Développer le potentiel du système de riziculture intensive

Opinion

 

La croissance démographique mondiale est heureusement en train de ralentir, mais la population continuera à augmenter – en chiffres absolus – au cours des trente prochaines années au moins. La production de quantités suffisantes de denrées alimentaires pour nourrir cette population représente un défi considérable, mais pas insurmontable.

Le changement climatique, en revanche, constitue une menace bien plus redoutable. Nous n’avons même pas encore commencé à introduire les changements majeurs nécessaires pour mettre un terme aux phénomènes climatiques qui rendent inhospitalières de plus en plus de régions de notre planète. Les contraintes et les risques du changement climatique affectent particulièrement, et de manière dévastatrice, le secteur agricole.

Si nous continuons à essayer de produire suffisamment de denrées alimentaires selon les méthodes et principes actuels, il est très peu probable que nous parvenions à répondre à la hausse de la demande alimentaire mondiale, compte tenu de la croissance démographique continue et de l’accélération du changement climatique. Nous devons produire plus avec moins d’intrants, qu’ils soient naturels (eau) ou de synthèse (engrais et substances agrochimiques), plutôt que de dépendre toujours plus de ces derniers.

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

Il existe selon moi un moyen non contraignant d’assurer la production alimentaire tout en faisant le nécessaire pour restaurer la santé et la stabilité du climat. Il s’agit de l’agroécologie, un modèle à la fois ancien et récent. En effet, l’agroécologie réunit des pratiques agricoles qui exploitent les processus et le potentiel déjà présents dans notre environnement naturel.

Grâce aux pratiques agroécologiques, il est possible de produire plus de denrées avec moins d’eau et moins d’intrants externes. De nombreux facteurs entrent en jeu, mais les deux principaux sont l’amélioration de systèmes végétaux bénéficiant d’un meilleur enracinement dans le sol et le renforcement des formes de vie bénéfiques présentes dans le sol, allant des microbes aux vers de terre. La recherche nous apprend que les microbiomes sont tout aussi essentiels pour la croissance et la productivité des plantes que les microbiomes humains le sont pour notre espèce.

L’agroécologie permet aux pratiques et systèmes agricoles de tirer davantage profit de la génétique, des cycles hydrologiques, des systèmes de sol et des interactions biologiques qui ont évolué sur des millions d’années. Elle inclut une série de stratégies, comme la gestion intégrée des nuisibles, l’agroforesterie et l’aquaculture (dans le cadre de systèmes intégrés et non comme monocultures), de nouvelles approches en matière d’élevage et de gestion des parcours, l’agriculture biologique, la collecte des eaux, la permaculture, etc.

Le système de riziculture intensive

Le système de riziculture intensive (SRI) est une méthode agroécologique développée à Madagascar. Elle n’impose pas aux agriculteurs d’acheter et de planter des semences de nouvelles variétés. Ils peuvent utiliser la variété qu’ils estiment la plus appropriée et gèrent leurs plantations, leur sol, l’irrigation et les nutriments conformément aux recommandations SRI. Avec ce système, les agriculteurs ne doivent pas acheter ni utiliser d’engrais chimiques puisqu’ils peuvent améliorer la qualité de leur sol avec de la biomasse décomposée, des matières végétales et/ou du fumier.

Certaines pratiques SRI peuvent sembler peu intuitives, et le système en lui-même n’avait guère de sens pour moi la première fois que j’en ai entendu parler. Pourtant, les méthodes SRI améliorent sensiblement la productivité agricole, avec peu d’effets sur l’environnement. Les ménages de petits agriculteurs avec qui nous avons travaillé à Madagascar au milieu des années 1990, dans le cadre d’un projet de l’USAID, produisaient seulement 2 tonnes par hectare de riz paddy avec leurs méthodes et variétés traditionnelles, sur un sol de très piètre qualité.

Avec les mêmes semences et sur le même sol, ces agriculteurs ont obtenu un rendement moyen de 8 tonnes par hectare en adoptant les pratiques SRI. Après avoir observé un quadruplement de leur production trois années de suite, j’en ai conclu que ces méthodes méritaient une évaluation plus approfondie et systématique. Alors que le SRI est appliqué dans de plus en plus de pays – plus de 60 aujourd’hui – nous constatons régulièrement des hausses de rendement de 50 à 100 %. Les communautés d’Aceh, en Indonésie, et de Madhya Pradesh, en Inde, ont également noté un quadruplement de leur rendement moyen – alors que leur productivité était auparavant très faible.

Le SRI est un système qui requiert plus de main-d’œuvre que de capital mais, pour la plupart des agriculteurs, la quantité de travail exigée n’est pas plus importante qu’avec d’autres méthodes, tout en réduisant l’apport d’eau et en impliquant des coûts de production plus bas. Après avoir testé les pratiques SRI et compris leurs principes, bon nombre de petits exploitants de différents pays ont commencé à les appliquer à d’autres cultures, comme le blé, le mil rouge, le maïs, la canne à sucre, la moutarde, le teff, différents légumes et légumineuses, avec des résultats tout aussi positifs. Ces adaptations font partie de ce que l’on appelle désormais le système de culture intensive (SCI).

Solutions intelligentes face au climat

Le SRI et le SCI sont des techniques d’“agriculture intelligente face au climat” car les cultures qui suivent ces principes sont moins affectées par les sécheresses, tempêtes, inondations et températures extrêmes. Elles sont aussi moins vulnérables aux nuisibles et aux maladies, ce qui limite le besoin de protection agrochimique, au bénéfice de la santé du sol et de la qualité de l’eau. Ces effets sont dus à des racines plus solides et profondes, à une meilleure nutrition des plantes et aux services des micro-organismes dans le sol.

En évitant d’inonder continuellement les rizières, le SRI entraîne aussi d’importantes réductions des émissions de gaz à effet de serre. En outre, comme il permet aussi une application plus limitée d’engrais azotés, le SRI contribue à atténuer le changement climatique, tout en aidant les agriculteurs à s’adapter à ses risques.

Le SRI et le SCI sont tous deux en plein développement, mais il existe désormais une importante base de littérature scientifique sur le SRI, avec plus de 1 000 articles déjà publiés. Plus de 20 millions d’agriculteurs profitent probablement déjà des principes et méthodes SRI, même si leur diffusion doit se faire au fur et à mesure, pays par pays, avec peu de soutien institutionnel. Cependant, l’approche SRI est désormais reconnue par de nombreuses ONG et organismes donateurs, comme la FAO, le FIDA, Oxfam et la Banque mondiale.

Bien que le SRI ait été développé à l’intention des petits agriculteurs aux moyens limités de Madagascar, la mécanisation permet de réduire considérablement ses besoins en main-d’œuvre et rend la production à grande échelle possible. Avec des adaptations et améliorations appropriées, il devrait être possible de produire une quantité de denrées largement suffisante pour nourrir la population mondiale dans les décennies à venir, sans imposer d’autres pressions sur l’environnement naturel, voire en améliorant sa qualité.