Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

Le secteur agricole doit se transformer partout dans le monde

Spore exclusif

 

Entretien avec Nicolas Hulot

Dans un entretien exclusif avec Spore, l’ancien ministre français de la Transition écologique et solidaire explique les enjeux de la COP24 qui se tiendra en décembre 2018, en Pologne, et le rôle central de l’agriculture dans la lutte contre le changement climatique.

Cette interview de Nicolas Hulot a été réalisé en juin 2018, lorsqu’il était encore ministre français de la Transition écologique et solidaire, et devait être publiée en amont de la COP24.

Ancien journaliste et figure emblématique de l’écologie, Nicolas Hulot, ministre d’État au sein du gouvernement français entre 2017 et 2018, détaille ses attentes vis-à-vis de la prochaine Convention des parties (COP) et du dialogue de Talanoa, une forme plus souple de discussion entre les États, lancée à l’issue de la COP23 présidée par Fidji.

Plus de deux ans après la signature de l’Accord de Paris et peu avant la COP24, où en est-on des engagements des différents pays ?

L’Accord de Paris, c’est un cap, une direction commune qui doit guider nos choix, nos actions, nos économies pour répondre aux défis du changement climatique qui nous menace tous. Mais bien évidemment, il s’agit seulement de la première étape d’un long parcours, car il ne suffit pas de signer des déclarations, ou d’aligner les discours, il faut que chacun tienne ses promesses et surtout aille plus loin dans ses engagements. C’est toujours le risque lorsque 196 pays s’entendent sur des objectifs : on ne sait jamais si tout le monde aura la volonté de s’y tenir sur le long terme. Mais je crois que l’Accord de Paris, il est irréversible. Que certains s’en retirent, temporairement, ne doit pas changer notre résolution à agir.

Aujourd’hui, la mise en œuvre de l’Accord de Paris se poursuit. Plusieurs pays ont déjà commencé à préparer et à mettre en œuvre le cadre nécessaire à la transformation de nos économies pour répondre aux objectifs fixés. Les premiers signaux sont déjà visibles et le plus flagrant est le développement exponentiel des énergies renouvelables, à l’image du solaire, ou encore l’émergence partout sur la planète des voitures “zéro émissions“.

Cela dit, il faut bien avoir en tête que les engagements actuels sont largement insuffisants pour atteindre le principal objectif de l’Accord de Paris, celui de limiter la hausse globale de la température à moins de 2 °C d’ici la fin du siècle. Le relèvement collectif de l’ambition est notre principal défi. Nous devons faire plus et plus vite.

L’an dernier, à l’issue de la COP23, vous n’avez pas caché votre déception concernant la lenteur des négociations et le peu de résultats. Qu’attendez-vous de la COP24 ?

Bien entendu, j’ai une conscience aiguë de l’urgence et donc toujours le souhait que nous allions plus vite, car la situation actuelle ne peut me permettre d’être pleinement satisfait. Mais je reste optimiste dans notre capacité à agir. Cela ne m’empêche donc pas de constater les avancées quand elles sont palpables. En l’occurrence, la COP23 a aussi permis des évolutions.

Présidée par les Îles Fidji, elle a mis sur la table de nombreux sujets et des compromis ont été trouvés. La COP23 a également été l’occasion de démontrer la vivacité du mouvement des acteurs non étatiques qui s’investissent contre le changement climatique. Le meilleur exemple est celui de la coalition étasunienne We’re still in qui rassemble quelque 1 200 acteurs et qui montre que, malgré les hésitations de la Maison-Blanche, l’économie américaine prend le chemin de la “décarbonation“.

Cette conférence a confirmé la tendance de la période de l’après-Paris : la transition vers l’économie bas-carbone est résolument engagée. Mais elle reste insuffisante face à l’accélération du changement climatique. Nous devons donc aller plus vite à notre tour, et c’est l’enjeu de la COP24 et du dialogue de Talanoa. C’est le premier rendez-vous que nous nous étions fixé à Paris : trois ans après l’accord, nous devons collectivement faire le bilan de nos engagements, et s’ils sont insuffisants les relever. C’est ce que la France a déjà fait avec l’idée de viser la neutralité carbone à l’horizon 2050, ce qui nous oblige dès maintenant à faire plus.

Comment sera prise en compte la situation des pays ACP – très peu polluants, mais très vulnérables au changement climatique – dans les négociations en amont et durant la COP24 ? Leur voix est-elle entendue dans les négociations ?

Vous connaissez mon attachement à ce sujet. Savoir que certains pays, qui n’ont pas ou presque participé au changement climatique, en subissent les plus graves conséquences suscite chez moi un sentiment de responsabilité à l’égard de cette situation. On ajoute de l’injustice à l’injustice, de la souffrance à la souffrance, de la vulnérabilité à la vulnérabilité.

La voix des pays les plus vulnérables a toujours été entendue dans les négociations climatiques. Leurs priorités dans la lutte contre le changement climatique, c’est-à-dire l’adaptation, l’accès aux financements ainsi que les transferts de technologies et de compétences, sont inscrites dans l’Accord de Paris. Et l’obligation réciproque des pays développés à les aider dans ces domaines l’est tout autant.

La COP24 devra prolonger cette attention pour les pays les plus vulnérables, puisque les deux dernières COP ont été présidées par des pays vulnérables aux changements climatiques – le Maroc et les Îles Fidji – et les priorités des pays ACP continueront d’être à l’ordre du jour. La France plaide en tout lieu pour que l’adaptation au changement climatique bénéficie d’une attention renforcée. Elle s’est engagée à faire évoluer son aide au développement dans le même sens. Nous allons renforcer nos financements pour l’adaptation, qui vont passer à 1,2 milliard en 2020, contre moins de 500 millions en 2015. Si tous les pays industrialisés font de même, on aura doublé l’effort d’adaptation en cinq ans, ce n’est pas rien.

L'action commune de Koronivia sur l’agriculture a été lancée lors de la COP23. En quoi cela va-t-il changer les négociations sur les questions d’adaptation agricole et de gestion des ressources ?

En novembre 2017, la COP23 a créé l'action commune de Koronivia sur l’agriculture. Ce projet a notamment été salué par la FAO, qui a parlé d'une étape décisive. L’objectif est clair : faire du secteur agricole un pionnier dans la lutte contre le changement climatique.

Sur un programme de trois années, nombre de thématiques techniques sont traitées, dont l’adaptation au changement climatique, la gestion des nutriments et effluents agricoles, et également les sols, l'élevage, l'agropastoralisme ou la sécurité alimentaire.

Ce projet nous met sur les rails d’une transition agricole mondiale réussie. Pour la première fois, le processus permet que la COP, par l'intermédiaire du groupe des négociateurs agricoles, adopte des recommandations, par exemple à destination des organes chargés de la mise en œuvre de la Convention [Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques – CCNUCC]. Les organes constitués de la Convention sont aussi invités à contribuer au travail et participer aux ateliers de l'action commune de Koronivia sur l’agriculture. C’est bien par l’intelligence collective que nous pourrons y arriver, et ce projet est à cet égard exemplaire. En effet, il est conçu pour être inclusif, pour que tous les acteurs, toutes les parties prenantes puissent participer aux ateliers. C’est un gage de réussite.

Comment le secteur agricole des pays ACP peut-il contribuer à lutter contre le changement climatique et à s’adapter à ses effets ?

Avec une population croissante, un changement climatique dont les effets se font déjà sentir, le secteur agricole doit se transformer partout dans le monde. Au lieu de penser cette nécessaire transition comme une contrainte, transformons-la en opportunité.

Car le cadre offert par l’Accord de Paris est une occasion unique pour mettre en place une agriculture peu émettrice de gaz à effet de serre, qui soit résiliente, qui permette un stockage de matière organique dans les sols et préserve les emplois ruraux. Tout le monde sait que si nous ne lançons pas une mobilisation générale pour les sols, si nous ne luttons pas efficacement contre la désertification, nous n’aurons quasiment aucune chance de rester en dessous des 2 °C de réchauffement. Je souhaite que le dialogue de Talanoa puisse consolider notre engagement pour les sols, à travers, par exemple, des programmes lancés à la COP21, comme le 4 pour 1 000.

Contribuer à la lutte contre le changement climatique, c'est aussi diminuer les pertes et gaspillages. C'est aussi économiser les ressources, en utilisant l'économie circulaire, ou optimiser le cycle de l'azote et du carbone, en recyclant des matières organiques. C’est ensuite l’occasion d’utiliser des solutions fondées sur la nature, les plantes de service, le biocontrôle. C'est enfin produire de l'énergie renouvelable par la méthanisation, par l’éolien ou le solaire, ou du bois par l'agroforesterie. On en connaît les bienfaits sur la diversification des revenus agricoles.

Beaucoup de connaissances sur l’agriculture et le changement climatique reposent sur des innovations qui proviennent des agriculteurs eux-mêmes, d’initiatives locales, et qui doivent être valorisées et diffusées dans chacun des pays de manière à ce que ces pratiques s’érigent en norme et ne figurent plus comme des exceptions.

Dans quelle mesure l’agriculture intelligente face au climat peut-elle faire partie de la solution pour la sécurité alimentaire ? Auriez-vous des exemples de réussite à suggérer ?

L'agriculture climato-intelligente est un terme assez mal défini et peut recouvrir des formes d'agriculture très diverses. C'est pourquoi je préfère parler d'agroécologie, car c’est elle qui permet une réelle synergie entre l'atténuation des émissions de gaz à effet de serre et l'adaptation à ses effets ainsi qu’un meilleur respect de la biodiversité et de la qualité des sols. L'agroécologie est la forme d'agriculture la plus à même de préserver et d’améliorer la sécurité alimentaire.

Des exemples concrets de réussite ? Dans des régions très fortement impactées par les effets du changement climatique, comme au nord du Togo par exemple, la mise en œuvre de couvertures intermédiaires des sols permet de maintenir la capacité de ces derniers à retenir l'eau tout en assurant un revenu complémentaire aux paysans. Autre exemple frappant, la mise en place de parcelles d'agroforesterie dans des zones de front pionnier de déforestation, comme dans des cultures de cacao au Cameroun et en Côte d'Ivoire, permet de limiter l'extension de ces cultures en améliorant leur productivité à l'hectare.

Quel rôle peut jouer le secteur privé pour s’assurer que l’agriculture soit à la fois productive et résistante au changement climatique dans les pays ACP ?

L'agroécologie va au-delà de la parcelle agricole et de la production et englobe le système alimentaire, c’est-à-dire de l'aval de la production jusqu'à la consommation avec la prise en compte des pertes et du gaspillage.

L'implication du secteur privé dans toutes ses composantes est la clé du succès. Il faut partir des exploitants agricoles eux-mêmes, sans oublier l’ensemble de la chaîne de valeur : les entreprises agroalimentaires, la distribution, la finance, les assurances et la gestion du risque… Le secteur privé a tout son rôle pour faire bouger les lignes dans les pays ACP, pour s’assurer qu’il puisse répondre aux besoins tout en s’adaptant au défi climatique.

Enfin, nous devons prendre appui sur l’innovation du secteur privé. Elle doit être au cœur de tous ces enjeux, car nous avons besoin d’inventer, de réinventer nos méthodes. Je pense bien sûr à l’innovation sociale autant qu’à l’innovation technologique. Mais, pour ce qui est du second cas, toujours avec le souci de synchroniser science et conscience.