Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

Jean-Michel Severino : “L’agrobusiness - une chance pour l’Afrique”

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Entretien avec Jean-Michel Severino

Jean-Michel Severino, président du fonds d’impact Investisseurs & Partenaires et ancien directeur exécutif de l’Agence française de développement, nous explique l’émergence d’une nouvelle catégorie d’acteurs dans le monde agricole en Afrique : les entrepreneurs de l’agrobusiness, avec leurs réussites et leurs difficultés.

Dans votre ouvrage Entreprenante Afrique, paru en 2016, vous faites l’éloge de l’Afrique. En matière d’entrepreneuriat agricole, êtes-vous tout aussi enthousiaste ?

Oui. Car ce qui se passe dans ce domaine, comme dans d’autres, c’est une profonde transformation des acteurs. Jusqu’à il y a 10-15 ans, l’économie agricole était constituée de trois catégories d’acteurs : une masse paysanne considérable – et qui reste massive –, de grandes exploitations et sociétés de production agricole d’État, et des agri-transformateurs privés appartenant à de grands groupes internationaux. Depuis a surgi une nouvelle catégorie d’acteurs en Afrique qui sont des entrepreneurs de l’agrobusiness. Des entrepreneurs qui investissent dans la production agricole, mais aussi et surtout dans la transformation agricole. De la chocolaterie à l’huile de soja ou de l’huile de palme à l’anacarde, etc. C’est vraiment un entreprenariat moderne. Ce ne sont pas des grands groupes agro-industriels, mais des individus qui, avec quelques millions d’euros, parfois moins, fondent une unité de transformation industrielle et essayent de pénétrer le marché dans l’immense majorité des cas domestique car c’est clairement plus facile. Pourquoi ? Parce qu’il y a une population urbaine qui croît et consomme. Cette population fait des arbitrages entre production importée et production locale.

Des facteurs facilitants sont aussi apparus très récemment. Par exemple, l’irruption de la distribution moderne. L’arrivée des centres commerciaux change la donne. Ils démarrent parfois avec 40 % à 90 % de produits importés sur leurs étagères, mais ont un intérêt commercial très important à s’ancrer sur des filières locales, en particulier pour l’alimentaire. Ils cherchent donc à structurer des filières. Mais ils ne peuvent pas s’adresser à des milliers d’horticulteurs urbains ou périurbains, par exemple. Ils vont donc chercher des intermédiaires. Apparaissent alors des sociétés qui vont faire l’interface entre la grande distribution et les producteurs. Nous avons, par exemple, dans notre portefeuille (ndlr : Investisseurs & Partenaires) Eden Tree Ltd au Ghana. Son rôle est de traiter avec des milliers d’horticulteurs, de contractualiser avec eux la production, de régulariser la qualité, de former, de fidéliser les producteurs et de transformerla production de façon à livrer au supermarché des produits calibrés, de qualité, propres, et éventuellement des plats préparés. Car la clientèle de classe moyenne africaine évolue et elle achète sa salade sous plastique. L’idée est vraiment d’offrir une alternative aux consommateurs urbains par rapport aux produits importés d’Angleterre, d’Afrique du Sud, du Nigeria ou du Maroc sur le marché alimentaire d’Accra, dans le cas de notre exemple, et de présenter un produit aux qualités organoleptiques identiques, mais à un coût plus bas.

Une des caractéristiques les plus importantes du marché de la nutrition en Afrique, c’était schématiquement que les villes consommaient importé, les producteurs autoconsommaient, et à côté existaient de grandes spéculations comme le cacao, le coton, etc. Ce que l’on observe aujourd’hui et qui est puissamment aidé par ces entrepreneurs africains, c’est une reconnexion de la ville avec la campagne autour d’un cercle vertueux de production et de consommation locale, qui exige des intermédiaires, commerçants, producteurs ou transformateurs.

Les pouvoirs publics soutiennent-ils suffisamment cet entreprenariat ?

Le discours est toujours parfait. La réalité est beaucoup plus nuancée, en particulier sur le marché alimentaire. Car les gouvernements sont très soucieux de nourrir les villes à bas prix. Mais, à moyen et long terme, cela n’a pas de sens d’avoir des villes qui se nourrissent avec des productions qui sont faites à des milliers de kilomètres alors qu’il existe des potentiels agricoles très importants sur place. Quand il n’y a pas d’offre, ce n’est pas la peine de créer des systèmes fiscaux qui pénalisent le consommateur urbain. En revanche, quand il est possible d’avoir une offre locale, il est logique de l’encourager.

Êtes-vous favorable à une protection du marché ?

Pas à une protection, mais à un équilibre fiscal. Il faut toujours être prudent en matière de protection. Dès que l’on érige des barrières douanières élevées aux portes africaines, elles sont fraudées. Elles sont donc souvent inefficaces.

Votre société, Investisseurs & Partenaires, soutient les PME africaines. Dans le secteur agricole en particulier, comment identifiez-vous les porteurs de projet, et quel type d’appui leur apportez-vous ?

Nous sommes un fonds d’impact dont la caractéristique est d’être très impliqué auprès des entrepreneurs avec lesquels nous travaillons. Nous entretenons avec le dirigeant un dialogue constant sur la stratégie de l’entreprise et ses évolutions. Dans la majorité des cas, nous avons une implication assez forte sur les dimensions financière et commerciale de l’entreprise. Les entrepreneurs connaissent merveilleusement leur produit, leur métier, leur process, mais c’est souvent compliqué pour les autres sujets. Nous essayons aussi de leurs apporter des compétences en marketing, relations humaines et gestion ESG (ndlr : environnement, social, gouvernance). Ceci correspond au cœur de nos compétences. En général, nous découvrons le métier technique que l’entrepreneur connaît parfaitement. Toutefois, dans le secteur de la santé, de la distribution et de la microfinance, nous avons acquis au fil des années des compétences. Curieusement, dans la relation avec les communautés rurales, nous avons aussi acquis un savoir-faire. Nous ne sommes spécialistes d’aucune spéculation, que cela soit les fruits tropicaux, le lait ou autre, en revanche nous avons un portefeuille agrobusiness conséquent dont un point commun est la relation avec les petits paysans. Modestement, nous sommes capables d’avoir un certain nombre de réflexes et notre expérience nous permet de comprendre au moins quelques erreurs évidentes que les entrepreneurs font à répétition.

Quelles sont ces erreurs fréquentes commises par les entreprises de l’agroalimentaire ?

Ces erreurs ne sont bien sûr pas volontaires. Ce qui est très important pour une entreprise reposant sur un modèle d’approvisionnement en milieu paysan, c’est la régularité et la constance de l’approvisionnement. Cela veut dire qu’il faut savoir investir dans la structuration de ses fournisseurs, qu’il faut savoir apporter du conseil technique et avoir une relation financière impeccable. On fidélise d’abord des paysans en leur achetant à la date promise, la quantité promise, au prix promis et en payant au moment promis. Cela paraît simple. En réalité, les PME sont confrontées à d’énormes problèmes de trésorerie et ont de facto beaucoup de mal à respecter leurs engagements. Le non-respect de ces engagements peut être une cause fondamentale de la rupture de confiance (et donc de la chaîne d’approvisionnement), de la tentation des partenaires paysans à aller travailler avec d’autres ou de faire autre chose. Or, souvent, quand une entreprise est à court d’argent pour des raisons qui sont intrinsèquement liées à son cycle d’activités, mais aussi de par son incapacité à prévoir les coups durs – les entreprises sont souvent sous-capitalisées et sous-financées car les entrepreneurs ne veulent pas perdre le contrôle majoritaire de leur société ou souhaitent minimiser les charges financières –, elle n’anticipe pas la difficulté à financer, par exemple, les crédits de campagne. Donc toute la mécanique de financement de la relation avec le paysan est quelque chose que l’entrepreneur d’agrobusiness sous-estime souvent et qui a des conséquences très graves, à la fois sur le montage financier de l’entreprise et parfois même sur toute sa stratégie.

Le financement des crédits de campagne, mais aussi plus généralement le financement de l’agriculture ou de l’agrobusiness, semble insuffisant et plus risqué que dans d’autres secteurs. Quelles solutions apporter en matière de financement de ce secteur, où les banques sont largement absentes, mis à part pour les grandes filières export ?

Il y a deux spécificités dans le financement des activités agricoles par rapport aux autres PME. La première est le financement du cycle d’exploitation, qui est très particulier puisque, dans de nombreux cas, nous sommes face à des campagnes annuelles qui nécessitent des financements adéquats. Et lorsque que l’on est en dehors de la spéculation majoritaire à laquelle le système bancaire est habitué, cela peut être très difficile de financer ces crédits de campagne. Des options alternatives existent sur le marché international, comme le crowdfunding ou des fonds spécialisés, mais elles sont très faibles. La seconde spécificité est liée au fait que ces activités sont effectivement tributaires du climat et des aléas. Ceci a plusieurs conséquences : ces entreprises ont besoin de plus de fonds propres, de plus de matelas financier que les autres et d’une conduite financière beaucoup plus flexible et beaucoup plus fine. Ce sont des objets plus délicats que les autres. Il ne faut pas se faire d’illusions. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas réussir.

Nous avons aussi besoin, pays par pays, d’interventions publiques. Les interventions publiques dans le secteur agricole ont toujours existé dans les pays développés. C’est ce qui a permis par exemple à l’Europe de construire son agriculture. Je crois que les gouvernements doivent mettre en place des politiques agricoles qui incluent désormais ces acteurs nouveaux. Je prends le cas du Burkina Faso, qui est presque un contre-exemple car justement il y a un travail public sur la filière soja. Mais quand on pense filière agricole au Burkina Faso, on pense coton et toute la politique agricole tourne autour du coton. Quand quelqu’un dit “je viens faire du soja”, c’est un ovni. Il faut que les gouvernements construisent des politiques agricoles qui soient plus ouvertes, plus diversifiées. Ce n’est pas très compliqué. Cela signifie que parfois des initiatives qui sont réservées aux grandes filières traditionnelles soient étendues aux autres filières, comme des subventions aux intrants ou des garanties aux crédits de campagne.

Le financement des crédits de campagne nécessite l’émergence de nouveaux instruments. On pourrait imaginer la naissance de véhicules financiers qui peuvent être panafricains, régionaux ou nationaux et qui soient spécialisés sur cette activité, soit en accordant des garanties, soit en apportant des financements courts. Nous pourrions aussi imaginer que se crée un fonds d’impact important dont l’objectif serait de faire du financement de crédits de campagne à court terme sur des spéculations minoritaires.

Pourriez-vous nous faire part d’un ou plusieurs exemples d’un secteur agricole ou d’une chaîne de valeur emblématique par son développement et sa réussite ?

Les sujets sont nombreux. Prenons l’aviculture. C’est l’exemple même d’une chaîne cruciale pour la qualité nutritionnelle par l’apport de protéines – viande et œufs – très bon marché pour la population. On assiste sur le continent à une floraison d’initiatives dans ce domaine et cela ne peut être que le produit d’une dynamique entrepreneuriale de qualité et formelle. Car si on veut monter en production et livrer des quantités suffisantes pour nourrir une population urbaine croissante, il faut avoir des chaînes de production et de distribution qui soient irréprochables sur le plan sanitaire. Cela demande des entrepreneurs organisés, structurés et qui rentrent dans le monde formel. Ces entreprises ont aussi des implications en aval sur toute la chaîne des aliments de la volaille.

Quels liens actuels ou possibles entre ces PME locales et les grands groupes internationaux qui de plus en plus s’intéressent à l’Afrique ?

C’est un grand enjeu. Les multinationales qui vont investir en Afrique auront besoin de fournisseurs locaux. Elles ont intérêt à les développer plutôt que d’importer certains intrants du bout du monde.