“La numérisation est un processus complémentaire, elle ne remplace rien”

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Entretien avec Edward Mabaya

Edward Mabaya, directeur du développement de l'agro-industrie à la Banque africaine de développement, explique comment mettre à l’échelle des projets de numérisation dans le secteur alimentaire africain et stimuler le développement du continent.

Edward Mabaya explique comment la BAD aide les gouvernements et le secteur privé à introduire les solutions numériques dans la chaîne de valeur agricole et à les mettre à l’échelle.

Edward Mabaya explique comment la BAD aide les gouvernements et le secteur privé à introduire les solutions numériques dans la chaîne de valeur agricole et à les mettre à l’échelle.

© African Development Bank

Pourquoi jugez-vous la numérisation si importante pour l'agriculture ?

Pour répondre à cette question, il faut prendre du recul et reconnaître que l'agriculture est au cœur du développement économique du continent africain. Une grande partie de la population africaine vit de l’agriculture et, malgré l’énorme potentiel de production agricole, la facture des importations africaines de produits transformés atteint encore 50 milliards de dollars (45 milliards d'euros) par an environ. Mais cet énorme défi ne doit pas faire oublier la capacité réelle du continent à nourrir sa population. D’ici 2030, la valeur de ses marchés alimentaires devrait atteindre quelque 1 000 milliards de dollars (900 milliards d'euros).

Ainsi, même si l'Afrique n'a pas encore réalisé sa révolution verte, elle est bien placée pour tirer parti de la révolution de la numérisation. Et il semble même que ce soit la première révolution à laquelle l’Afrique participe pleinement. Au cours de ces dernières années, le développement de la connectivité Internet et la pénétration de la téléphonie mobile ont progressé plus rapidement qu’ailleurs dans le monde et, sur le continent, les innovations se multiplient. Le contexte actuel offre une chance unique d’exploiter cette dynamique et d’utiliser cette nouvelle ère du numérique pour faire en sorte que le secteur agricole alimente le développement de l’Afrique.

L'agriculture n’a pas fondamentalement changé au cours de ce dernier siècle. Les cultures ont toujours besoin d’engrais, de semences de qualité, de soleil, de terre et d’eau. En tant que partenaires de développement, nous devons continuer à examiner comment fournir ces intrants pour accroître la productivité agricole en Afrique. Ce qui est nouveau avec la numérisation, c'est que nous pouvons fournir ces solutions à moindre coût, plus rapidement et plus efficacement que jamais aux petits agriculteurs. Les solutions numériques servent donc de catalyseur et, à cet égard, il convient de ne pas perdre de vue que la numérisation ne remplace pas nos activités antérieures, mais qu'elle constitue un processus complémentaire, qui nous permet de fournir des solutions plus ciblées aux agriculteurs, plus rapidement et à moindre coût.

Quels sont les principaux défis à relever pour mettre à l'échelle les solutions numériques afin qu’elles aient un impact ? Et comment faire ?

Tout d’abord, je suis vraiment emballé par les perspectives offertes par cet éventail de solutions innovantes. Elles apportent une bouffée d'air frais à un secteur comme l'agriculture, qui semble faire face depuis toujours aux problèmes de la faible productivité, des ravageurs, des maladies et aujourd’hui du changement climatique. Ces solutions sont nombreuses sur le continent. Selon le rapport du CTA et de Dalberg Advisors, ­Rapport sur la numérisation de l'agriculture africaine, 2018-2019, on dénombrait en 2018 au moins 365 solutions d’agriculture TIC et numériques sur le continent, utilisées par quelque 32 millions de petits exploitants agricoles. Ce sont des chiffres impressionnants pour quelque chose de relativement nouveau, mais on est encore loin des centaines de millions de petits exploitants agricoles supplémentaires dont l’Afrique a besoin pour transformer son agriculture.

La plupart de ces solutions sont pour l’instant encore testées à l’échelle pilote, mais nous savons que ce n’est pas suffisant pour l’Afrique : il nous faut des projets qui peuvent être mis rapidement à l’échelle. Et ici, les défis sont nombreux. Le rapport met en exergue certains d’entre eux mais j’aimerais m’attarder sur deux problèmes clés : le manque de fonds et l’absence de plateforme à grande échelle.

En ce qui concerne le manque de fonds, nous savons que chaque révolution nécessite des financements pour que les changements et les innovations soient diffusés à grande échelle. La plupart des projets TIC et numériques sont mis en œuvre par des petites et moyennes entreprises (PME) qui ont développé des solutions numériques uniques qui semblent applicables. Mais pour qu’un plus grand nombre d’agriculteurs puissent en bénéficier et les utiliser, il faut que le projet se développe et soit mis à l’échelle sur une très courte période, ce qui nécessite des fonds importants. Les institutions de financement du développement, telles que la Banque africaine de développement, ont un rôle clé à jouer à cet égard. C’est la raison pour laquelle nous avons récemment lancé l'initiative phare Digital Solutions for African Agriculture (Solutions numériques pour l'agriculture africaine), qui aidera les gouvernements et le secteur privé à introduire et développer des solutions numériques tout au long de la chaîne de valeur agricole.

En ce qui concerne les plateformes à grande échelle, la plupart des PME souhaitent développer leurs propres bases de données, conserver le plus d'informations possible sans les partager, et monétiser ces données. Cependant, nous savons que la mise à l'échelle exige une plateforme suffisamment intégrée car il faut que les différentes applications puissent partager les informations et les données et permettre à l'agriculteur d'en profiter au maximum. Et il faut aussi éviter que les mêmes informations soient recueillies à chaque fois qu’un agriculteur s’abonne à une application. Ces plateformes à grande échelle doivent donc être interopérables, c’est-à-dire permettre l’échange d’informations – et leur utilisation – entre différents produits ou systèmes. Les gouvernements ont un rôle unique à jouer dans le développement de ces plateformes à grande échelle. Toute nouvelle application ou tout nouvel outil utile aux agriculteurs peut y être intégré. Toute mise à l’échelle est impossible tant que la seule chose qui intéresse un projet, c’est de conserver ses informations sans les partager. Répétons-le : la mise à l’échelle de solutions numériques nécessite absolument la création de plateformes à grande échelle pour produire l’impact transformateur nécessaire sur tout le continent.

Comment le récent rapport CTA/Dalberg sur la numérisation alimentera-t-il les travaux de la Banque africaine de développement dans le domaine de la numérisation ?

Ce rapport a été publié à un moment particulièrement opportun, à savoir lors du lancement de notre programme phare sur les solutions numériques pour l’agriculture africaine, dont la mise en œuvre n’en est qu’aux premiers stades. L’utilité de ce rapport réside dans le fait qu’il cartographie le paysage de l’agriculture numérique en Afrique – il décrit de manière détaillée qui fait quoi, où et à quelle échelle. Avant la publication de ce rapport, la plupart des acteurs du secteur ne disposaient que d'informations très limitées. Aujourd'hui, avec toutes ces informations sur les acteurs, les outils et les défis à relever, il est beaucoup plus facile de concevoir des projets dans différents pays.

Je suis ravi d'avoir fait partie de l'équipe qui a revu ce rapport, utilisé aujourd’hui comme manuel de référence par de nombreuses institutions qui travaillent dans le domaine de l'agriculture numérique. Ce rapport a été un document utile pour mon équipe de la Banque africaine de développement, notamment pour sensibiliser les gouvernements aux nombreuses possibilités offertes par la numérisation. Nous utilisons le rapport dès les premières phases de la conception des projets et je pense que nous continuerons à l'utiliser comme un document de référence clé.