Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

L’agriculture est un business : une mécanisation non durable est inenvisageable

Spore exclusif

 

Entretien avec Debisi Araba

Directeur pour l’Afrique du Centre international d’agriculture tropicale (CIAT) et membre du panel Malabo Montpellier (MaMo), Debisi Araba explique comment la mécanisation peut créer des opportunités dans les chaînes de valeur agricoles en Afrique.

Le panel MaMo a récemment publié son rapport intitulé Mechanized: Transforming Africa’s Agriculture Value Chains (Mécanisation : transformer les chaînes de valeur agricoles en Afrique). Pourquoi se concentrer sur la mécanisation agricole ?

Le panel MaMo a pour but de fournir des données probantes et précises aux intervenants clés afin d’orienter la prise de décision en Afrique et de garantir une agriculture durable, compétitive, productive et transformatrice sur tout le continent. Actuellement, le secteur agricole africain a de très faibles taux de mécanisation, ce qui le rend globalement peu compétitif, avec une productivité assez basse. Vous découvrirez dans ce rapport que bon nombre d’économies africaines, en particulier celles qui dépendent largement de l’agriculture, exportent principalement des marchandises non transformées ou semi-transformées et qu’elles importent des biens hautement transformés à forte valeur ajoutée. Dans une économie mondialisée, les pays africains doivent davantage s’employer à produire et commercialiser des produits agricoles transformés et à plus haute valeur afin d’augmenter la productivité, créer des emplois et améliorer la sécurité alimentaire. Et c’est ici que la mécanisation entre en jeu.

Le rapport s’est penché sur différentes chaînes de valeur agricoles en Afrique. Ses conclusions montrent que la mécanisation permettrait d’augmenter sensiblement la productivité, la compétitivité, la durabilité et même favoriserait la création d’emplois. Le faible taux de mécanisation limite non seulement la transformation des produits agricoles à valeur ajoutée, mais il contribue aussi à un important gaspillage alimentaire tout au long de la chaîne de valeur. La contribution africaine au gaspillage alimentaire dans le monde s’élève à environ 36 %, dont près de 30 % est dû à une mauvaise manipulation des denrées après la récolte. La mise en œuvre de technologies visant à améliorer le traitement après récolte et réduire les pertes qui y sont liées permettra de renforcer la production alimentaire en Afrique.

Le rapport examine plusieurs études de cas issues de toute l’Afrique. Quels pays se distinguent le plus par leurs progrès dans le déploiement de services de mécanisation agricole ?

Je tiens à souligner les progrès significatifs réalisés par l’Éthiopie, le Maroc et le Nigeria. Ces trois pays ont œuvré en faveur d’un système qui soutient la mécanisation agricole en fournissant un accès au financement et à la formation, et en développant une base de fournisseurs de services qui peuvent produire et entretenir les équipements. Au Maroc, le département d’agronomie a mis en place un centre de formation sur la mécanisation agricole, qui sert d’espace de rencontres pour les chercheurs et le secteur privé, en vue du développement de nouvelles technologies. Grâce à ce centre, des producteurs laitiers ont été mis en relation avec d’importantes entreprises de transformation, comme Nestlé, et la production de lait a augmenté sensiblement à la suite de l’introduction et de l’adoption d’outils de mécanisation.

L’Éthiopie leur a emboîté le pas : des agriculteurs ont été formés à l’utilisation et à l’entretien de différents outils et équipements de mécanisation. Une académie a été lancée pour former une trentaine de jeunes chaque année, ce qui contribue à créer un écosystème soutenant la mécanisation. C’est très important car, en Afrique, on voit souvent des tracteurs qui ont été abandonnés faute des compétences et connaissances nécessaires pour pouvoir les entretenir et les réparer correctement. L’agriculture est une activité économique ; une mécanisation non durable est inenvisageable.

Enfin, au Nigeria, on observe des avancées prometteuses dans la réponse aux pertes après récolte. Une start-up appelée Cold Hubs se concentre sur l’amélioration de l’efficacité de la chaîne du froid à travers des systèmes de réfrigération hors-réseau (voir l’article de Spore, Chaîne du froid: renforcer le maillon faible). L’entreprise a installé des modules frigorifiques solaires dans les marchés et les fermes, ce qui permet aux producteurs laitiers, aux grossistes et aux détaillants de conserver, stocker et transporter leurs produits plus facilement.

Cette année, le Forum sur la révolution verte en Afrique (AGRF) est axé sur le développement de nouvelles solutions pour transformer les petites exploitations agricoles en agroentreprises durables. Quels sujets aimeriez-vous que l’événement aborde ?

Cette année, le sous-thème du forum AGRF vise à montrer comment “mener, mesurer et faire croître” la transformation agricole. À quoi ressemblera un secteur agricole transformé ? Il sera très compétitif, hautement productif, durable et capable de créer des opportunités de revenus élevés, tout en offrant des aliments nutritifs et bons pour la santé. Il est important de permettre aux individus d’identifier les possibilités qui existent au-delà de l’exploitation agricole. Il faut créer davantage d’opportunités en amont de la chaîne de valeur, ce qui adviendra si la mécanisation progresse. Mais, au-delà de la mécanisation, j’espère entendre des discussions sur l’accès à des financements innovants à toutes les échelles, par exemple les financements mixtes, ainsi que sur la gouvernance des données et la mise en œuvre de l’intelligence artificielle et d’autres technologies de pointe pour améliorer la productivité.

Les femmes et les jeunes ont un rôle crucial à jouer dans la transformation de l’agriculture africaine. Que faut-il faire en plus pour les aider à participer avec succès à ce secteur ?

La jeunesse est un thème transversal de l’économie en Afrique en raison de la jeunesse de la population sur le continent. Tous les gouvernements africains, ainsi que le secteur privé, doivent envisager des mesures pour inciter les jeunes à se lancer dans l’agriculture et investir dans la création ou l’élargissement de points d’entrée leur permettant d’intégrer le secteur. Nous devons faire en sorte que les gens soient davantage actifs en amont de la chaîne de valeur. L’une des manières d’y parvenir repose sur la mécanisation – l’introduction de technologies de transformation dans et hors des champs, de l’irrigation, de technologies électriques hors-réseau et de services abordables et durables autour de ces technologies, créera des opportunités d’emploi pour les jeunes.

Peu de choses ont été faites pour les femmes dans l’agriculture et nous devons être exigeants sur la façon dont nous ciblons les interventions en leur faveur dans ce secteur. L’accès à des financements abordables et à des droits de propriété et fonciers, et la capacité à transférer des actifs en leur nom propre sont quelques-unes des principales batailles que nous devons mener avec elles. Actuellement, les femmes sont défavorisées dans tous les secteurs de l’économie, mais plus particulièrement dans l’agriculture, parce qu’elles ont peu de droits fonciers. Associer l’accès aux financements à d’autres actifs que les terres permettrait à davantage de femmes de développer des agroentreprises et leur donnerait accès à des outils de mécanisation spécifiques à leurs besoins qui allégeraient leurs tâches agricoles éreintantes.

Le CIAT est à la pointe du développement de solutions d’agriculture climato-intelligente. Comment les partenariats public-privé peuvent-ils soutenir de telles innovations ?

Dès sa création, il y a 51 ans, le CIAT a été en première ligne du déploiement d’innovations agricoles de pointe tout autour du globe. Dans le domaine de l’agriculture climato-intelligente, nous collaborons avec un large spectre de partenaires dans de multiples secteurs sur la recherche pour le développement et nous continuons d’explorer de nouveaux partenariats afin d’être capables, durablement, de diffuser ces innovations à ceux qui en ont besoin. Au Nigeria, par exemple, nous avons noué un partenariat avec l’initiative Nigeria Incentive-Based Risk Sharing System for Agricultural Lending, que nous aidons à concevoir et développer des profils de risques climatiques. Ces profils orienteront la prise de décision et la planification des investissements du secteur financier pour l’agriculture. Les secteurs du crédit et de l’assurance les utiliseront aussi pour concevoir des outils pour leurs clients – des petites, moyennes et grandes entreprises d’agribusiness – en se basant sur une meilleure compréhension des risques climatiques. Il est vraiment passionnant de voir que ces technologies rendent les agroentreprises plus productives, durables et rentables. Nous sommes fiers d’être partenaires de cette transformation de l’agriculture en Afrique.