L’Afrique doit mettre en place des politiques d’investissement en prise avec la réalité

Opinion

 
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L’agriculture reste une source majeure de revenus et continue à faire partie intégrante de la vie quotidienne de la majorité de la population africaine. Pourtant, “malgré son rôle central, le secteur agricole représente à peine un quart du PIB de l’Afrique, en raison de la faible productivité du secteur”, souligne le Dr Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement. C’est pourquoi l’investissement dans le secteur agricole est considéré comme l’une des stratégies les plus importantes et efficaces pour atteindre les objectifs fixés en matière de sécurité alimentaire et de nutrition, ainsi que pour réduire la pauvreté.

Selon un rapport de la FAO, la faiblesse des investissements dans le secteur agricole, dans la plupart des pays en développement au cours des 30 dernières années, s’est traduite par une productivité peu élevée et une production stagnante. Toutefois, depuis une dizaine d’années, cette tendance a changé : à l’échelle mondiale, l’accent est désormais mis sur les investissements dans le potentiel inexploité de l’agriculture africaine. De ce fait, les flux d’investissement étranger direct (IED) dans les pays en développement ont doublé au cours de la période 2006-2008. Néanmoins, l’essentiel de cet IED est destiné aux activités en aval dans les chaînes de valeur agricoles (transformation et distribution) et moins de 10 % à la production agricole primaire. Ce schéma d’investissement a suscité un grand nombre de discussions visant à déterminer si les avantages de l’IED compensent les risques qui lui sont associés. Cependant, le manque de données statistiques complètes limite la compréhension de l’ampleur et de la nature des effets de l’IED dans l’agriculture des pays en développement. Il est donc difficile pour les communautés locales, les organismes de développement et les décideurs politiques d’optimiser les avantages de l’investissement agricole étranger, tout en minimalisant ses risques.

Avantages et risques de l’investissement étranger

L’investissement agricole est associé à plusieurs avantages, notamment la création d’emplois, la réduction de la pauvreté, le transfert de technologie pour une productivité accrue, l’augmentation de la disponibilité alimentaire, ainsi que l’amélioration de l’accès aux capitaux et aux marchés. L’exploration du potentiel des mégadonnées et de leur rôle dans l’industrie agroalimentaire peut offrir des possibilités d’obtention de bénéfices pour les investisseurs nationaux et étrangers dont les agriculteurs peuvent aussi profiter. De plus, il existe une demande accrue d’investissement dans la recherche agricole au service du développement, en particulier pour l’utilisation des énergies renouvelables et des biotechnologies, qui pourrait avoir des effets majeurs sur la capacité de l’Afrique à répondre à la demande alimentaire croissante selon un mode durable.

Bien que les investissements étrangers revêtent des formes très variées, par exemple du capital, une expertise en gestion et commercialisation, ou des technologies, l’accent est très largement mis sur les investissements fonciers. Ces derniers soulèvent habituellement des questions sensibles, car les terres sont souvent liées à la souveraineté et à l’indépendance nationales, deux thèmes ayant à voir avec l’histoire coloniale de nombreux pays. L’acquisition de terres à grande échelle peut aussi avoir des effets indésirables, notamment le déplacement des petits exploitants agricoles et la perte de pâturage pour les éleveurs, ce qui se traduit par une perte de revenus et de moyens de subsistance pour les populations rurales. Elle peut aussi entraîner l’épuisement de ressources productives et des effets négatifs sur l’environnement, en particulier la dégradation des terres, des eaux, des forêts et de la biodiversité.

Comment atténuer les risques

À en croire les estimations de la FAO, des investissements agricoles nets de plus de 60 milliards d’euros par an sont nécessaires pour que la production alimentaire suive le rythme de la demande croissante, car les revenus augmentent et la population mondiale atteindra neuf milliards d’individus en 2050. La majeure partie de cette croissance démographique aura lieu dans les pays en développement, qui sont déjà confrontés à la faim et à la dégradation des ressources naturelles. Pour assurer la sécurité alimentaire, il convient d’intensifier les systèmes de production agricole et d’élevage, mais également de rendre ces systèmes plus durables. Pour y parvenir, des investissements, qu’ils soient étrangers ou locaux, sont nécessaires.

L’accent doit être mis sur le développement de politiques d’investissement agricole qui soient en prise avec la réalité du pays et protègent à la fois les investisseurs et les communautés locales contre les risques pouvant peser sur les uns et les autres. Des études montrent que les investissements fondés sur une approche participative, où les agriculteurs sont impliqués en tant que partenaires commerciaux égaux et jouant un rôle actif dans l’utilisation de leurs terres, ont les effets les plus bénéfiques et durables pour l’économie locale et le développement social. Ces modèles commerciaux inclusifs doivent être soutenus par une meilleure disponibilité de “capital patient”, car les retours financiers sur l’investissement ont peu de chances de se concrétiser dans les trois à cinq premières années. Une évaluation détaillée du cadre juridique et institutionnel du pays, les termes et conditions du contrat d’investissement et les conditions sociales et économiques de l’investissement envisagé sont d’autres éléments critiques à prendre en compte pour atténuer les risques liés à l’IED dans l’agriculture.

 Les investisseurs et gouvernements devraient accorder la priorité à l’application à grande échelle et à la reproduction des modèles et chaînes de valeur agroalimentaires couronnés de succès, et examiner les enseignements à tirer des interventions et politiques de développement agricole menées dans des pays comme la Corée du Sud, devenus des chefs de file de l’industrie agroalimentaire. Toutefois, il ne faut pas s’attendre à ce que ces avantages se manifestent automatiquement. Il importe d’abord de renforcer la gouvernance et les capacités des institutions des pays en développement à promouvoir le partenariat et la collaboration entre le gouvernement, le secteur privé (national et étranger) et les communautés rurales. Une telle collaboration facilitera la création de modèles économiques innovants et compétitifs qui offriront des avantages autant au pays hôte qu’aux investisseurs.