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L’e-agriculture des Caraïbes se cherche un modèle durable

Dossier : Start-up et TIC

Caraïbes

Private technology developers across the Caribbean are creating market information systems to help farmers make better decisions in the field and link them to new markets. These emerging e-agriculture business models are improving crop production and marketing, and increasing revenues for farmers and developers alike.

De nouveaux modèles d’activités agricoles, basés sur des systèmes d’information sur les marchés, améliorent la production agricole et la commercialisation. Avec un impact positif sur les revenus des agriculteurs et concepteurs.

Les agro-entreprises des Caraïbes sont entravées par un manque de technologie, d’appui commercial et de connaissance du marché. Néanmoins, des développeurs de logiciels innovants de la Jamaïque et de Trinité-et-Tobago ont récemment entrepris d’utiliser les TIC pour combler ces lacunes. Les systèmes de renseignements sur les e-marchés ainsi mis au point révolutionnent le secteur agricole en reliant numériquement les producteurs aux marchés. Par exemple, Revofarm, une application jamaïcaine basée sur les SMS et le web, ouvre la voie en fournissant des données agronomiques et météorologiques aux agriculteurs sur leurs téléphones et en leur permettant de prendre des décisions renseignées dans leurs champs.

Le modèle d’activités Revofarm est né de la volonté de son cofondateur et responsable produits, Ricardo Gowdie, d’aider sa mère, négociante sur les marchés jamaïcains, en lui permettant d’accéder à une plus grande variété de cultures. En 2014, Ricardo Gowdie a mis son idée en pratique en formant une équipe composée d’Oshane Gooden, développeur de logiciels en chef, et de Warren Robinson, concepteur chevronné d’interfaces utilisateurs et possédant l’expérience client. “Un Jamaïcain sur trois est agriculteur, alors que l’agriculture ne contribue que pour 6,5 % à notre PIB et que la Jamaïque importe chaque année pour environ 800 millions d’euros de nourriture”, explique Ricardo Gowdie. “Un grand nombre des plus de 200 000 agriculteurs jamaïcains inscrits vivent dans la pauvreté et n’arrivent pas à atteindre leur seuil de rentabilité. Par conséquent, nous voulons rendre l’agriculture plus attrayante et durable en réduisant le coût des intrants et en maximisant la production, afin de dégager davantage de profits pour les agriculteurs.”

En 2014, la production agricole annuelle a diminué de 30 % après des mois de sécheresse extrême accompagnée de feux de brousse. Suite à ces problèmes climatiques, Ricardo Gowdie aspire aussi à enseigner aux agriculteurs comment atténuer les impacts du changement climatique sur leur production agricole.

Un long cheminement vers la rentabilité

La première étape essentielle du développement de Revofarm a été de s’inscrire à “Start Up Jamaica”, un concours régional d’accélération de l’entreprenariat et de l’innovation organisé dans toutes les Caraïbes. Classé dans les trois premiers, Revofarm a gagné un stage de trois mois en 2014 à Oasis500, une pépinière d’entreprises de Jordanie. Pendant cette période, les fondateurs ont enregistré l’entreprise et œuvré avec leurs mentors pour valider le concept de leur activité en étudiant le marché et ses besoins. En novembre 2014, l’équipe de Revofarm a représenté la région dans la partie sud-américaine du concours hackaton du CTA organisé au Pérou. Avec l’aide d’experts réunis pour offrir du mentorat, l’équipe a précisé ses flux de revenus, commencé à établir sa clientèle et cherché à améliorer la durabilité de son modèle d’activités.

“Dans l’espace TIC4Ag, le cheminement vers la rentabilité est long, mais nous approchons du but”, assure Ricardo Gowdie. “Pour l’instant, notre récompense est de constater combien la technologie a aidé les agriculteurs à améliorer leurs processus de plantation et de vente et à augmenter leurs revenus. Notre principal service consiste à fournir un accès aux données, pour lesquelles les agriculteurs paient une cotisation. Nous avons récemment lancé un second service qui relie les agriculteurs à de nouveaux marchés. Bien qu’il ne soit pas encore générateur de revenus, il semble prometteur.”

Revofarm jouit d’un avantage concurrentiel depuis son partenariat avec aWhere, une entreprise qui fournit des prévisions météorologiques par satellite en temps réel, des indices de présence des ravageurs et maladies et des données agronomiques et portant sur le stade de croissance des cultures. Les services d’aWhere constituent ainsi une partie des principaux coûts d’exploitation de Revofarm avec la recherche, le développement et la technologie SMS.

L’adaptation aux enjeux du marché

Malgré les progrès réalisés dans les e-services, l’un des principaux enjeux pour les agro-entreprises caribéennes fondées sur les TIC est le faible taux d’alphabétisation des agriculteurs, qui mine l’agriculture et ralentit l’adaptation des agriculteurs à la technologie. Revofarm a surmonté cet obstacle en s’intéressant plus particulièrement à une catégorie de sa clientèle, et travaille ainsi essentiellement avec de jeunes agriculteurs innovants. De nombreux agriculteurs n’ayant pas accès à Internet sur le terrain, Revofarm a réorganisé son modèle d’activités de manière à pouvoir toucher 100 % des agriculteurs jamaïcains en incorporant la technologie SMS à ses logiciels. Pour remédier aux réticences des agriculteurs à payer pour des technologies, Revofarm a fractionné ses services en trois solutions adaptées pour permettre aux agriculteurs d’acheter ce dont ils ont besoin et qui convient à leur budget, en combinant les options suivantes : renseignements sur les marchés, données météorologiques et agronomiques et liens avec les marchés. L’entreprise collabore aussi avec des ONG comme la Jamaica Castor Industry Association, qui va utiliser ses services pour fournir des informations quotidiennes sur les marchés à ses membres.

“Le financement est un problème de taille, parce que les investisseurs sont sceptiques à l’égard du secteur agricole en raison de son imprévisibilité”, estime Ricardo Gowdie. “En utilisant notre technologie, nous espérons rendre l’agriculture plus prévisible, ce qui permettra aux agriculteurs, et à nous-mêmes, d’accéder plus facilement aux financements.” Dans un environnement technologique toujours en évolution, le cofondateur de Revofarm entend préserver sa pertinence en investissant dans la recherche et le développement. “Notre ambition est que 300 000 agriculteurs utilisent notre système de données d’ici 2030 et qu’ils augmentent leurs rendements de 30 %, ce qui diminuerait la facture des importations alimentaires de la Jamaïque et contribuerait à améliorer le PIB. Nous sommes aussi en train de changer notre modèle d’activités pour l’axer davantage sur les agriculteurs. Nous voulons comprendre leurs problèmes et leur offrir les solutions technologiques dont ils ont besoin. Pour assurer notre durabilité, nous prévoyons d’ajouter de nouvelles lignes de produits et avons l’intention de créer très prochainement notre propre matériel de surveillance afin d’offrir des systèmes intégrés de surveillance sur le terrain pour les exploitations agricoles.”

Au-delà de la livraison des produits du marché

Market Movers, de Trinité-et-Tobago, est aussi reconnue comme une agro-entreprise numérique de premier plan. En 2016, elle a obtenu le prix du jeune entrepreneur émergent de l’année d’Ernst & Young en tant qu’entreprise ayant connu l’une des croissances les plus rapides au niveau local. Depuis sa formation il y a une dizaine d’années, l’entreprise, à l’origine une plateforme en ligne de distribution au détail de fruits et légumes frais, a ajouté à sa clientèle des grossistes et professionnels tout en élargissant sa gamme commerciale aux produits laitiers et de commodité. Son principal concurrent à Trinité-et-Tobago, HubBox Grocery, livre aussi des produits frais, mais Market Movers garantit la fraîcheur de son offre en s’associant avec des agriculteurs et a encore diversifié ses services pour proposer des produits sans pesticides. Afin d’assurer sa durabilité, l’entreprise n’offre plus de livraisons gratuites, lesquelles constituaient ses plus importants frais de fonctionnement. Ses principaux clients étaient initialement des ménagères très occupées, des professionnels et des individus soucieux de leur santé, mais, depuis qu’elle propose des solutions commerciales pour l’exportation, elle a vu des firmes d’agrotransformation s’intéresser à son activité.

David Thomas, le directeur général de Market Movers, explique pourquoi l’entreprise a décidé de se diversifier : “Au début, notre plus gros problème était l’accès à des liquidités, en particulier quand nous avons commencé à offrir l’option vente en gros qui exige d’importantes facilités de crédit. Pour nous établir durablement à ce niveau, nous avions besoin de nouveaux flux de revenus. Nous avons identifié une lacune du marché dans le fait que de nombreuses entreprises avaient du mal à commercialiser leurs produits dans les magasins locaux et à les exporter. Notre créneau a toujours été l’agroalimentaire issu de l’agriculture et nous avons donc décidé d’utiliser notre expérience dans ce domaine pour aider les entreprises de transformation agroalimentaire.” Market Movers a alors lancé deux nouveaux services commerciaux pour aider ces entreprises à se préparer pour l’exportation en leur offrant des solutions d’e-commerce via Internet et des options de création d’emballages conçus pour les marchés internationaux. Grâce à ces nouveaux services rémunérateurs, l’entreprise a pu atténuer ses problèmes de trésorerie et améliorer sa rentabilité. Market Movers continue à innover et a créé en 2016 Caribbean Papaya – le premier produit local de commodité à base de fruits congelés à Trinité-et-Tobago – sous sa marque Farm & Function.

(Lire aussi notre reportage La start-up Sooretul met les produits locaux à portée de clics)

La plateforme Agrocentral envisage son avenir avec les technologies blockchain

La plate-forme interentreprises jamaïcaine Agrocentral simplifie la communication entre les gros acheteurs, tels que les agrotransformateurs et les restaurateurs, et leurs fournisseurs, c’est-à-dire les agriculteurs. Les utilisateurs paient des frais de service mensuels pour accéder à ce “guichet unique” d’outils où ils peuvent créer et automatiser des commandes, suivre les quotas d’exigences des produits et produire des métriques. Cet espace centralisé et numérisé offre une manière unique de gérer les transactions agricoles. Les acheteurs placent leurs commandes en ligne et les fournisseurs sont avertis par SMS, e-mail ou téléphone. Les principaux coûts commerciaux pour l’entreprise sont donc la maintenance du site web, les services web et les télécommunications.

Janice Mcleod, cofondatrice d’Agrocentral, explique que le principal problème encore à résoudre tient au fait que les parties prenantes considèrent que son équipe est jeune et ne possède donc pas l’expérience nécessaire. Ce point de vue a gêné Agrocentral dans sa capacité à chercher de nouveaux clients, que ce soit dans des réunions individualisées, par le biais du site web de l’entreprise ou à travers les médias. Janice Mcleod pense aussi que cela a restreint leur accès aux financements et à l’expertise. Selon elle, “les entreprises agrotechniques doivent innover ou disparaître. En 2013, nous avons démarré en tant que système de communications pour renforcer l’information des agriculteurs. La fragmentation du paysage agricole a toutefois rendu difficiles la collecte des données et l’accès à celles-ci. Nous avons donc décidé de remonter dans la chaîne de valeur pour recueillir l’information auprès des acheteurs. Notre clientèle est essentiellement ici en Jamaïque, mais nous avons un client à Abuja, au Nigeria, et nous prévoyons une augmentation de nos exportations à l’avenir. Pour notre première étape à la conquête des marchés internationaux, nous visons l’Afrique parce que son niveau de développement technologique est semblable à celui des Caraïbes”.

Agrocentral est aussi en train d’explorer les avantages de l’incorporation des technologies blockchain (BCT) dans son site web. La BCT est un système décentralisé de tenue de registres, mis à jour en temps réel (Voir Innovation numérique : La révolution annoncée des technologies blockchain). JaniceMcleod estime que “nous pouvons utiliser la BCT pour gérer notre base de données de transactions économiques afin de recenser la fréquence et la ponctualité des paiements. Cela nous permettra de définir comment les utilisateurs paient pour ce service, les agriculteurs pourront partager leurs performances en tant qu’acheteurs, et nous pourrons déterminer quels sont les agriculteurs les plus performants – ce qui nous permettra de préciser quelles sont les entreprises les plus fiables”.