L’indispensable complémentarité de solutions non virtuelles

Opinion : Solutions digitales

 

Cette semaine (28-30 octobre), les participants au Forum des femmes africaines pour l'innovation et l'entrepreneuriat (AWIEF) discutent d’un sujet d’actualité dans l’agro-industrie : la numérisation et son impact potentiel sur les femmes. Les solutions numériques sont de plus en plus présentes dans tous les secteurs et l’agriculture ne fait pas exception. Mais, de mon point de vue, les outils numériques ne suffisent pas à eux seuls à relever les défis auxquels sont confrontés les petits exploitants, et en particulier les femmes. Le développement des agroentreprises par les femmes nécessite d’améliorer leur accès aux outils numériques et aux services complémentaires tout au long de la chaîne de valeur, afin qu’elles puissent tirer activement profit des innovations les plus récentes.

L’importance du secteur agroalimentaire en Afrique subsaharienne et dans la vie des femmes ne doit pas être sous-estimée. Plus de 60 % des habitants de la région sont des petits producteurs. Selon le Forum économique mondial, les femmes représenteraient près de la moitié de la main-d’œuvre agricole régionale et produiraient 70 % des denrées alimentaires du continent. L’agriculture étant au cœur des moyens de subsistance d’un grand nombre de personnes, les solutions efficaces dans ce secteur ont des implications considérables pour les femmes en Afrique.

Les solutions numériques peuvent offrir des services précieux aux agriculteurs, dans des cas d’utilisation spécifiques, grâce à des informations fondées sur les données. Ignitia, une société faisant partie du portefeuille de l’initiative FINCA Ventures, fournit des prévisions météorologiques très précises et accessibles, qui aident les 95 % de petits producteurs dépendants de l’agriculture pluviale à prévoir les phénomènes climatiques tropicaux. Ignitia travaille avec six opérateurs de réseau mobile en Afrique de l’Ouest, leur donnant ainsi accès à 100 millions d’abonnés et à 50 % des lignes téléphoniques mobiles dans trois pays. L’approche de l’entreprise repose sur l’accessibilité de ses services : les prévisions sont envoyées aux abonnés via des messages (SMS) faciles à lire, ce qui signifie qu’il n’est pas nécessaire de disposer d’un smartphone et que les personnes peu instruites peuvent comprendre l’information.

Les paiements mobiles et les possibilités de financement basées sur le numérique peuvent aussi aider les petits exploitants. Une étude de 2016 a conclu que les services de paiement mobile au Kenya contribuaient à la réduction de la pauvreté, en particulier dans les ménages dirigés par une femme, tout en élargissant le choix d’activité professionnelle des femmes. De plus, des initiatives comme FarmDrive démocratisent l’accès aux prêts et aux services financiers, en veillant à ce que les petits exploitants puissent demander un prêt, obtenir une cote de solvabilité en temps réel, gérer leur portefeuille et accéder à des analyses de données approfondies à partir de leur téléphone. Pour les agricultrices africaines – qui n’ont généralement pas accès aux services bancaires traditionnels –, ce modèle alternatif d’évaluation de la solvabilité de FarmDrive peut changer la donne.

Ceci dit, les outils numériques à eux seuls suffisent-ils pour développer les agroentreprises de femmes à grande échelle ? Non, s’ils ne tiennent pas compte des nombreux obstacles auxquels sont confrontées les agricultrices dans le monde réel. Le principal de ces défis est le niveau inégal d’instruction – tant financière que numérique – entre les sexes. Selon l’Union internationale des télécommunications, l’Afrique est le seul continent où l’écart numérique entre les hommes et les femmes s’est creusé depuis 2013. Comme l’a déclaré Scott Graham, directeur international de la recherche sur la clientèle et des services de données sur le terrain, “les femmes, déjà confrontées à un manque d’éducation financière, doivent maintenant acquérir des compétences numériques pour ne pas se laisser dépasser par les hommes”.

Les femmes font aussi face au problème des droits fonciers locaux. Alors que celles-ci sont surreprésentées dans le secteur agroalimentaire, les agroentreprises détenues par des femmes sont rares : moins de 15 % des propriétaires de terres agricoles sont des femmes. En Afrique subsaharienne, les femmes ont nettement moins de chances que les hommes de posséder des terres. Et comme les agricultrices sont rarement propriétaires de titres fonciers, il leur manque les garanties nécessaires pour avoir accès aux prêts et aux financements bancaires.

Pour réellement aider les femmes, les outils numériques doivent s’accompagner de solutions complémentaires non virtuelles. C’est ce que font de nombreuses entreprises sociales. Meridia, par exemple, s’emploie à rendre la propriété foncière plus équitable au Ghana et au Malawi en associant technologie de géolocalisation et validation de documents juridiques. En Zambie, Good Nature Agro, une société dans laquelle a investi FINCA Ventures, propose des services de vulgarisation essentiels – de l’accès à des semences de légumineuses de haute qualité à des formations agronomiques spécialisées, en passant par des marchés post-récolte garantis – qui triplent les revenus nets des petits exploitants, tout en collectant des statistiques sur les agriculteurs à l’aide d’un outil de gestion des données agricoles, Smallholdr. Et, comme le montre KadAfrica en Ouganda, les initiatives agricoles axées exclusivement sur les femmes jouent un rôle crucial dans la facilitation de l’accès des femmes et des filles aux terres et aux ressources agricoles, en les connectant à la grande distribution.

Comme le montrent ces entreprises pionnières, pour développer les agroentreprises de femmes, nous devons élargir la définition du mot “accès”. Il ne suffit pas de leur offrir une solution numérique. Il faut aussi remédier aux réels obstacles auxquels elles sont confrontées, en termes d’adoption et d’utilisation d’un produit ou service, aux défis tout au long de la chaîne de valeur, ou encore aux obstacles systémiques dans la société en général. Pour avoir réellement un effet catalyseur sur les agroentreprises de femmes, les entrepreneurs sociaux doivent tenir compte des cas d’utilisation spécifiques, des avantages et des limites du numérique.