Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

Le big data doit être au service d’une agriculture plus intelligente

Opinion

 

Il y a quelques dizaines d’années, la communauté internationale s’est rendu compte que la production alimentaire était insuffisante au regard de la croissance démographique. Cette prise de conscience a débouché sur le lancement de la Révolution verte. L’idée était de faciliter l’accès des agriculteurs à toute une série de pratiques – conseils de qualité, semences adaptées et intrants – afin d’accroître la productivité des exploitations. Cette stratégie de base est restée la même mais force est de constater qu’en réalité la grande majorité des agriculteurs n’a toujours pas accès aux technologies appropriées.

Le Groupe permanent du CGIAR (Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale) sur l'évaluation des impacts a entrepris d’examiner les taux réels d'adoption des conseils au sein des petites exploitations, et a constaté un fossé entre le discours et la réalité. D’une manière générale, la superficie des terres arables diminue, alors que la population augmente et que les conditions climatiques deviennent plus variables. Dès lors, pour relever le défi de la sécurité alimentaire des générations futures, il y a lieu de réorienter notre stratégie.

Le secteur agricole est imbriqué dans un réseau complexe d'interactions entre l'agriculture, l'écologie, la société, l'économie et la technologie. Autant de domaines de connaissance qui doivent venir documenter les décisions de production. C’est à ce niveau que le big data et les TIC se révèlent utiles, en ouvrant de nouveaux modes de collaboration. Les entreprises du numérique ont toutes les compétences et connaissances requises pour adapter leur expérience aux consommateurs par le biais de méthodes telles que la conception axée sur l’utilisateur (c’est-à-dire des conseils saisonniers pour votre exploitation, dans une zone agricole ou de paysage donnée) et pour effectuer des milliers, voire des millions, de tests utilisateur pour améliorer l’attrait et l’interactivité des médias numériques (A/B testing). Je suis d'avis que ces approches constituent la prochaine étape naturelle pour faire le lien entre l’agronomie et les impacts et la capacité d'adaptation dont nous avons besoin pour développer des systèmes alimentaires mondiaux résilients.

Mise à l’échelle des services agricoles

En ce qui concerne les innovations numériques, je m'inspire beaucoup de start-up comme Farm.ink et WeFarm, qui commencent à démontrer la puissance des communautés numériques axées sur la participation des agriculteurs et la possibilité de doter les experts des moyens leur permettant d’interagir directement et à grande échelle avec les agriculteurs. Je suis convaincu qu’avec le temps nous verrons se renforcer les compétences (comme en témoigne l’impact du niveau des récoltes sur les revenus des ménages) et la capacité d’adaptation (capacité à modifier rapidement les pratiques agricoles d’une année et d’un endroit à l’autre), une évolution dont le monde a absolument besoin.

Un projet que nous mettons actuellement en œuvre avec Farm.ink associe à une communauté Facebook Messenger de plus de 150 000 agriculteurs (un chiffre qui ne cesse d’augmenter) des experts bilingues de l'Institut international de recherche sur le bétail afin de renforcer les capacités des agriculteurs dans le domaine de la santé animale et de la production laitière. Une enquête a révélé que plus de 90 % des agriculteurs avaient adopté une ou plusieurs pratiques améliorées. La possibilité d'atteindre la communauté en ligne constitue un moyen dynamique de fournir des informations actualisées sur la santé animale et les maladies à un très grand nombre d’agriculteurs.

Les dangers du numérique

Bien qu'il existe des exemples de projets des plus pertinents, l'agriculture est probablement le secteur économique le moins digitalisé, le secteur financier l’étant en revanche sans doute le plus. Pour tenter de cerner les dangers futurs de la numérisation de l’agriculture, nous pouvons commencer par examiner la situation dans le secteur financier. L'automatisation de larges segments de ce secteur a créé un environnement au sein duquel des “algorithmes prédateurs” pourraient documenter et donc faciliter le développement de “prêts prédateurs” ciblant les pauvres. Nous pourrions donc supposer l’existence d’un même “côté sombre” dans le travail analytique des chercheurs. Ainsi, il nous arrive très souvent de générer des prévisions agroclimatiques pour les régions, les cultures et même les exploitations agricoles, lesquelles pourraient présenter un grand intérêt pour le secteur financier, qui serait de ce fait en mesure de développer de nouveaux services de conseil et de nouveaux produits financiers axés sur les populations pauvres. Si nous n’y prenons garde, ces données analytiques pourraient également être une source d’informations pour l’offre prédatrice de prêts.

La mission de notre plateforme du CGIAR pour le big data dans l’agriculture est d’aider les chercheurs à comprendre les enjeux d'une gestion responsable des données agricoles et paysannes et de contrôler le respect de pratiques responsables de gestion des données tout au long du cycle de vie des données issues de la recherche. L’année dernière, nous avons ainsi examiné quelque 150 cadres de travail et autres documents-ressources afin d’intégrer les informations sur les pratiques responsables dans des lignes directrices très pratiques. Mais des lignes directrices ne suffisent pas ; il nous faudrait aussi des “technologies pour la protection de la vie privée” qui nous permettraient de protéger les données des agriculteurs tout en effectuant des analyses et en communiquant avec ces petits exploitants.

Cela dit, force est de constater que cet environnement évolue très rapidement et que les cadres éthiques ont du mal à suivre le rythme de cette évolution. Sur le plan éthique, nous sommes tenus d'informer les agriculteurs des différentes façons dont nous envisageons d’utiliser leurs données et d’obtenir leur consentement. Or, il arrive parfois que les nouvelles méthodes et apprentissages viennent compliquer le recueil d’un vrai consentement. Lors de notre prochaine Convention sur le big data dans l’agriculture, nous proposerons une approche plus dynamique du consentement, fondée sur des interactions continues et un partenariat avec les agriculteurs. Nous espérons que cette approche nous aidera à gérer cette matière complexe tout en diffusant à grande échelle les avantages des services numériques personnalisés.