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Ne laissez pas la technologie entre les mains des hommes

Entrepreneuriat

Eleni Gabre-Madhin

Eleni Gabre-Madhin, PDG et fondatrice de blueMoon, le premier incubateur d'entreprises agroalimentaires de jeunes en Éthiopie, nous fait part de son expérience de femme entrepreneure dans le secteur agricole africain. Son leitmotive : les agro-entreprises doivent absolument “penser numérique”.

Vous êtes un réel modèle à suivre pour les femmes africaines ambitieuses. Sur la base de votre expérience personnelle, quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui veulent marquer de leur empreinte le secteur agricole ?

Le meilleur conseil que je puisse donner aux jeunes femmes – et aux jeunes hommes aussi d’ailleurs – c'est de trouver un problème qui vous tienne vraiment à cœur, un problème que vous voulez résoudre et qui vous passionne, un problème qui vous réveille le matin et qui vous tient en haleine quand les choses deviennent difficiles. Dans le secteur de l’agriculture et de l’agrobusiness en Afrique, les problèmes ne manquent pas. Toutefois, le fait que la majorité des terres arables encore non cultivées se trouvent justement sur ce continent offre de formidables possibilités de croissance et de développement pour l’Afrique. Je dirais donc ceci aux jeunes femmes : vous ne pourrez pas régler tous les problèmes, mais vous pouvez trouver un projet qui vous passionne et vous motive, que ce soit dans le secteur de la pré-production, de la production ou de la post-production agricole.

Mon autre conseil, c'est de penser numérique. Si vous produisez du poisson ou de la volaille, par exemple, examinez comment les technologies numériques peuvent améliorer votre entreprise : comment suivre votre processus de production et mieux gérer les paiements, comment atteindre vos clients plus rapidement. Aujourd’hui, dans le domaine agricole, l’AgTech, au croisement de la technologie et de l’agriculture, suscite un formidable engouement. Je dirais aux jeunes femmes qui sont parfois moins intéressées par les TIC : ne laissez pas les technologies entre les mains des hommes. Adoptez-les, étudiez l'informatique, même si vous vous intéressez à l'agriculture. Les applications de pointe – comme l'agriculture de précision, l'irrigation intelligente et les solutions technologiques respectueuses du climat – sont aujourd’hui nombreuses et créeront de formidables opportunités pour les jeunes femmes et les jeunes hommes dans le secteur agricole africain.

Vous avez consacré une grande partie de votre travail à aider les petits producteurs, dont beaucoup sont des femmes, à avoir accès à des marchés rentables. Quelles sont les mesures que les responsables politiques pourraient prendre pour les aider à améliorer leurs revenus et développer de nouvelles agro-entreprises ?

Prenons le cas de l’Éthiopie. Le pourcentage de ménages avec à leur tête une femme est très différent de celui des autres régions d'Afrique. Toutefois, les ménages restent majoritairement dirigés par des hommes. Malgré cela, les femmes pourraient réellement être plus actives et obtenir des revenus supplémentaires. Des possibilités existent, par exemple en dehors de l’exploitation, comme dans le secteur de la transformation ou de la post-production agricole. Toutefois, d’après moi, la mesure politique clé pour aider les femmes des zones rurales est de faire en sorte que les filles de 12 à 17 ans puissent poursuivre des études secondaires. On pourra ainsi tirer profit des dividendes de la main-d'œuvre féminine de demain. De nombreuses études ont montré qu’il s’agit là d’une des principales interventions politiques qui aurait un impact majeur, en aidant les femmes vivant en milieu rural à sortir de la pauvreté et en leur ouvrant des portes et des opportunités.

Je pense que des réseaux d'incubateurs ou de centres d'innovation financés par le gouvernement à travers tout le pays, avec un accès gratuit au wifi ou à l'Internet, aideraient davantage de femmes et de jeunes à créer des start-up AgriTech et à faire avancer la révolution numérique agricole. Au cours de ces dernières années, le gouvernement éthiopien a établi environ 2 000 centres de jeunes dans tout le pays, presque dans chaque district. Ces centres peuvent réellement devenir des lieux où les jeunes auront gratuitement accès à Internet et pourront prendre le temps de réfléchir aux problèmes auxquels le monde est confronté. Ils peuvent ainsi développer des idées en vue de la création de leur propre entreprise.

Qu'est-ce qui vous a motivée à créer blueMoon, le premier incubateur d'agro-entreprises pour les jeunes et fournisseur de capital d’amorçage d’Éthiopie ?

Ma motivation initiale est qu’il n’existait pas de centre de ce type dans le pays. Les idées qui ont un réel potentiel innovant, évolutif et transformationnel ne sont pas suffisamment identifiées, et la capacité d’alimenter et de mettre en œuvre des idées et d’investir dans celles-ci fait défaut. Le problème vient du fait que le soutien va prioritairement aux micro-entreprises et au micro-entrepreneuriat, qui sont généralement des entreprises traditionnelles à faible risque ayant besoin d’un financement à court terme. Mais qu'advient-il des idées à haut risque et très novatrices qui pourraient avoir un très grand impact ? C'est le problème dont je suis tombée amoureuse et que j’ai pris à cœur : comment entrer dans cet univers d’idées un peu folles qui peuvent vraiment déboucher très loin et aider les entrepreneurs à réaliser quelque chose d'important ? Cette question m’a passionnée car j’ai créé une bourse de marchandises, une initiative ambitieuse qui s’est diffusée et qui a eu énormément d’impact.

Miser sur l’incubation de start-up et l’investissement dans des idées innovantes à un stade très précoce est une entreprise risquée. Les échecs sont nombreux, mais il faut admettre qu’ils font partie du parcours d'apprentissage de chaque entreprise et de chaque entrepreneur. Toutefois, créer une plateforme d'investissement de capital d’amorçage qui investirait sciemment de l'argent dans ces entreprises à risque nous impose d’essayer de limiter les risques associés aux investissements. Et pour limiter les risques pour notre incubateur, nous avons choisi un secteur que nous connaissons bien. J'avais suffisamment de relations et de contacts dans l'agriculture ainsi qu’une grande expérience dans le secteur de l’agrobusiness pour maximiser les chances de succès. Je sais qui sont les principaux acteurs et quels sont les principaux enjeux. Je ne sais pas tout, bien sûr, mais je suis capable de conseiller les incubateurs, d'apporter mon soutien et de prendre les bonnes décisions d’investissement. C'est pourquoi j'ai choisi de me concentrer sur le secteur de l’agrobusiness.

En outre, au cours des trois dernières années, le nombre de start-up AgTech a véritablement explosé. Le secteur AgTech est aujourd'hui considéré comme la FinTech de demain, en témoigne l’intérêt qu’il suscite chez les investisseurs de capital-risque de la Silicon Valley, d’Australie, du Royaume-Uni et des Pays-Bas. Cette “nouvelle frontière de l’agriculture” – avec l’utilisation des technologies dans ce secteur – suscite un réel enthousiasme. L’année dernière, le plus gros investissement de Google Ventures est allé dans une AgTech américaine. Mais les start-up AgTech sont aussi de plus en plus nombreuses en Afrique depuis 2015. Telles sont les raisons qui m’ont incitée à lancer blueMoon.

Comment encourager davantage d'entreprises du secteur privé à investir dans l'agrobusiness, en particulier les entreprises dirigées par des femmes ?

Des entrepreneurs se lancent aujourd’hui dans l'agriculture et l’agro-numérique. Les chiffres et les résultats nous diront quelles sont les solutions qui peuvent être reproduites et diffusées afin de résoudre des problèmes que nous pensions insolubles. De très nombreuses entreprises basées sur l'utilisation de l’analyse des données, du machine learning (une manière de modéliser des phénomènes, dans le but de prendre des décisions stratégiques) et de l'intelligence artificielle dans l'agriculture ont tous les atouts en main pour connaître une croissance durable. Ces innovations technologiques peuvent s'appliquer à tous les maillons de la chaîne de valeur.

Revenons à l’identification du problème ou aux lacunes auxquelles nous voulons remédier tout au long de la chaîne de valeur – qu'il s'agisse de la fourniture d'intrants, de l'agriculture de précision, de l'agriculture verticale ou de l'agriculture en serre. On comprend alors mieux comment la technologie va repousser les frontières de l'agriculture. Des conditionnements plus adaptés, une logistique plus efficace, des processus de stockage améliorés – autant de fenêtres d’innovation et de problèmes pour lesquels la technologie numérique peut jouer un rôle. C’est ainsi qu’il faut plaider en faveur de l'investissement dans le secteur de l’agrobusiness. L’agriculture d’il y a deux générations ou même d’une génération est révolue. L’heure est à l’agriculture numérique qui offre aux jeunes et aux femmes de réelles opportunités. L’heure aussi au soutien des start-up agricoles innovantes.

Emeline Wuilbercq

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