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Produits de niche : tirer profit des cultures négligées

Dossier

Reportage en Afrique de l'Ouest

Les investissements du secteur privé dans la culture du fonio, une sorte de mil cultivé dans les zones semi-arides d’Afrique de l'Ouest, a ouvert un couloir d'exportation entre les régions africaines productrices – notamment la Guinée, le Mali et le Sénégal – et les États-Unis.

Yolélé Foods, une entreprise agroalimentaire basée à New York, entend exploiter l’engouement des marchés occidentaux pour les céréales riches en nutriments en aidant les agriculteurs ouest-africains à produire, transformer et commercialiser du fonio. Cette société du secteur privé vient de se lancer, en coopération avec une série d’acteurs privés et non privés, dans le développement d'un marché d'exportation du fonio, et investit à tous les stades de la chaîne de valeur. “Nous partons du principe que les efforts en vue du développement d’un marché d'exportation lucratif encouragent les investissements dans l’amélioration d’une chaîne de valeur qui soit financièrement viable”, explique Philip Teverow, qui a cofondé Yolélé Foods avec le chef sénégalais Pierre Thiam.

Les longues racines du fonio, sa grande tolérance à la sécheresse et sa croissance rapide – de 6 à 8 semaines pour arriver à maturité – en font une culture fiable pour les zones semi-arides où les sols sont pauvres et les pluies peu fréquentes. D’où l’intérêt particulier de cette culture pour les régions du Sahel touchées de plein fouet par le changement climatique. “Si vous cultivez du fonio, vous aurez quand même une récolte même en l’absence de pluie”,  assure Manga Coulibali, un producteur de fonio.

Malgré ces nombreux avantages, le fonio reste une culture négligée (voir l'article de Spore, Promouvoir les cultures négligées pour une meilleure alimentation) au profit de cultures plus communes, comme le maïs et le riz. Le manque d’intérêt pour le fonio s’explique en grande partie par la très petite taille du grain, par rapport à d’autres céréales, et à sa coque très dure – deux caractéristiques qui font que les techniques de transformation traditionnelles nécessitent une importante main-d’œuvre. “La transformation du fonio peut être difficile”, explique Bakari Traore, un agriculteur sénégalais. “Dans le temps, nous cultivions davantage de fonio mais nous avons arrêté, car cela demandait trop de travail.”

La demande du marché américain a toutefois suscité un regain d'intérêt pour les céréales négligées. La valeur nutritionnelle du fonio, en particulier, a été un vecteur majeur pour la création d’une chaîne d'exportation, initiée par le secteur privé : la teneur du fonio en protéines et en fibres est nettement plus élevée que celle du couscous et du riz complet, par exemple. Il est aussi riche en méthionine et en cystéine, des acides aminés essentiels à la croissance et à la réparation du tissu musculaire qui ne se trouvent généralement pas dans d’autres céréales de base d’Afrique de l'Ouest. Yolélé Foods entend profiter de la demande croissante pour cette céréale sur les marchés nord-américains, mais espère aussi un effet d’entraînement avec des retombées positives pour les régions productrices de l'Afrique de l'Ouest où le fonio pourrait améliorer à la fois la nutrition et la sécurité alimentaire.

Partenariat public-privé

Yolélé Foods souhaite aussi “diminuer le coût des intrants grâce à des améliorations sur le plan agronomique et à l’utilisation de certaines machines, tout en augmentant les rendements”, indique Philip Teverow. L’entreprise a donc établi un partenariat avec SOS Sahel, une ONG qui compte 40 années d’expérience et 500 travailleurs de terrain en Afrique rurale. Grâce à ce partenariat, les agents de vulgarisation de SOS Sahel pourront fournir aux petites coopératives une formation aux meilleures pratiques agricoles, du matériel simple pour accélérer les activités à plus forte intensité de main-d'œuvre (par exemple semailles, désherbage et battage), un soutien financier et des possibilités de stockage. Un des objectifs du partenariat est de mettre en place, d’ici à 2019, un réseau de 7 000 exploitations productrices de fonio dans l'est du Sénégal. Celles-ci bénéficieront des services de location et d’entretien du matériel de sept centres communautaires. SOS Sahel aide également Yolélé Foods à mesurer son impact social en surveillant de manière indépendante la productivité, l'emploi et le revenu par personne dans les communautés productrices de fonio bénéficiaires.

Développement de la chaîne de valeur

Yolélé Foods a également forgé un partenariat avec des acteurs africains, parmi lesquels une série de grands céréaliers et de fonds d'investissement, en vue de la création, à l’échelle commerciale, d’une grande usine de transformation du fonio au Sénégal. “Notre moulin sera résistant au climat et neutre en carbone”, fait valoir Philip Teverow. Par ailleurs, le moulin devrait libérer les producteurs des opérations manuelles de décorticage, de nettoyage et de séchage du fonio. Cet investissement créera également des emplois dans le secteur de la transformation et stimulera la croissance d’autres entreprises, notamment du secteur des services agricoles et du transport. “Si nous avions une de ces machines [à décortiquer le fonio], nous cultiverions beaucoup plus de fonio”, affirme Sasimiti Samoura, agriculteur sénégalais. “Nous pourrions en vendre une partie et en conserver une autre pour notre consommation.”

Selon les fondateurs de Yolélé Foods, une augmentation de la production de fonio – associée à une production plus efficace – diminuera le coût de cette céréale, ce qui aura un impact positif sur la consommation domestique tout en réduisant la dépendance de la région à l'égard des importations de riz. En outre, l’alimentation locale s’en retrouvera aussi améliorée. Actuellement, 100 % du fonio produit en Afrique pour Yolélé Foods est exporté vers les États-Unis. Toutefois, l’installation d’une usine de transformation efficace et à échelle commerciale fera baisser les prix du fonio sur le marché intérieur. Selon Philip Teverow, “l'usine devrait à terme distribuer 20 % à 40 % de sa production sur le marché domestique”. Si les modalités pratiques de l'amélioration de la nutrition en Afrique par le biais de partenariats multi-acteurs doivent donc encore être précisées, les agriculteurs sont quant à eux optimistes et estiment que de telles initiatives peuvent améliorer la vie des régions rurales. “Le fonio rapporte pas mal d’argent, surtout si vous en avez beaucoup”, explique Sasimiti Samoura. À ses côtés, sa mère ajoute : “Si nous gagnons de l’argent grâce au fonio, nous l'économiserons pour construire une nouvelle cabane en ciment et un toit en tôle ondulée.”