Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.

“Le secteur privé est le moteur de la durabilité”

Dossier

 

Robert Zougmoré

Chef du programme régional de recherche sur le changement climatique, l’agriculture et la sécurité alimentaire (CCAFS) à l’Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales semi-arides (ICRISAT), Robert Zougmoré explique comment mettre à l’échelle les pratiques d’agriculture intelligente face au climat.

D’après les Objectifs de développement durable (ODD), nous devons repenser la façon de produire et consommer de la nourriture. Quelles pratiques ou technologies en particulier permettent de renforcer la durabilité des systèmes agroalimentaires dans les régions ACP ?

Plus que des pratiques ou technologies existantes, spécifiques à chaque contexte, c’est surtout l’approche de la transformation de ces systèmes qu’il faut revoir, dans un contexte de changement climatique. Au CCAFS, nous proposons une approche basée sur six composantes. Il faut d’abord revoir le système d’organisation et de réseautage des producteurs et des consommateurs, de façon à ce que leur voix porte auprès des décideurs politiques et du secteur privé. Il s’agit d’une approche du bas vers le haut. Deuxièmement, il faut inclure le numérique dans les systèmes alimentaires. En Afrique, avec un taux de pénétration de 80 % en 2017, le téléphone portable est un outil qui facilite le partage en temps réel des informations, la dissémination des bonnes pratiques agricoles et alimentaires. De plus, cela renforce les capacités des organisations de producteurs et de consommateurs. Troisième point : il faut renforcer les pratiques résilientes au changement climatique et à faibles émissions. Dans les pays ACP et surtout ceux du Sahel, l’utilisation de l’information climatique permet aux producteurs de sélectionner les meilleures pratiques qui leur évitent l’échec des productions. Ensuite, et c’est le quatrième pilier de cette stratégie, tout cela doit être accompagné d’un système de financement innovant, notamment pour mobiliser les investissements du secteur privé. Celui-ci n’investit pas assez parce qu’il n’a pas la preuve du retour sur investissement. La recherche doit pouvoir fournir ces preuves. Il y a aussi un manque de données fiables, comme c’est le cas pour les assurances climatiques. Cinquième point : il faut remodeler toute la chaîne d’approvisionnement, la vente au détail, le marketing et les achats. Là encore, c’est le secteur privé qui sera le moteur de la durabilité. Au secteur public de créer un environnement favorable aux investissements. Et enfin, dernier point, il ne faut pas oublier de promouvoir l’égalité des sexes, le renforcement des capacités et les politiques et institutions habilitantes, qui sont reconnues comme forces motrices de l’adoption effective des innovations, toutes choses qui rendront possible le déploiement de tout ce que je viens d’évoquer.

Quels sont les défis auxquels font face les décideurs politiques en matière de promotion d’une production plus diversifiée et résiliente ? Comment des partenariats globaux peuvent-ils aider ?

Dans les pays africains, les décideurs politiques ne parviennent pas toujours à prendre des décisions bien informées concernant l’agriculture. Cela nous renvoie au besoin de bases de données nationales et de connaissances scientifiques à jour qui permettraient de faire des simulations et de la prospective afin de soutenir et informer les prises de décisions politiques.

Dans les pays d’Afrique de l’Ouest où le CCAFS travaille, chaque département ministériel en charge du changement climatique agit très souvent de manière isolée. Les gens ne se parlent pas assez alors que la lutte contre le changement climatique est un sujet transversal qui touche tous les secteurs de la vie. Nous avons donc mis en place, dans chaque pays, des plateformes de dialogue dites “science/politique” qui réunissent les chercheurs, les décideurs politiques, les organisations de producteurs, le secteur privé, les médias… Régulièrement, tous ces acteurs se réunissent et définissent ensemble, pour un sujet donné, les actions à mener en fonction des informations fournies par les chercheurs. De cette manière, ils prennent des décisions informées par la science. Au Ghana, par exemple, cela a permis de définir un plan national pour l’agriculture intelligente face au climat.

Les technologies numériques ont un impact sur la nature de l’agriculture dans les pays en développement. Que doit faire le secteur privé pour aider à la mise à l’échelle de ces projets et renforcer la résilience climatique des agriculteurs ?

C’est vraiment là où le secteur privé a un rôle important à jouer. Dans le nord du Ghana, nous travaillons avec l’agence nationale de la météorologiepour développer des services d’informations météo. Cela doit aider les producteurs à décider quoi et quand semer, quand appliquer les engrais, quand désherber, et quand récolter. Ces informations, auparavant inexistantes, ont été bénéfiques aux producteurs mais comment mettre cela à l’échelle ? Nous avons d’abord testé l’opérationnalité du système de diffusion de l’information en subventionnant les souscriptions de 20 000 producteurs à la plateforme digitale Esoko, qui a aussi un centre d’appel. L’inscription à cette plateforme coûte 0,6 USD par mois et par producteur. Ils reçoivent les informations sur leurs téléphones et ont accès aux experts du centre d’appel qui parlent les langues locales. De plus, ils reçoivent des informations sur les prix des denrées ou les coordonnées de vendeurs d’intrants agricoles (semences, engrais, équipements…). Mais déjà, fin 2018, plus de 300 000 producteurs avaient souscrit par eux-mêmes aux services de la plateforme. Ainsi, en développant des modèles d’affaires qui impliquent le secteur public (agences météorologiques ou autres), une entreprise privée a rendu le passage à l’échelle possible.