Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

Solutions digitales : un potentiel considérable mais pas la panacée

Opinion : Solutions digitales

 

En Afrique, l’agro-industrie génère presque 3 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros) et bénéficie à plus de 33 millions d’utilisateurs de solutions numériques sur le continent. La numérisation des entreprises agricoles pourrait contribuer à assurer des moyens de subsistance durables sur le continent, en particulier pour les agricultrices, qui sont souvent laissées de côté au sein des structures traditionnelles de coopératives. Que savons-nous réellement de l’effet catalyseur des solutions numériques sur les entreprises agricoles détenues par des femmes en Afrique ?

Avec l’arrivée de nouveaux acteurs économiques dans le secteur agroentrepreneurial africain, les plateformes numériques gagnent en visibilité. Elles contribuent à remédier aux lacunes en matière d’inclusion financière et économique en Afrique. Les conclusions d’une récente étude publiée par insight2impact explorent le paysage et l’influence grandissante des plateformes numériques en Afrique subsaharienne (ASS), identifiant 277 plateformes numériques uniques, grâce auxquelles plus de 4,8 millions d’Africains peuvent augmenter leurs revenus. Si à peine moins de 3 % de ces plateformes opèrent dans le secteur agricole, les rares dont c’est le cas contribuent matériellement à l’inclusion économique des agricultrices. À titre d’exemple, Trotro Tractor – un service ghanéen de type “Uber” pour les tracteurs – permet aux agricultrices de solliciter plus librement des services de labour et de bénéficier d’un meilleur accès que celui que leur offrent les structures de coopératives traditionnelles, au sein desquelles les idées reçues culturelles font souvent passer les besoins des agriculteurs avant ceux des agricultrices. De plus, les plateformes numériques qui opèrent dans le secteur agricole africain contiennent et proposent des services financiers tels que le crédit, l’épargne et l’assurance aux agriculteurs du réseau, ce qui permet à ceux-ci de mieux gérer les risques associés à leurs activités quotidiennes.

La numérisation des services proposés aux agriculteurs contribue à remédier à l’insuffisance ancestrale de productivité en Afrique. Selon un rapport publié par l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, la productivité moyenne des agriculteurs africains demeure nettement inférieure à celle d’autres régions du marché émergent, telles que l’Asie, l’Amérique latine et les Caraïbes. En outre, il est avéré que les solutions numériques ont des répercussions matérielles positives sur les défis liés au renforcement de la productivité dans le secteur agricole africain. Selon un rapport publié par le CTA, 390 solutions numériques actives ont été identifiées comme contribuant à une augmentation de 73 % de la productivité des agriculteurs et de 37 % de leurs revenus. Par exemple, au Kenya, DigiFarm soutient la mise au point de services qui aident les petits exploitants à augmenter leur productivité et leurs revenus. La plateforme, qui vise clairement l’inclusion des femmes au sein des agroentreprises, a atteint plus d’un million d’agriculteurs, dont 43 % de femmes (Mastercard Foundation, 2019). En numérisant le marché avec succès, le modèle de DigiFarm a permis aux agriculteurs d’accéder à des services financiers, à des intrants agricoles et à d’autres services présentant une valeur ajoutée pour les agricultrices. Autre exemple, Farmerline, qui utilise des outils de communication mobile pour autonomiser les petits exploitants ghanéens en leur fournissant des informations régulières et essentielles sur les prix du marché, les modèles météorologiques et les techniques agricoles, aide les producteurs à optimiser leurs rendements. Cette application mobile a été mise à la disposition de 200 000 petits exploitants en Afrique de l’Ouest. Non seulement elle les informe, mais elle assure également le suivi de leurs interventions à travers des sondages. L’initiative a démontré son influence positive sur la productivité des femmes au sein des entreprises agricoles. D’ici à 2020, Farmerline espère élargir son réseau à au moins un million de petits exploitants, en continuant de mettre l’accent sur l’inclusion des femmes.

Les services financiers numériques ont un rôle important à jouer afin d’aider les agricultrices à mieux gérer les risques qui menacent leur subsistance. L’innovation numérique a connu une croissance exponentielle ces dernières années, jusqu’à devenir incontournable pour le développement du secteur financier. Bon nombre d’innovations en matière de services financiers concernent l’ensemble de l’économie, y compris l’écosystème agricole. Les plateformes de numérisation pour l’agriculture (D4Ag) ont démontré leurs bienfaits pour les agricultrices, à travers la fourniture de services financiers adaptés. À titre d’exemple, la plateforme numérique MFarm au Kenya propose des crédits. Elle tire profit de sa sphère d’influence et de l’utilisation de données alternatives pour proposer aux agriculteurs abonnés des crédits dont la lourdeur des processus et les coûts sont réduits par rapport à des services financiers traditionnels. S’agissant des applications de pointe en matière d’insur-tech (technologies d’assurance), les recherches menées par le Cenfri ont montré que les agriculteurs malaisiens, mexicains et singapouriens ont bénéficié de contrats intelligents qui limitent les coûts de la fourniture de micro-assurances à travers l’automatisation des processus de remboursement. L’Afrique pourrait s’inspirer de ces applications.

Les solutions numériques peuvent contribuer à une plus grande inclusion économique, un objectif qui profitera aux femmes du secteur agro-industriel. Cependant, il convient de demeurer prudent face aux risques inédits auxquels les femmes sont confrontées dans ce secteur. Généralement, on constate que les femmes peinent à avoir accès aux terres agricoles, qu’elles sont mal représentées au sein des systèmes de coopératives et que les ressources financières permettant de mettre efficacement en place des programmes d’inclusion des femmes dans les entreprises agricoles sont difficiles à obtenir. Ces difficultés ont notamment contribué à creuser sans relâche les écarts de salaires entre les femmes et les hommes dans le secteur agricole. Au Ghana, par exemple, les agricultrices gagnent 25 à 30 % de moins que leurs homologues masculins. En Côte d’Ivoire, cette différence est encore plus marquée, et peut atteindre jusqu’à 70 %. Les premières études de cas sur la question montrent que les solutions numériques, notamment de nature financière, adaptées aux besoins des femmes et proposées de manière à y répondre, ont un rôle central à jouer dans la lutte contre ces inégalités. Toutefois, il convient de tempérer notre enthousiasme quant à la facilitation et la promotion de l’innovation dans le secteur agro-industriel. En effet, nous sommes tous bien conscients des risques que seules les femmes courent dans ce secteur, ainsi que de l’absence de solution miracle pour parvenir à l’égalité entre les femmes et les hommes.