Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

Tout le monde doit œuvrer à la sécurité nutritionnelle

Dossier

 

Point de vue de Ruth Oniang'o

Lauréate du Prix africain de l'alimentation 2017 et fondatrice de l’African Journal of Food, Agriculture, Nutrition and Development, la professeure Ruth Oniang'o explique le rôle essentiel des cultures dites “négligées” dans la lutte contre l’insécurité alimentaire.

Que peut-on attendre des cultures négligées et sous-utilisées pour l’amélioration des régimes alimentaires et la lutte contre les crises alimentaires en Afrique ?

Le potentiel de ces cultures est énorme, tant dans la lutte contre la faim en Afrique que pour l’amélioration de la nutrition. À l'époque coloniale, les colons ne s’intéressaient qu’aux cultures commerciales pouvant être exportées, comme le café, l’ananas, le sisal et le thé. Ils négligeaient les cultures qui pouvaient nourrir les Africains, c’est-à-dire les cultures dites “de la faim”, comme le manioc, le mil et le sorgho. Il est toutefois encourageant de voir que, devenue indépendante, l’Afrique concentre ses efforts de recherche sur la façon dont ces cultures négligées peuvent soutenir les moyens de subsistance sur le continent. Les chercheurs ont en effet mis en avant le rôle joué par ces produits agricoles dans la lutte contre diverses maladies.

Il est très stimulant de constater que des institutions comme la Kenya Agricultural & Livestock Research Organization investissent à présent des ressources dans la recherche sur les cultures sous-utilisées. Aucun pays ne peut aller de l’avant sans miser sur la recherche. C’est ce que nous devons faire si nous voulons parvenir à éradiquer la faim en Afrique. L’intérêt de ces cultures de la faim est qu'elles sont résistantes aux maladies et qu'elles peuvent supporter des conditions de croissance plus difficiles que les cultures modernes. Nous avons besoin de la recherche pour accroître les rendements et améliorer encore la résistance de ces cultures aux maladies.

Qu’est-ce que les décideurs politiques doivent faire pour promouvoir l'adoption d'une agriculture sensible à la nutrition en Afrique ?

Lorsque j'ai reçu le Prix africain de l’alimentation en récompense de mes travaux dans le domaine de la nutrition, je me suis sentie très fière et très heureuse de voir que la nutrition bénéficiait enfin de la reconnaissance qu’elle mérite. J’apprécie aussi beaucoup d’interagir avec des représentants de gouvernement, des milieux universitaires, du secteur privé, et même avec des partenaires du développement. Je constate alors à quel point la nutrition est devenue une priorité majeure. Dans des pays comme le Kenya, nous sommes très doués pour élaborer des politiques nutritionnelles, mais il faut à présent donner toute la priorité à leur mise en œuvre. Il faut que ces politiques soient transposées dans la législation de tous les pays d’Afrique, car elles peuvent réellement transformer notre continent.

Pourquoi est-il si important que les programmes visant à améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle tiennent compte de la dimension du genre ?

Tout le monde doit œuvrer à la sécurité nutritionnelle si nous voulons voir des avancées sur la voie de l’éradication de la faim. Dans de nombreuses cultures africaines, les rôles sont clairement définis en fonction du genre, mais les choses sont en train de changer grâce à l'éducation, à l'urbanisation et à l’exposition à d’autres cultures. Selon moi, la prise en compte de la dimension du genre est fondamentale pour le maintien de l’harmonie et du respect mutuel. Il est également important que les programmes se concentrent sur les jeunes en essayant de les sensibiliser à l’importance de la dimension du genre dans la production : ils forment en effet la génération des agriculteurs de demain.

Pouvez-vous nous donner des exemples qui montrent comment les jeunes peuvent faire ladifférence ?

Lorsque j’ai pris la tête du département d'économie domestique à l'Université Kenyatta, j'ai créé un département “alimentation et nutrition”. Ça m’a fait très plaisir de voir la plupart de mes élèves s’investir dans cette cause pour améliorer la nutrition en Afrique. La plupart d'entre eux sont partis à l'étranger pour proposer leurs services à diverses organisations. J'ai toujours encouragé les jeunes à étudier la nutrition parce qu'ils vivent à une époque où un certain nombre de maladies humaines sont d’origine nutritionnelle ou provoquées par des carences nutritionnelles ou une sous-alimentation.

Comment les technologies modernes peuvent-elles accélérer ou encourager l’adoption d'une agriculture sensible à la nutrition ?

Les technologies modernes jouent un rôle important et transformateur dans la sécurité alimentaire et la nutrition à l'échelle mondiale. Elles contribuent au développement de systèmes alimentaires viables, pour notre planète et ses habitants. Tous les secteurs sont aujourd’hui fortement tributaires des technologies et nous devons veiller à ce que l'agriculture sensible à la nutrition ne soit pas à la traîne. En cette ère de changement climatique, il est encore plus essentiel d’exploiter le potentiel des technologies dans ce domaine. Alors qu’ils assurent en Afrique 80 % de l'approvisionnement alimentaire, les petits exploitants ont encore difficilement accès aux intrants, au financement et même à l'information. La technologie peut changer la donne en relevant ces défis.