environ 20 % de notre portefeuille vers des projets plus importants, plus multidisciplinaires et davantage orientés vers le long terme. L'ampleur du problème du changement climatique exige inévitablement un travail pluridisciplinaire et transdisciplinaire. Créer un capital social au sein de ces partenariats prend plusieurs années et le passage de la phase de la mise en place à la mise en œuvre en prend plusieurs autres. Quant à la mise à échelle, elle nécessite encore plus de temps. Une fois que vous commencez à penser en termes de décennies, vous pouvez passer les deux premières années à établir des relations, à clarifier les partenariats et à parvenir à une vision commune du défi que vous essayez de relever et de l’approche que vous adopterez.

Comment l'ACIAR soutient-il le renforcement des capacités et l'autonomisation des femmes. Pourquoi est-ce si important pour l'agriculture ?

Dans de nombreux pays, entre 40 et 60 % des petits exploitants agricoles sont des femmes. Pourtant, à l’heure actuelle, elles ne bénéficient pas d'un accès proportionnel aux ressources et à la prise de décision. Il en va de même en Australie, où les agricultrices sont largement sous-représentées aux postes de direction et dans les conseils d'administration des organisations agricoles.

Or, les données empiriques sont formelles : lorsque les femmes ont un accès égal aux ressources et à la prise de décision, la communauté bénéficie d’une meilleure situation sur le plan alimentaire et nutritionnel et un plus grand nombre d’enfants vont à l’école. La politique du gouvernement australien est de garantir que 80 % des projets d'aide incluent explicitement une composante de genre.

Nous sommes en train de lancer une nouvelle bourse réservée aux femmes de la région indo-pacifique occupant des postes de direction dans le secteur scientifique. Nous analysons attentivement le programme AWARD (African Women in Agricultural Research for Development1) financé par la Fondation Gates, afin d’en tirer des enseignements, et nous soutenons financièrement la participation à ce programme de femmes du Bangladesh et du Pacifique. L'un des éléments attractifs du modèle AWARD est l'accent mis sur le mentorat et la formation des accompagnateurs (mentors) comme des bénéficiaires (mentorees). Il est important de ne pas se limiter à former des femmes, à titre individuel. Il faut aussi réfléchir au contexte de leur région d’origine. Cela n’a pas de sens de former en Australie une brillante chercheuse si elle retourne ensuite dans un contexte institutionnel où elle est davantage qualifiée que ses supérieurs – qui souvent sont tous des hommes – et où elle ne peut pas bénéficier d’un soutien pour s’épanouir professionnellement. Nous devons donc également travailler avec nos pays partenaires pour s’assurer que l’institution dont elle vient adhère aussi à notre vision.

Nous veillons de même à ce qu'au moins la moitié des participants à nos programmes de bourses existants soient des femmes. Et nous mettons nous-mêmes en pratique ce que nous préconisons : au cours des 18 derniers mois, le pourcentage de femmes occupant des postes seniors au sein de l’ACIAR est ainsi passé de 11 % à 42 % et, d’ici un mois environ, une proportion quasi identique d’hommes et de femmes occuperont un poste de gestionnaire de programme de recherche (GPR). Il y a deux ans, à mon arrivée ici en tant que PDG, un seul des 14 GPR était une femme.

Les projets de l'ACIAR accordent la priorité au développement de systèmes diversifiés, associant culture et élevage. Comment cette approche contribue-t-elle à la réalisation d’objectifs de développement plus généraux  ?

Une approche de diversification des systèmes agricoles est au cœur de toutes nos activités et interventions. Il est aujourd’hui très rare qu’un projet de l'ACIAR ne soit axé que sur un seul problème qui ne concerne qu’une seule culture. Très schématiquement, il y a 30 ans, nous avons concentré nos efforts sur l’amélioration du rendement des cultures de plein champ. Puis, il y a 20 ans, nous nous sommes intéressés de plus près à la rotation des cultures et aux interactions entre les cultures et le bétail, et parfois aux arbres et aux poissons. Il y a dix ans, nous avons intégré les changements climatiques (principalement l'adaptation, mais parfois aussi l'atténuation) dans notre recherche sur les systèmes agricoles, et avons investi davantage dans la recherche tout au long de la chaîne de valeur, en examinant comment les agriculteurs pourraient avoir plus facilement accès aux marchés à plus forte valeur ajoutée. Maintenant, nous devons à nouveau revoir nos ambitions à la hausse, réfléchir aux objectifs plus généraux, comme la santé humaine, la nutrition et une adaptation plus poussée au changement climatique. Plus vous visez ces objectifs de haut niveau, plus vous allez au-delà d’une recherche ciblée quasi exclusivement sur les cultures ou l’élevage.

Voyez le Timor-Leste, notre voisin proche. Au moment de son indépendance, en 1999, la moitié des enfants souffraient d’un retard de croissance. Des études, réalisées grâce au financement de l'ACIAR, ont permis aux chercheurs australiens de mettre en évidence la mauvaise génétique des principales cultures vivrières du pays – maïs, manioc, patate douce et autres – et de démontrer que de nouvelles variétés seraient plus performantes. Ils ont donc identifié les génotypes les mieux adaptés au contexte et réalisé des études de démonstration dans différentes régions du Timor-Leste, qui ont mis en avant des augmentations de rendement allant de 40 % à 140 %. Ils ont ensuite répliqué les semences et mis en place un système semencier national, doté d’un réseau semencier communautaire à l’échelle régionale. Le projet – Seeds of Life – a duré 15 ans. C’est l’un de nos projets les plus réussis, avec un ratio bénéfices/coûts supérieur à 60 pour 1. Le projet n’incluait pas de composante “élevage”, ce qui n’a pas permis d’assurer aux habitants une alimentation suffisamment riche en protéines.

Dix-huit ans plus tard, le taux de retard de croissance est toujours de 48 % au Timor-Leste. Nous avons donc mis en œuvre un programme efficace orienté vers les cultures mais qui n’incluait aucune composante axée sur le bétail, la santé maternelle ou l’alimentation dans les écoles. Un chercheur spécialisé dans le maïs estime que ces aspects ne relèvent pas de sa compétence, à juste titre d’ailleurs. Mais un organisme comme l’ACIAR, bailleur et investisseur d’aide au développement, doit avoir une vision plus générale du problème. Et j’estime donc qu’un problème comme le retard de croissance au Timor-Leste – un petit pays situé à seulement une heure de vol de Darwin – compte parmi les défis que nous devrions essayer de relever. Augmenter les rendements ne suffit pas, même si c’est essentiel pour améliorer la sécurité alimentaire.

La nouvelle stratégie décennale de l'ACIAR vise également à aider les pays indo-pacifiques à accroître leur productivité et à réduire la pauvreté, tout en utilisant moins de ressources. Quels sont certains des domaines de recherche les plus prometteurs qui pourraient faciliter la réalisation de cet objectif ?

Le Pacifique est confronté à un ensemble de défis spécifiques, le premier étant la substitution aux importations. Selon moi, cette approche n’est pas toujours réaliste compte tenu des questions d'échelle et des coûts de production. Les marchés d’exportation du Pacifique sont limités, si l’on excepte les marchés du café et du cacao. Par conséquent, je pense que nous devons nous tourner vers un modèle alternatif et tout aussi légitime, qui consiste à viser les marchés d'exportation lorsque c’est possible, mais en évitant de le faire à tout prix. À Vanuatu, nous avons coopéré avec des producteurs de cacao dont le chocolat s’est distingué lors du Salon du chocolat à Paris. Ainsi, en ce qui concerne les exportations, le Pacifique se concentre surtout sur la substitution aux importations et la production de produits de niche à plus forte valeur ajoutée.

Le secteur des noix de coco traverse une crise dans la région du Pacifique. Une situation due au fait que de nombreux arbres sont trop âgés, ce qui les rend vulnérables aux maladies et aux attaques d'insectes. Nous avons financé des études visant à transformer de vieux cocotiers en bois plaqué utilisé dans la fabrication de meubles de qualité. Les liquidités ainsi créées peuvent être utilisées pour replanter des domaines. Vous avez besoin de ce genre de modèle d'entreprise, de préférence dans le cadre d'un système agroforestier, car il faut que les agriculteurs puissent continuer à générer des revenus au cours des cinq ou dix premières années après le replantage de cocotiers. Il faut renouveler les cocotiers pour rajeunir les domaines dans le Pacifique, tout en assurant la conservation du meilleur matériel génétique dans toute la région. Une seule et même approche doit être mise en œuvre, avec la mise en place d’une seule banque de gènes et d’un effort de recherche cohérent pour toute la région. Les bailleurs de fonds internationaux ont ici un rôle à jouer.