“Il faut considérer les femmes entrepreneurs comme un levier de croissance d’un pays”

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Interview avec Diariétou Gaye

Diariétou Gaye, directrice de la stratégie et des opérations de la Banque mondiale pour l’Afrique, revient sur les conclusions d’un rapport sur le potentiel de l’entrepreneuriat féminin sur le continent.

Ce rapport a révélé de nouvelles preuves des contraintes qui pèsent sur les femmes entrepreneurs. Qu’avez-vous trouvé qui n’était pas connu jusqu’à présent ?

D’abord, le rapport montre qu’il y a plus de femmes entrepreneurs en Afrique que dans le reste du monde. En revanche, on remarque que le niveau de profits généré par les entreprises dirigées par des femmes est inférieur de 34 % à celui des entreprises dirigées par un homme. On s’est intéressé en particulier à la République démocratique du Congo : dans un couple avec l’homme et la femme dirigeant des entreprises différentes mais dans le même secteur, la femme engendre moins de profits que son mari. Par ailleurs, en moyenne, les entreprises gérées par les hommes ont six fois plus de capital que celles gérées par des femmes. C’est une contrainte majeure. Enfin, les femmes ont tendance à souvent se lancer dans les affaires dans des secteurs saturés : la restauration, la coiffure, la vente de légumes ou de fruits, etc. Ceci a pour effet de limiter leurs revenus. À l’origine, il y a une différence de niveau d’éducation et de compétences. Les femmes n’ont pas accès aux mêmes opportunités de formation.

Pour Diariétou Gaye, de la Banque mondiale, il faut offrir aux femmes la possibilité d’exercer leur rôle dans l’économie d’un pays.

Pour Diariétou Gaye, de la Banque mondiale, il faut offrir aux femmes la possibilité d’exercer leur rôle dans l’économie d’un pays.

© Sarah Farhat/World Bank

Pourtant, certaines femmes entrepreneurs sortent du lot. À quoi cela tient-il ?

Le premier facteur est lié à la formation. Nous avons fait une expérience : nous avons offert à un groupe de femmes une formation commerciale traditionnelle, et à un autre une formation axée sur les compétences sociales et affectives (soft skills). La différence était extraordinaire. Celles qui ont suivi cette formation soft skillsvoient leurs bénéfices augmenter de 40 %, tandis que celles ayant suivi la formation commerciale n’obtiennent pas d’augmentation significative de leurs bénéfices. Elles ont appris comment prendre des initiatives, être proactives et persévérer. Le rapport présente l’exemple, au Togo, de Leïla. Elle vendait de la nourriture sur la route, mais voulait devenir restauratrice. Après avoir suivi la formation, elle a fait croître sa micro-entreprise à tel point qu’aujourd’hui elle a une entreprise de traiteur pour des évènements familiaux ou pour certaines activités du gouvernement. La différence entre Leïla et une autre est qu’elle a pu bénéficier de ce genre de formation à l’entrepreneuriat et au leadership.

Le rapport comprend une série de portraits de femmes entrepreneurs. À laquelle vous identifiez-vous le plus ?

Il y a Leïla dont je viens de parler, mais aussi Akouélé qui avait une petite boutique de location de robes de mariage au Togo. Après la formation, elle a diversifié son activité. Elle a commencé à vendre des accessoires comme des voiles et des gants, à vendre les vêtements au lieu de seulement les louer, et elle a ouvert un deuxième magasin au Bénin. Tout est basé sur l’innovation, la diversification et l’investissement.

Dès qu’on offre aux femmes la possibilité de développer de nouvelles perspectives au-delà de leur simple activité, elles réussissent. Lors de la formation, par exemple, l’un des exercices consiste à examiner ensemble ce qui a été fait la veille de façon proactive ou réactive. Les discussions de groupe aident à comprendre ce qu’être proactive signifie, mais contribue aussi à réfléchir sur soi-même. Une fois que nous constatons que ces formations fonctionnent, nous l’évoquons avec les gouvernements. Ce programme, par exemple, est en place ou en cours de mise en œuvre dans plus de dix pays.

Comment espérez-vous que ce rapport soit utilisé ?

Il nous faut d’abord, en interne, en faire un élément de notre stratégie. L’autonomisation des femmes est au cœur de la stratégie de la Banque mondiale en Afrique. Ce genre d’études nous aide à donner un sens à, par exemple, nos stratégies de pays ou de région. Cela fait partie de nos discussions avec les chefs d’État et les ministres des Finances.

Par ailleurs, quand les filles terminent leur éducation secondaire, cela crée une dynamique différente. Il faut considérer les femmes entrepreneurs comme un levier de croissance d’un pays. C’est l’angle du développement que nous adoptons dans notre travail avec les autorités d’un pays ou d’une région. C’est simple : si les femmes n’ont pas la possibilité d’exercer leur rôle dans l’économie d’un pays, c’est la moitié d’une population qui ne travaille pas et n’est pas productive.

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