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Les femmes caribéennes, une autre approche de l’agrobusiness

Dossier

Reportage aux Caraïbes

Des femmes entrepreneurs se font une place dans un secteur agricole caribéen dominé par les hommes. Ces passionnées créent des emplois et participent à la sécurité alimentaire en produisant des aliments locaux durables.

Pour garantir une sécurité alimentaire durable dans les Caraïbes, les femmes doivent participer plus activement à la production alimentaire. En Amérique latine et aux Caraïbes, elles représentent environ 20 % de la main-d’œuvre agricole (contre 43 % en moyenne pour l’ensemble des pays en développement) et, selon la FAO, ne reçoivent que 10 % de l’aide mondiale totale pour l’agriculture, la pêche et la sylviculture. Bien qu’il existe un certain nombre d’agricultrices commerciales dans la région, les femmes restent essentiellement cantonnées à la distribution des aliments dans les marchés locaux. Le développement de chaînes de valeur plus inclusives pour soutenir l’agrobusiness a toutefois permis à davantage de femmes des Caraïbes de développer des entreprises agroalimentaires.

Produits de la mer, un changement radical

Allison Butters-Grant, PDG de Global Seafood Distributors au Guyana, est l’une des actrices du changement. Ses parents possédaient plusieurs crevettiers et elle a très tôt travaillé pour l’entreprise familiale. Après ses études secondaires, elle a vécu aux États-Unis où elle a ouvert, avec son mari, un magasin de gros et de détail, important du Guyana des produits à base de poisson, fumés et congelés. Lorsque leur fournisseur a cessé son activité, Allison Butters-Grant est retournée au Guyana avec l’objectif de créer une structure d’approvisionnement de ces produits.

L’entreprise de Allison Butters-Grant est aujourd’hui davantage axée sur la production de valeur ajoutée et 95 % de la matière première provient de pêcheurs artisanaux. Elle acquiert les produits de la mer et les convertit entre autres en filets, en nuggets sans peau ni arêtes et en poisson fumé. Son établissement est le seul du Guyana à posséder un séchoir solaire à poisson salé. En plus de nombreux clients locaux significatifs, comme la Force de défense du Guyana, la société d’exploitation aurifère Guyana Goldfields Inc., la chaîne régionale de restauration Royal Castle et plusieurs restaurants locaux, l’entreprise exporte vers la Jamaïque et les États-Unis.

Allison Butters-Grant explique sa réussite en ces termes : “Mes compétences en commercialisation et développement de l’entreprise ont été déterminantes, tout comme ma capacité à travailler en réseau avec les bonnes personnes. Ayant vécu aux États-Unis, je savais comment les marchés y fonctionnaient et comment en conquérir de nouveaux. De plus, comme au Guyana le nom de mes parents était connu dans le secteur de la pêche, j’ai bénéficié d’une reconnaissance et d’une crédibilité locales. Notre établissement investit également dans des programmes de mentorat et de mobilité ascensionnelle pour nos employés, dont 95 % sont des femmes. Nous organisons aussi des formations continues sur les bonnes pratiques de fabrication et les principes de l’analyse des risques et de la maîtrise des points critiques (HACCP) pour maintenir la qualité de nos produits.”

En parallèle de la gestion de son entreprise, Allison Butters-Grant s’implique fortement dans des activités communautaires. Elle est présidente du Conseil national des normes et membre fondateur de l’association African Business Roundtable, qui œuvre à promouvoir les intérêts des entreprises africaines et des personnes d’ascendance africaine. Elle a aussi fondé l’association Women in Fishing and Agriculture (WIFA) pour encourager les femmes à s’engager dans la pêche et l’agriculture. En tant que modèle de femme d’affaires, elle parraine des entrepreneurs en leur apportant un soutien commercial et a même participé récemment à la conception d’un fumoir pour une entreprise locale de poisson fumé. “Les femmes contribuent de manière essentielle à l’industrie des produits de la mer par leurs activités dans les secteurs primaire et secondaire de la pêche, mais cette implication retient peu l’attention au Guyana parce qu’elles occupent surtout des postes à faible salaire dans la transformation du poisson”, dit-elle.

Selon le rapport annuel 2016 de la Banque du Guyana, le secteur de la pêche a crû de 17,5 % alors qu’il avait subi un déclin de 2,6 % en 2015. Ces perspectives de croissance dans le marché local ont poussé Global Seafood Distributors à se développer : l’entreprise installe actuellement un nouvel établissement “zéro déchets” d’une valeur de 6,8 millions d’euros sur 0,8 hectare du village côtier de Victoria. “Nous allons tenter d’assurer notre approvisionnement en collaborant avec WIFA et les organisations de pêcheurs côtiers et de services maritimes pour renforcer les capacités permettant aux pêcheurs de développer leur flotte, ce qui contribuera à accroître notre approvisionnement et notre chaîne de valeur”, explique Allison Butters-Grant. “Nous nous maintiendrons à la tête du secteur par l’innovation et utiliserons chaque partie des poissons pour fabriquer des produits à valeur ajoutée sans aucun gaspillage. Nous avons aussi l’intention d’utiliser des énergies alternatives telles que le solaire et l’autogénération.”

De la glace artisanale à l’industrie

À Trinité-et-Tobago, Katherine Bethel, fondatrice de B’s Homemade Ice Cream, a démarré sa microentreprise à domicile il y a plus de 30 ans, avec l’aide de son mari. Elle a commencé modestement avec un chariot de crème glacée, en fabriquant les glaces chez sa belle-mère, avant que B’s Ice Cream devienne une marque très connue localement. “Nous avons lancé notre affaire avec un très petit capital : nos 380 euros d’économies”, raconte Katherine Bethel. “Nous avons atteint un seuil critique quand nous avons réalisé que le développement de notre entreprise dépassait les capacités de nos locaux.” Il a alors fallu s’adresser aux banques. “Des institutions financières nous ont aidés à acheter notre entrepôt de 2 500 m2 et à l’équiper progressivement en matériel, dont notre première unité de stockage frigorifique. Nous avons de nouveau investi lourdement lorsque nous avons commencé la distribution et avons eu besoin de fonds pour acheter des camions frigorifiques.”

Une autre étape critique a été l’apprentissage de la technologie de la crème glacée et la standardisation de la transformation. “Nous avons mis en place un système de gestion de la qualité pour être sûrs que nous appliquions de bonnes normes de fabrication. Pendant cette phase, nous avons amélioré nos pratiques et reconsidéré notre marque et nos emballages pour assurer notre compétitivité avec les marques nationales et internationales”, explique-t-elle. “Nous avons pu accéder, entre autres, aux services d’aide au développement des entreprises de l’Institut de recherche industrielle des Caraïbes (CARIRI), de l’association des agro-entrepreneurs de Trinité-et-Tobago et de l’ancienne société de développement des entreprises. J’ai toujours essayé de travailler avec des intervenants dont les compétences et installations pourraient m’aider à améliorer mon activité.”

Selon Katherine Bethel, sa réussite doit beaucoup aux relations qu’elle a établies : “C’est grâce à notre affiliation au CARIRI que j’ai pu développer des partenariats avec des membres de l’Alliance des petits agro-transformateurs de Trinité-et-Tobago. Ils ont commencé à transformer tous les fruits que nous achetions dans le pays en pulpe et que nous utilisions pour fabriquer la crème glacée en respectant des normes de qualité élevées grâce à un approvisionnement régulier de matière première durable. Nous avons aussi renforcé notre chaîne d’approvisionnement en fruits et légumes avec des producteurs d’ananas, fruits de la passion et noix de coco, entre autres. Nous avons continué à élargir notre réseau d’approvisionnement et collaborons maintenant avec des producteurs de corossol de la Grenade.”

Une autre étape importante de la croissance de l’entreprise est sa percée dans la grande distribution, démarrée il y a 16 ans par la création de boutiques dans tout le corridor est-ouest de Trinité. En ouvrant des points de vente – une importante chaîne régionale de supermarchés – et en les proposant aussi dans d’autres grandes chaînes de supermarchés à Trinité-et-Tobago et dans les Caraïbes, l’entreprise a rendu ses produits plus accessibles. B’s Homemade Ice Cream exporte désormais vers Saint-Vincent et Bequia, d’importantes destinations touristiques.

Katherine Bethel confie : “Ma passion pour mon activité est mon principal moteur. J’ai toujours voulu me développer personnellement, pris de nombreux cours, de la préparation des aliments à la gestion de la qualité, et obtenu des diplômes d’études de deuxième et troisième cycle. Je voulais m’assurer d’avoir les compétences nécessaires pour gérer I’entreprise, et mon investissement dans la formation et le développement a été déterminant. Aujourd’hui je fais du coaching d’entreprise et j’utilise mon expérience dans le lancement de microentreprises prospères pour aider d’autres petites entreprises.”