“Les politiques agricoles africaines doivent être à l’épreuve du changement climatique”

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Entretien avec Nachilala Nkombo

Directrice du Fonds mondial pour la nature (WWF) pour la Zambie, Nachilala Nkombo évoque le rôle des secteurs public et privé dans l’adaptation des chaînes de valeur agricoles au double défi de l’accélération de la croissance démographique et du changement climatique.

© Nachilala Nkombo

Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en octobre 2018, estime que les systèmes alimentaires mondiaux doivent être transformés d’ici 12 ans afin de limiter les conséquences irréversibles du changement climatique. Que fait le WWF pour encourager l’adoption de pratiques agricoles dites “intelligentes face au climat”?

À l’échelon des communautés, nous coopérons avec plus 3 000 agriculteurs du sud-ouest de la Zambie avec l’objectif de renforcer la résilience climatique des familles. Notre approche associe l’offre d’une formation directe axée sur les pratiques agricoles “climato-intelligentes” et un travail de coopération avec les services publics de vulgarisation agricole. Pour assurer la diffusion des connaissances dans ce domaine auprès des petits producteurs, nous collaborons aussi avec un réseau de pairs. Nous avons également introduit des technologies et des pratiques intelligentes face au climat : travail minimal de la terre, rotation des cultures, couverture appropriée du sol et semences tolérantes à la sécheresse. Nous aidons par ailleurs deux groupes d’agriculteurs par le biais de services de multiplication de semences résistantes à la sécheresse et les soutenons pour faire certifier leurs semences améliorées afin que d’autres agriculteurs de leur communauté puissent les utiliser.

En outre, nous avons doté la communauté des ressources et des compétences nécessaires pour mettre au point une technologie postrécolte qui utilise des matériaux locaux pour le stockage et la conservation de sa production. Grâce à cela, les agriculteurs ne sont plus contraints de vendre leur production à bas prix en cas de surplus, tandis que leur sécurité alimentaire est assurée pendant les mois difficiles. L’amélioration des services de vulgarisation, associée à l’accès à des semences résistantes à la sécheresse et à une meilleure connaissance du traitement postrécolte, a permis de renforcer la sécurité alimentaire et d’accroître les revenus des agriculteurs et des communautés bénéficiaires. Les agriculteurs ont en effet vu leurs rendements passer de 1,7 à 4,6 tonnes par hectare en fonction de leur accès au fumier de bétail et de la date à laquelle ils ont commencé à adopter les pratiques d’agriculture de conservation encouragées par le WWF. Pour renforcer encore la sécurité des revenus au sein de ces communautés, nous aidons les petits producteurs à s’implanter sur des marchés durables, en les mettant en contact avec des entreprises qui s’approvisionnent auprès d’exploitations qui sont passées à l’agriculture de conservation, avec l’adoption de diverses technologies intelligentes face au climat.

Au niveau national, nous nous employons à influencer les politiques. Le WWF Zambie a ainsi joué un rôle essentiel dans l’élaboration de la politique climatique, du plan national d’adaptation et des programmes REDD+ dans le pays. Ces différentes initiatives visent à aider la Zambie à relever plus efficacement les défis du changement climatique. D’autres efforts ont directement ciblé le ministère de l’Agriculture. Nous avons ainsi plaidé pour qu’il affecte des fonds supplémentaires aux pratiques agricoles intelligentes face au climat.

La croissance démographique de l’Afrique exerce une pression sans précédent sur les systèmes alimentaires du continent. Que peuvent faire les gouvernements pour soutenir plus efficacement l’intensification durable de la production agricole, nécessaire pour répondre à l’augmentation de la demande alimentaire?

Les politiques agricoles africaines doivent être à l’épreuve du climat. Pour pouvoir faire face à la croissance démographique sur le continent et aux pressions croissantes exercées sur les terres et les systèmes de production alimentaire, les gouvernements africains doivent absolument intégrer dans leurs politiques des stratégies d’adaptation au changement climatique afin que les terres, les ressources en eau et d’autres ressources soient utilisées efficacement et mobilisées pour la production alimentaire. À cet égard, le WWF soutient un programme de coopération avec le secteur privé et les petits agriculteurs, qui a pour objectif d’améliorer l’usage des ressources en eau, l’accent étant mis sur le stockage. Il s’agit là de défis de taille qui ne peuvent être relevés au niveau d’une seule exploitation agricole ou d’une seule entreprise. Les pratiques qui améliorent l’efficacité des ressources doivent donc être intégrées dans des stratégies nationales, mais aussi être adoptées par le secteur privé.

Les gouvernements doivent planifier leurs politiques et leurs stratégies en tenant compte des ressources disponibles et du fait qu’elles risquent d’être de plus en plus limitées dans le contexte du changement climatique et de l’accélération de la croissance démographique. Par exemple, lors d’une année de précipitations abondantes, le volume de ruissellement annuel peut atteindre les 130 km3, contre à peine 68 km3 en cas de sécheresse grave durant l’année. La quantité des eaux de surface s’en trouve ainsi affectée. Alors qu’on tablait généralement sur l’existence de ressources abondantes, la réalité est tout autre : la disponibilité des ressources clés – à commencer par l’eau – varie énormément d’un endroit à l’autre et d’une période à l’autre. Il y a donc lieu de trouver un équilibre approprié entre l’extraction de l’eau, l’utilisation des terres, etc. pour avoir la certitude de pouvoir répondre aux besoins de l’actuelle génération tout en ne gaspillant pas ces ressources pour les générations futures.

Ce que le WWF aimerait surtout voir davantage en Afrique, c’est la mise en œuvre de stratégies nationales de restauration et de reconstitution des sols et des terres dégradés. Nous ne devons pas seulement libérer de nouvelles terres pour face faire à la croissance démographique, il nous faut aussi examiner des pistes pour favoriser le reboisement à grande échelle. De nombreux gouvernements africains ont adhéré à l’initiative Afri100 et se sont ainsi engagés à restaurer des millions d’hectares de terres dégradées. Nous appelons le gouvernement zambien à rejoindre lui aussi cette initiative, car notre pays est victime d’une déforestation à grande échelle. Touchée par une perte annuelle d’environ 250 000 hectares de couvert forestier, la Zambie affiche en effet l’un des taux de déforestation les plus élevés au monde.

Vous êtes également membre du Panel Malabo Montpellier (MaMo), qui réunit des décideurs politiques de toute l’Afrique afin d’évaluer des stratégies de sécurité alimentaire et d’amélioration de la nutrition. En quoi le partage d’expériences entre pays africains sur les politiques qui ont porté leurs fruits est-il si important?

L’échange de connaissances est primordial, en particulier dans le contexte actuel de changement climatique et d’augmentation de la demande alimentaire. L’établissement d’un dialogue et le partage d’expériences peuvent en particulier aider les pays africains à identifier rapidement et explicitement des solutions réalistes et susceptibles d’être appliquées à plus grande échelle. Une approche qui s’est révélée être efficace au Malawi, par exemple, a de ce fait toutes les chances de fonctionner en Zambie et doit donc être adoptée. Le Panel MaMo encourage les pays africains à partager leurs idées et leurs réussites avec d’autres pays et favorise ainsi leur diffusion. Le Panel met en outre à la disposition des pays un réseau de chercheurs qui, forts de leur savoir-faire technique, peuvent les conseiller sur de meilleures approches pour mettre en œuvre ces solutions. Ils offrent ainsi aux dirigeants politiques l’accès aux informations dont ils ont besoin pour prendre des décisions éclairées. La coopération internationale activée et mobilisée par le Panel MaMo et d’autres groupes similaires est essentielle pour canaliser prioritairement les investissements dans des solutions qui peuvent réellement assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique.

Quel rôle le secteur privé doit-il jouer dans la promotion de chaînes d’approvisionnement agricole durables?

Je pense que le secteur privé peut jouer ici un rôle majeur. La croissance démographique représente un formidable potentiel en termes de marché. Les entreprises privées doivent saisir cette chance, non seulement pour augmenter leurs bénéfices, mais aussi pour améliorer le niveau de vie des membres de la communauté actifs dans leur chaîne d’approvisionnement. Les entreprises du secteur privé doivent favoriser l’accès aux technologies abordables et aux débouchés rentables, en particulier l’accès des petits exploitants agricoles qui produisent l’essentiel de notre alimentation. Comme vous le savez probablement, les agriculteurs sont confrontés à deux défis majeurs : l’absence de mécanismes de financement adaptés à leurs besoins et les difficultés d’accès à des marchés fiables où ils peuvent vendre leurs produits à un prix équitable. Le secteur privé peut fournir des services financiers sur mesure et élargir les possibilités de renforcement des capacités afin d’aider les petits exploitants agricoles à passer de l’agriculture de subsistance à l’agriculture commerciale, et donc à produire davantage de façon à pouvoir approvisionner régulièrement des marchés plus rémunérateurs. Dans le contexte du changement climatique, le secteur privé peut aujourd’hui vraiment saisir la possibilité de proposer des produits d’assurance sur mesure qui protègent les investissements des agriculteurs et améliorent leur résistance au changement climatique.

La collaboration entre les secteurs public et privé est essentielle pour améliorer l’accès des petits exploitants agricoles à l’eau, à la terre et aux semences, ainsi que pour pérenniser les services de vulgarisation et, dans une certaine mesure, des services financiers et commerciaux. La fourniture de ces services et l’accès aux ressources nécessaires ne sont pas encore garantis. Ces lacunes doivent être comblées et les technologies peuvent jouer ici un rôle. Les secteurs public et privé doivent coopérer afin de déterminer comment nous pouvons exploiter le pouvoir de la technologie et de l’Internet – et améliorer la connectivité – pour que les agriculteurs aient rapidement et efficacement accès à ces ressources et services. La technologie a le potentiel d’éliminer les intermédiaires et de permettre l’accès des agriculteurs à toute une série de débouchés durables à travers le monde. Malgré l’importance d’Internet, je reste convaincue de l’importance capitale des liens et des contacts interpersonnels et j’encourage donc les agriculteurs à unir leurs forces pour relever le défi du changement climatique. Le secteur privé peut jouer ici un rôle en favorisant les contacts et la coopération entre les agriculteurs et encourager ainsi la mise en œuvre de pratiques agricoles intelligentes face au climat sur l’ensemble du continent.