Encourager la digitalisation de l’agriculture pour le développement

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Entretien avec Ben Addom

Le Dr Ben Addom, chef de l’équipe TIC pour l’agriculture du CTA, nous parle de quelques-unes des tendances de la digitalisation agricole, telles qu’illustrées dans le rapport du CTA et de Dalberg, et de la capacité du secteur à transformer l’agriculture de demain.

Ben Addom considère que des investissements coordonnés et une accessibilité accrue aux solutions D4Ag sont nécessaires pour stimuler l’agriculture numérique au cours de la prochaine décennie.

Ben Addom considère que des investissements coordonnés et une accessibilité accrue aux solutions D4Ag sont nécessaires pour stimuler l’agriculture numérique au cours de la prochaine décennie.

© CTA

Vous qualifiez les dix dernières années de “décennie de l’ICT4Ag” – les “TIC pour l’agriculture”. Pourquoi ? Et comment définiriez-vous les dix prochaines années ?

Ces dix dernières années, les acteurs du secteur se sont concentrés sur deux grands domaines. Premièrement, nous avons été actifs dans la promotion de solutions digitales pour l’agriculture (ICT4Ag). En première ligne de la révolution technologique, nous avons identifié des innovations et dispensé des formations sur les compétences informatiques, entre autres, afin de favoriser l’utilisation de ces technologies. Deuxièmement, nous avons soutenu des activités visant à créer un environnement favorable pour ces technologies. Une grande partie de nos efforts ont ici porté sur le développement d’infrastructures, de politiques et de stratégies pertinentes, ainsi que sur l’échange de connaissances via les médias sociaux, des conférences/ateliers, des communautés de pratique, etc. Ces deux composantes caractérisent, selon moi, l’"ère de l’ICT4Ag”.

La prochaine décennie devrait être celle de la “digitalisation pour l’agriculture” (D4Ag). Deux autres composantes différencient l’“ère de l’ICT4Ag” de l’“ère de la D4Ag” : le développement commercial, ainsi que les mégadonnées et l’analyse des données. Sans modèles commerciaux viables derrière les solutions, il est en effet difficile d’assurer une utilisation durable par les agriculteurs et autres intermédiaires. Et pour une utilisation durable, il faut des données et du contenu de qualité, qui dépendent eux-mêmes des mégadonnées et de l’analyse des données.

D’après notre expérience, il est difficile de convaincre les investisseurs – qu’il s’agisse de grandes entreprises de technologie ou d’entreprises du secteur agroalimentaire – d’injecter des fonds dans ces solutions sans d’abord leur prouver que le risque est minimal. Une fois que nous aurons réussi à démontrer le potentiel commercial de la digitalisation de l’agriculture à petite échelle, nous serons en mesure d’attirer des entreprises – institutions financières, négociants en intrants agricoles, agrégateurs, etc. – qui ont besoin des données pour collaborer avec les agriculteurs, en tant que partenaires commerciaux. Voilà ce qu’il nous reste à faire pour passer de l’approche “ICT4Ag” conventionnelle à une approche “D4Ag” plus commerciale.

Le récent rapport du CTA et de Dalberg Advisors évoque le soutien des donateurs, qui a stimulé la digitalisation au service du développement. Est-ce à cause du manque de développement de l’aspect commercial que les impacts espérés n’ont pas encore été obtenus ?

L’aspect commercial n’est que l’une des raisons ! Je pense que nous devons reconnaître les investissements consentis au fil des ans par les donateurs et les partenaires internationaux du développement, comme le CTA, qui ont posé les bases de la D4Ag, comme je l’ai dit plus haut. Ils ont réalisé un excellent travail en contribuant à démontrer le potentiel des technologies à travers le développement de solutions et en prouvant leur faisabilité sur le terrain. Mais les lacunes sont nombreuses. Premièrement, les investissements ne sont pas coordonnés : tous les investisseurs ont leur propre programme et lancent leurs propres appels à propositions, basés sur des objectifs contradictoires, et les développeurs y répondent uniquement pour se procurer des fonds pour leurs opérations. En conséquence, les développeurs de solutions se plient aux exigences des donateurs, en modifiant leurs concepts pour obtenir les fonds disponibles plutôt qu’en s’adaptant à la réalité.

La deuxième raison est que ces initiatives émanant de donateurs sont financées sur une courte période, de trois à cinq ans, ce qui ne laisse pas suffisamment de temps pour développer le produit et le mettre sur le marché. Le risque est donc qu’une fois le produit commercialisé la subvention arrive à son terme et, faute de modèle commercial solide, les usagers se révèlent incapables de payer un tel service, qui est ainsi condamné à disparaître.

La troisième raison est la nature fragmentaire des investissements. Dispersés et non coordonnés, les investissements des donateurs se concentrent sur des chiffres, plutôt que sur des résultats ou des impacts, ce qui est une fois encore dû à un modèle de financement à court terme. Pour prouver sa portée dans un rapport d’évaluation, un projet mettra par exemple l’accent sur le nombre d’agriculteurs inscrits sur une plateforme donnée, plutôt que de réellement réfléchir à l’impact ou au résultat généré. Je pense que nous avons besoin de davantage de concertation en matière d’investissement, et le fait d’encourager des investissements mieux coordonnés et harmonisés pourrait réellement changer la donne.

La dernière raison est liée au fait que nous ne disposons pas d’indicateurs clés de performance (ICP) pour suivre les résultats ou impacts sur le terrain. La digitalisation de l’agriculture génère des résultats et des impacts positifs, mais, faute d’ICP standard pour les mesurer et suivre les projets, d’aucuns mettent en doute ces résultats, qui ne sont pas reconnus car pas basés sur des données probantes. Par conséquent, il est très difficile de démontrer que ce secteur bénéficie aux petits exploitants.

Concernant l’avenir de la D4Ag, comment vous assurez-vous que les nouveaux développements dans le domaine de la digitalisation contribueront à combler les disparités en termes d’accès – en particulier pour les femmes – plutôt qu’à les aggraver ?

Au CTA, nous ne promouvons pas seulement des technologies, mais des solutions, services et produits que les agriculteurs peuvent utiliser facilement. Les technologies numériques, comme les capteurs, les mégadonnées, la blockchain et l’Internet des objets, ne sont pas utilisées directement par les agriculteurs, mais par les entreprises technologiques qui s’en servent pour développer des solutions. Ce ne sont pas les technologies ou la façon dont nous développons des solutions qui importent, mais bien la manière dont nous abordons ces technologies. De plus, les acteurs qui défendent ces solutions doivent être en mesure de les rendre accessibles à tous. Nous devons par exemple veiller à ce que les femmes et les organisations de jeunes aient accès aux solutions technologiques.

À quels autres changements s’attendent les auteurs du rapport dans ce secteur ?

C’est difficile à prédire en raison de la vitesse à laquelle les technologies évoluent. C’était d’ailleurs l’une des grandes difficultés lors de l’élaboration de ce rapport : ce que l’on prévoit aujourd’hui pourrait se révéler complètement faux à l’avenir en raison de l’émergence de nouvelles technologies. Malgré tout, nous mettons en avant plusieurs tendances à suivre. L’une concerne les investissements : nous remarquons de plus en plus que le secteur privé – et mêmes les grandes entreprises technologiques – explore les profits potentiels à réaliser dans le secteur.

Nous nous attendons également à ce que la révolution des données change la donne en matière de collecte de données et de technologies de détection. L’utilisation de drones et d’images satellitaires devrait en effet faciliter la fourniture de services géolocalisés aux agriculteurs et à d’autres utilisateurs. Si c’est le cas, nous devrions observer l’émergence de l’agriculture de précision et le secteur devrait attirer davantage d’entreprises, en raison de la durabilité de ces services. Ensuite, plutôt que de convaincre les clients de payer pour un service, nous pourrons passer à un système où ce sont les entreprises qui payent.

Enfin, l’une des composantes que j’ai mentionnées dans le cadre de l’“ère de l’ICT4Ag” est le développement des infrastructures. Nous constatons l’amélioration de la connectivité et de nombreux investissements dans des biens publics tels que les bases de données, les services de paiement numérique, les stratégies et les politiques. Ces améliorations et investissements sont susceptibles, à leur tour, de réduire les coûts d’accès.

Le rapport sera présenté lors de l’AGRF, au Ghana, dans votre pays d’origine. Si vous ne deviez retenir qu’un seul des messages de ce document riche en informations de plus de 200 pages, lequel serait-ce ?

Le potentiel de la D4Ag est considérable, mais il ne s’agit pas que d’une question de technologies. Si les quatre composantes citées plus haut – les solutions numériques, le développement commercial, les mégadonnées et l’analyse des données, ainsi qu’un environnement favorable – sont associées, la digitalisation pourrait transformer l’agriculture à petite échelle.