Nourrir les foules à l’ère du changement climatique

Opinion

 
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“Quasiment toutes les terres utilisées pour générer des bénéfices économiques, à travers la culture, l’élevage ou l’exploitation forestière, peuvent être gérées de manière à maintenir indéfiniment leurs rendements. Même pour les écosystèmes les moins résilients, il existe des techniques de gestion des sols qui les protègent de la dégradation.”(Blaikie, 1987 : 55) [1]

Vous pourriez être tenté d’exprimer votre désaccord avec cette affirmation, mais attendez de lire la suite. La production agricole dépend du sol, de la main-d’œuvre et des technologies, entre autres. L’intensification agricole requiert donc d’améliorer un ou plusieurs de ces facteurs. La croissance démographique signifie qu’il y aura plus de bouches à nourrir et que les sols devront être utilisés de manière plus intensive pour produire des denrées et répondre à d’autres besoins. Mais elle implique aussi que davantage de main-d’œuvre sera disponible pour travailler sur et en dehors des terres.

La population mondiale augmente, et c’est en Afrique que cette hausse est la plus rapide. Cependant, les rendements agricoles et la production alimentaire continuent de décliner à travers tout le continent, malgré l’amélioration des techniques agricoles. La croissance démographique et l’intensification agricole ne sont pas les principales responsables du manque de durabilité de la production alimentaire et de l’utilisation des terres. Les méthodes de gestion des terres et la productivité agricole, des facteurs politiques, institutionnels, socio-économiques et autres, ainsi que les conditions environnementales et climatiques doivent absolument être pris en compte dans la définition de mesures et la prise de décisions en matière d’utilisation et de gestion durables des terres. Dans certains pays en développement, les conflits et l’insécurité, les chocs climatiques et l’instabilité économique sont les principales causes de l’insécurité alimentaire (FSIN, 2019 : 2) [2].

Changement climatique et production alimentaire

Le changement climatique est considéré comme l’une des plus graves menaces qui pèsent sur le développement durable. Il affecte les moyens de subsistance des communautés, les écosystèmes et les économies. L’agriculture et la pêche sont particulièrement sensibles aux changements climatiques, et en particulier au stress hydrique. Le Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C indique clairement certains des effets d’une augmentation des températures mondiales : hausse du niveau des mers, intensification des phénomènes météorologiques extrêmes (vagues de chaleur, sécheresses, inondations, cyclones, etc.) et modification des régimes de précipitations avec de fortes averses plus sporadiques, pour n’en citer que quelques-uns. Ces impacts entraîneraient une réduction des rendements des cultures et une faible productivité agricole, la sous-alimentation et la propagation des vecteurs de maladie et des maladies infectieuses, avec des conséquences négatives sur les moyens de subsistance et la situation socio-économique des populations.

Le Groupe des États ACP représente la majorité des petits États insulaires, des pays les moins développés et des pays enclavés du monde, qui comptent parmi les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. L’agriculture pluviale, qui fait vivre un très grand nombre de personnes, le tourisme et d’autres secteurs dépendant directement des ressources foncières, ainsi que les infrastructures et la santé, seront sensiblement affectés par le changement climatique.

Dans ce contexte, l’adaptation au changement climatique et la nécessité d’accroître la résilience pourraient aussi entraîner des changements dans les modèles agricoles et la production alimentaire à travers l’amélioration des technologies et pratiques agricoles. Par exemple, pour aider ses États membres à gérer les impacts du changement climatique, à travers des initiatives telles que le Programme intra-ACP de l’Alliance mondiale contre le changement climatique+, le Groupe ACP cherche à renforcer la résilience et à soutenir les actions d’adaptation et d’atténuation, ainsi que les pratiques agricoles durables.

Hausse de la demande alimentaire et changement climatique

Néanmoins, la demande qui résulte de nos modes de production et de consommation est l’une des principales causes de la surexploitation et de l’utilisation non durable des ressources foncières et naturelles. Les habitudes de consommation des pays les plus avancés requièrent la disponibilité de toute une série de produits agricoles originaires de différentes parties du monde. Pour garantir leur disponibilité sur le marché, ces denrées doivent être produites et commercialisées toute l’année, dans des quantités suffisantes pour être rentables. Il ne s’agit pas ici du résultat d’une intensification agricole visant à répondre à la hausse de la demande alimentaire due à la croissance démographique. Le commerce mondial des produits agricoles satisfait en revanche à une demande des consommateurs qui fait pression sur des ressources naturelles et terres agricoles limitées.

La sensibilité des rendements agricoles aux variations climatiques et des technologies post-récolte faibles ou limitées dans de nombreux pays en développement font de l’agriculture de subsistance une activité risquée, onéreuse et peu rentable. Cependant, il existe plusieurs technologies qui, si elles étaient employées, pourraient limiter la dégradation des sols et promouvoir l’utilisation durable des terres, telles que l’agriculture intelligente face au climat. Les connaissances autochtones des pratiques agricoles pourraient aussi enrichir les connaissances et méthodes actuelles de production alimentaire.

Nous pouvons donc en conclure qu’il est possible d’intensifier durablement l’agriculture pour répondre à la hausse de la demande alimentaire en utilisant des technologies climato-intelligentes dans un cadre politique, économique et institutionnel favorable.

[1] Blaikie, P., Brookfield, H., 1987. Land degradation and Society. Suffolk: Richards Clay Ltd.

[2] Food Security Information Network, 2019. 2019 Global Report on Food Crises. Joint Analysis for Better Decisions. FSIN.