"Faire du numérique un fertilisant pour le développement"

Spore exclusif

 
par Ousseini Issa

Entretien avec Ibrahima Guimba-Saïdou

Directeur général de l’Agence nationale pour la société de l’information (ANSI) du Niger, Ibrahima Guimba-Saïdou explique pourquoi le pays mise sur la digitalisation pour se développer.

Chargé de piloter la digitalisation de l’économie du Niger, Ibrahima Guimba Saïdou explique comment le pays veut connecter ses agriculteurs aux marchés régionaux.

Chargé de piloter la digitalisation de l’économie du Niger, Ibrahima Guimba Saïdou explique comment le pays veut connecter ses agriculteurs aux marchés régionaux.

ITU/P.Barrera

Vainqueur du concours Miss Geek Africa 2018, Salissou Hassane Latifa a pu lancer sa start-up après avoir remporté une compétition visant à sélectionner les meilleurs projets TIC du Niger. Pourquoi le pays soutient-il le développement des TIC et des entrepreneurs du secteur ?

Un pays comme le Niger, qui est enclavé mais dont la population est jeune, n’a d’autre choix que de faire du numérique une priorité. Tel que nous le concevons, le numérique est un fertilisant du développement, un outil qui peut nous permettre de démultiplier le peu de ressources dont nous disposons. Notre principale ressource, c’est la jeunesse : les deux tiers de la population nigérienne ont moins de 25 ans.

Il est important d’accompagner la mutualisation des ressources humaines dans un cadre d’entrepreneuriat, car c’est au sein de cette jeunesse que l’on trouve la créativité permettant de pérenniser les actions de développement. C’est cela qui motive notre engagement à accompagner la jeunesse par l’organisation d’activités pour encourager les talents. Salissou Hassane Latifa est devenue Miss Geek Africa parce qu’elle a gagné le concours e-Takara du Niger. Nous offrons à des talents une visibilité internationale afin qu’ils fassent leurs preuves. S’ils sont encadrés et soutenus, ils serviront de modèles aux autres jeunes et créeront de la valeur ajoutée pour le pays.

Comment la technologie numérique peut-elle aider à lutter contre les inégalités et émanciper les femmes au Niger ?

Nous avons mis en place le programme “Niger 2.0”, qui définit notre stratégie de transformation du pays vers le tout numérique. L’accent est mis sur la lutte contre les inégalités. Notre projet phare, porté par le chef de l’État, est appelé “Villages intelligents” et vise le désenclavement des zones éloignées du pays. En effet, l’écrasante majorité de la population nigérienne vit en milieu rural. L’objectif de l’initiative est de réduire les distances, les inégalités entre les zones urbaines et rurales. Par ailleurs, c’est dans les zones rurales qu’on trouve beaucoup de femmes exerçant des activités génératrices de revenus. En mettant la technologie numérique à leur disposition, elles pourront mieux valoriser leurs activités mais aussi acquérir des connaissances supplémentaires. Cela réduira les inégalités, que ce soit au niveau du genre ou entre classes socio-économiques.

Vous avez évoqué les “Villages intelligents”. De quoi s’agit-il et comment cela va bénéficier aux communautés locales ?

Nous voulons désenclaver numériquement les villages du Niger. Cela signifie créer des pistes numériques vers chaque village du pays. Nous allons utiliser la technologie pour répondre aux questions centrales du développement. Cela commence, pour bénéficier d’une connexion, par fournir de l’énergie, au moins l’électrification publique.

À travers ce programme “Villages intelligents” – qui repose sur une plateforme digitale – nous comptons développer la télémédecine qui permettra aux populations du monde rural de consulter un médecin à distance. Actuellement, il y a moins de 2 000 médecins pour tout le pays. Ceci facilitera une prise en charge précoce des malades.

De plus, nous n’avons pas suffisamment d’enseignants dans les villages. Donc nous allons utiliser ce même outil pour faire de l’enseignement à distance, renforcer les capacités des enseignants de brousse et introduire l’enseignement professionnel et technique dans les villages. Enfin, le projet permettra la mise à disposition d’une multitude d’outils, de solutions et de services pour les producteurs du monde rural – agriculteurs et éleveurs.

Grâce à la plateforme numérique du programme “Villages intelligents”, les paysans auront des informations en temps réel sur la météo, le cours des marchés, les centrales d’achat et bien d’autres informations et activités les concernant. Nous envisageons aussi de mettre en place un système leur permettant d’accéder facilement aux services de l’administration. La disponibilité de la connexion permettra d’éviter de se déplacer pour une prestation, fera gagner en temps formidable et amènera les citoyens à se sentir plus impliqués dans les actions de développement et à l’État d’offrir des services de qualité.

Il s’agit aussi de faciliter et de promouvoir les paiements et le commerce électronique. Actuellement, un des problèmes majeurs que nous avons dans nos villages concerne les difficultés d’écoulement des produits agricoles et artisanaux par manque de marché. Les seuls existants sont les marchés hebdomadaires. Nous comptons donc proposer un portail pour que les produits de n’importe quel village donné puissent être exposés sur l’Internet. Cela offrira la possibilité de vendre à distance et les clients pourront acheter et se faire livrer leur commande sans avoir à se déplacer, grâce aux services postaux ou aux compagnies de transport. Le producteur bénéficiera directement des fruits de son travail, mais aussi augmentera son potentiel de clientèle et améliorera la qualité de ses produits. Il pourra aussi effectuer des paiements à travers son mobile money, une carte bancaire ou d’autres formes de paiement.

La plateforme numérique facilitera également la vie aux agents de l’État en poste dans les zones rurales. Avec notamment la politique de bancarisation de tous les fonctionnaires initiée par le gouvernement à la fin de l’année 2018.

Les agents sont obligés de se déplacer dans la commune ou la ville la plus proche où il y a une banque pour toucher leur salaire. Nous voulons permettre à cette catégorie d’agents de l’État de recevoir leurs salaires sur des portefeuilles électroniques consultables à partir d’un village grâce à la disponibilité de la connexion. C’est important parce qu’aujourd’hui les fonctionnaires s’absentent en moyenne une semaine à dix jours pour aller toucher leur salaire. Dans le secteur éducatif, cette situation fait perdre aux élèves au moins 2 à 3 mois de cours par an.

Quels sont les principaux défis dans la numérisation à grande échelle des zones rurales du Niger au service du développement agricole ?

Le principal défi, c’est l’étendue du territoire : le Niger est un pays extrêmement vaste et l’accès à certaines zones est difficile parce qu’il n’y a pas suffisamment de routes. En outre, les populations sont relativement dispersées. Acheminer les services aux populations coûte beaucoup plus cher qu’ailleurs. L’autre défi auquel nous sommes confrontés est le faible taux d’alphabétisation. Ce frein peut être levé lorsqu’on arrive à bien déployer les technologies numériques. Et enfin, le dernier point, c’est l’accès à l’énergie : il n’y a pas d’électricité dans nos zones rurales. Le taux d’électrification rurale au Niger est de 1 %. Ces trois éléments constituent des défis majeurs mais ne sont pas insurmontables.

Le projet de Dorsale Transsaharienne à fibre optique vise à mieux connecter le Niger, le Tchad, l'Algérie et le Nigeria. En quoi les acteurs des chaînes de valeur agricoles peuvent-ils en bénéficier ?

La réalisation de ce projet va aussi contribuer au désenclavement de notre pays, en offrant aux producteurs ruraux une meilleure connexion avec ces pays. Ceci permettra aux produits nigériens d’être mieux connus et à nos paysans d’être en contact direct avec leurs potentiels clients. Actuellement, certains de leurs produits ne sont même pas acheminés dans ces pays parce que les producteurs ne savent pas à qui les vendre. En résumé, ce projet va permettre de connecter nos acteurs agricoles aux gros marchés potentiels de ces pays limitrophes, ainsi qu’à d’autres marchés dans le monde.