Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

L'émancipation des femmes est cruciale

Spore exclusif

 

Entretien avec Michael Hailu

À l’issue des Journées européennes du développement (JDD) organisées les 5 et 6 juin derniers et consacrées à l’émancipation des femmes, Spore a rencontré le directeur du CTA, Michael Hailu. Il nous a expliqué les solutions qu'il préconise pour combler le fossé entre les femmes et les hommes dans l’agriculture, en particulier grâce à la numérisation.

Cette année, les Journées européennes du développement (JDD) avaient pour vocation de placer les femmes au cœur du développement. Comment ce thème central est-il intégré dans la stratégie révisée du CTA ?

Au CTA, nous avons toujours eu une stratégie en matière de genre. Cependant, notre stratégie révisée met encore davantage l’accent sur l’émancipation des femmes. Nous avons ainsi identifié trois domaines d'intervention : l’esprit d’entreprise et l’emploi des jeunes ; la numérisation afin de renforcer la productivité et la rentabilité des filières agricoles ; enfin, une plus grande résilience climatique à travers des innovations et des politiques intelligentes face au climat. Les questions de genre et d’émancipation des femmes sont transversales à ces thèmes. Quoi que nous fassions, nous insistons toujours sur l’aspect du genre, bien plus que par le passé. En matière de numérisation, par exemple, il n’est pas toujours facile d’impliquer les jeunes femmes dans les innovations de TIC. Lorsque nous organisons les concours Pitch AgriHack, nous constatons souvent que les femmes ne sont pas très bien représentées. C’est pourquoi nous nous efforçons de promouvoir leur autonomisation et de les impliquer davantage dans nos initiatives.

Vous faisiez partie de l’un des panels consacrés à la numérisation, lors duquel il a été précisé que les femmes ont, par rapport aux hommes, souvent moins de connaissances dans ce domaine et un accès plus limité aux technologies. Que fait le CTA pour réduire ce fossé afin de s’assurer que les femmes jouent un rôle central dans la numérisation de l’agriculture ?

L’un des domaines essentiels dans lequel de nombreuses femmes peuvent s'impliquer, c’est l’esprit d’entreprise en matière de TIC, en particulier dans l’agriculture et le développement rural. Des entrepreneuses avec pignon sur rue soutiennent nos programmes d'aide à la création de nouvelles entreprises de TIC, de plateformes de commerce en ligne ou de services financiers à travers la téléphonie mobile, entre autres. Ces femmes sont d’excellents exemples qui motivent d’autres jeunes femmes. Cette année, notre programme Pitch AgriHack est bien plus axé sur les jeunes femmes, avec une participation de ces dernières d’au moins 50 %.

Pouvez-vous citer une femme dont le parcours peut inspirer et servir de modèle aux jeunes femmes ?

Bon nombre de jeunes agripreneuses qui participent à Pitch AgriHack sont devenues très prospères. Awa Caba, de Sooretul, a ainsi profité du soutien de plusieurs de nos initiatives (voir l’article de Spore, Au Sénégal, la start-up Sooretul met les produits locaux à portée de clics). Elle a créé une plateforme de commerce en ligne au Sénégal qui aide les petites agricultrices à accéder à des marchés lucratifs, ce qui n’est pas chose simple pour les femmes des régions rurales. Sa plateforme aide les producteurs à vendre des produits locaux transformés, non seulement aux clients de Dakar, mais également sur le marché étendu de la diaspora.

Au Botswana, Naledi Mogwe a lancé mAgri, une autre plateforme qui propose des services mobiles aux petits producteurs et aux entreprises agricoles. mAgri fournit aux petits exploitants des services tels que les prévisions météorologiques, des conseils agronomiques, des services financiers et les prix des marchés. Avec plus de 400 000 utilisateurs, l’objectif est d’atteindre les communautés mal desservies du Botswana, en particulier dans l’agriculture artisanale. Forte de son succès, mAgri a vocation à s’étendre au-delà du Botswana. L'objectif est de pénétrer les marchés ouest-africains. Le CTA aide la plateforme à renforcer les capacités de son personnel et à leur ouvrir de nouveaux horizons. Par exemple, Naledi Mogwe a participé aux JDD. Selon elle, l’expérience lui a ouvert les yeux et lui a permis de mieux comprendre les choses. Elle a notamment pu rencontrer des investisseurs potentiels et nouer des liens avec eux.

L’accès au financement est l’une des entraves majeures au succès des jeunes agripreneurs, en particulier les femmes. Quels sont les innovations et les programmes les plus prometteurs qui contribuent à surmonter cet obstacle ?

L’accès des femmes aux ressources est limité dans l’agriculture et restreint clairement leur capacité à produire et à participer aux activités commerciales agricoles. L'une des principales entraves à l’accès au financement est le manque de garanties. Bon nombre de femmes ne possèdent pas de terres et leur titre de propriété est généralement enregistré au nom de leur époux. Elles ne peuvent donc fournir aucune garantie en vue d’obtenir des prêts. Cependant, l’innovation en matière de TIC permet aux femmes de se constituer un profil personnel qui les aide à décrocher leurs prêts. À titre d’exemple, FarmDrive, lancé par une nouvelle entreprise dirigée par des femmes au Kenya, a ainsi mis au point un système alternatif de notation de crédit pour les agricultrices. Ce type de notation leur permet de s’adresser aux banques pour obtenir des crédits. Le CTA aide FarmDrive à poursuivre son développement. Il s’agit donc là d’un exemple d’innovation de TIC qui permet aux femmes de devenir plus solvables.

Comment le développement des big data au niveau du profilage des agriculteurs et de leur acquisition de données agricoles aide-t-il les organisations à proposer des services de meilleure qualité aux agriculteurs des régions ACP ?

Les données agricoles sont un aspect essentiel de notre travail. Nous travaillons de concert avec des organisations d’agriculteurs afin de soutenir des projets en Ouganda, en Afrique australe et dans d’autres régions. Nous nous efforçons d’aider les organisations d’agriculteurs et les coopératives agricoles à établir des profils numériques de leurs membres afin d’améliorer leur orientation commerciale et leur gestion. Une fois que les informations sur leurs membres sont à jour, ils savent ce qu'ils produisent et ce qui entre sur le marché. Cet aspect contribue à améliorer nettement la gestion des coopératives, tout en établissant des profils avec des données que les agriculteurs peuvent utiliser pour solliciter des crédits et accéder à d’autres services.

En Ouganda, nous soutenons un projet en coopération avec l’Igara Growers Tea Factory, détenue par 6 000 agriculteurs. Igara Tea fournit des intrants aux exploitants, notamment des engrais. Lorsque les agriculteurs apportent leur thé à la coopérative, le prix des intrants est déduit du paiement. Cependant, auparavant, les archives de la coopérative relatives aux terres détenues par les agriculteurs et à leur production n’étaient pas à jour. Certains exploitants enregistraient donc leurs lopins de terre sous différents noms. Malheureusement, la coopérative perdait de l’argent et avait du mal à garder la tête hors de l’eau. Avec le soutien du CTA, Igara Tea a non seulement pu établir des profils numériques de ses agriculteurs, mais elle dispose également à présent de données géoréférencées sur la situation géographique des exploitations, l’âge des diverses plantations de thé, la quantité attendue de chaque agriculteur, etc. L’accès à ces informations a véritablement amélioré la gestion et la rentabilité de la coopérative.

De plus, les agriculteurs peuvent obtenir des conseils cruellement nécessaires afin d’améliorer leur production. L'ensemble du système de gestion s’est tellement amélioré qu’Igara Tea est devenue une coopérative plutôt lucrative. Une organisation d’épargne et de crédit a également été fondée afin d'assurer une gestion financière professionnelle.

La numérisation peut grandement contribuer à l’autonomie des agriculteurs, mais quels en sont les défis ? Et comment les agricultrices peuvent-elles à coup sûr en bénéficier ?

Les défis de la numérisation sont nombreux, notamment le développement d'un modèle commercial solide pour ces types d'innovations. Une fois qu'une innovation est introduite, comment la rendre durable afin qu’elle soit rentable à long terme ? Comment élaborer des mécanismes d’assistance, notamment des entreprises qui peuvent soutenir ce type d’innovation ? Dans une certaine mesure, des institutions telles que le CTA sont donc nécessaires afin d’aider ce type d’activités. Cependant, à long terme, afin que ces activités soient durables, nous devons absolument mettre en place des modèles commerciaux viables.

En matière de capacités, nous avons compris que les femmes profitent particulièrement peu des innovations techniques. Plusieurs facteurs sont en cause. Les femmes n’utilisent pas les innovations des TIC autant que les hommes pour des raisons culturelles et sociales, ou à cause de leur manque de compétence et d’éducation. Par ailleurs, les politiques de TIC ne sont pas suffisamment axées sur les questions de genre. À mes yeux, bon nombre d'obstacles doivent être surmontés pour que les femmes puissent en particulier bénéficier de ces innovations numériques.

Un aspect essentiel des activités du CTA a toujours été le partage des connaissances et des expériences. Le CTA doit-il en priorité soutenir le partage des modèles commerciaux florissants et les développer ?

C’est l’une des contributions majeures du CTA. Nous réunissons les gens afin de partager le fonctionnement de ces modèles commerciaux et d’expliquer comment les transformer en entreprises florissantes. Ainsi, en juillet 2018, nous avons invité l’ensemble des petits entrepreneurs du secteur des drones agricoles de sept pays ACP avec lesquels nous travaillons afin de nous pencher plus avant sur leur manière d’établir leurs modèles commerciaux. Nous avons également invité un expert du développement des entreprises d’Ernst & Young afin d’aider les entrepreneurs à affiner leur modèle commercial et à apprendre de leur expérience mutuelle. Notre action est large et nous espérons réellement pouvoir contribuer au développement des entreprises et l’emploi des jeunes.

Quels messages clés des JDD souhaiteriez-vous partager avec les lecteurs de Spore ?

Le principal message est que l’émancipation des femmes est primordiale. Il reste beaucoup à faire si nous voulons mettre en place un environnement égalitaire qui leur permette de participer et de faire entendre leur voix au même titre que leurs homologues masculins. Nous devons redoubler d’efforts afin de nous consacrer davantage à l'autonomisation des femmes et de garantir que celles-ci bénéficient des interventions que nous promouvons et des innovations que nous soutenons. Les JDD ont mis les questions de genre et l’émancipation des femmes au cœur du débat. Le CTA est heureux d'y avoir contribué et nous espérons pouvoir poursuivre notre action dans ce domaine.