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Halatou Dem : Nous avons démontré que la transformation est un métier d’avenir

Dossier : Leaders de l'agrobusiness

 

Le point de vue de Halatou Dem

A 32 ans, Halatou Dem dirige depuis sept ans Danaya Céréales, une entreprise de transformation de céréales, à Bamako. Avec 33 employés, Danaya Céréales exporte ses produits en Europe, aux États-Unis et dans la sous-région ouest-africaine.

Danaya Céréales a été créée par votre mère en 1992. Quels étaient les principaux défis auxquels elle a fait face et en quoi sont-ils différents des défis auxquels vous faites face aujourd'hui ?

Quand mes parents se sont installés à Bamako, ma mère a investi dans une boutique les indemnités de licenciement de l’usine où ils travaillaient tous les deux. À l’époque, les gens n’achetaient pas beaucoup les céréales transformées en dehors de la famille, à part ceux qui vivaient hors du Mali et qui venaient en vacances. Pendant une dizaine d’années, elle l’a fait à la maison. En 2004, elle a construit une unité de transformation de 100 m2 sur un terrain qui lui appartenait.

A l’époque, la principale difficulté était que faire de la transformation n’était pas considéré comme une activité professionnelle, mais artisanale. Impossible d’obtenir un prêt des banques. Elle a tout fait elle-même.

Aujourd’hui, nous avons démontré que la transformation est une activité rentable et un métier d’avenir. Avec nos partenaires, nous essayons de formaliser l’activité des femmes qui font de la transformation. Elles ont besoin d’être formées et soutenues pour devenir professionnelles et obtenir des produits de qualité.

La plupart de ces femmes se heurtent à des problèmes de financement. Pourtant, on ne peut pas industrialiser et se développer avec de petits moyens. Dans les pays développés, le secteur agroalimentaire s’est développé avec l’appui de l’État.

Comment avez-vous soutenu la vision entrepreneuriale de votre mère et comment l'avez-vous aidée à développer et industrialiser l'entreprise ?

Quand je suis revenue au pays après mes études, la première chose que ma mère m’a dite, c’est : “au lieu de chercher du travail, il faut venir travailler avec moi”. Je n’avais jamais pris au sérieux son entreprise. Nous avons grandi avec, mais pour nous ce n’était pas une entreprise. J’ai d’abord travaillé avec une fondation qui soutenait les femmes rurales, donc j’ai vu l’impact que ce secteur peut avoir. J’ai pensé que je pouvais m’associer à elle pour industrialiser son entreprise. En 2010, nous nous sommes associées et avons créé la société à responsabilité limitée Danaya Céréales. Mon aide a été de formaliser l’entreprise, d’établir un système de gestion clair et une comptabilité faite par un cabinet.

La deuxième chose, c’est la visibilité. Je me suis investie dans les réseaux sociaux pour la promotion de l’entreprise. Grâce à cela, beaucoup de partenaires ont vu que Danaya Céréales est une entreprise crédible. C’est ainsi que la BICIM (Banque internationale pour le commerce et l'industrie au Mali) nous a accordé notre premier prêt de 75 millions de FCFA (114 346 €) pour finir la construction de l’usine. Aujourd’hui, nous sommes en plein processus de certification ISO. Nous essayons de nous professionnaliser le plus possible. Depuis peu, nous exportons aux USA, en plus de l’Europe et de la sous-région.

Comment plus de femmes peuvent être soutenues pour monter leur propre entreprise agricole et la développer ? Quels sont les principaux obstacles qu'elles doivent surmonter ?

Je constate que toutes les femmes veulent aller dans le même secteur. Mais tout le monde ne peut pas faire des céréales ou du jus de fruit. Il faut d’abord déterminer les secteurs qui sont en déficit d’entreprenariat et encourager les femmes à s’y investir. Il faut mettre à leur disposition des formations adéquates et des financements.

Au Mali, il n’y a ni les équipements adéquats pour faire de la transformation, ni de main-d’œuvre qualifiée. Par exemple, il nous a fallu plus d’un an et demi pour trouver un responsable qualité. Il existe des secteurs d’activité que les jeunes ne considèrent pas et qu’il faut mettre en lumière.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui envisagent d'investir dans l'agriculture ?

Soyez courageuses. Dans ce secteur, on ne devient pas riche, on s’investit beaucoup. Le financement est très lent, donc tout ce qu’on gagne, on le réinvestit. Soyez ambitieuses, rigoureuses, patientes et aimez ce que vous faites. Beaucoup de gens n’ont pas tenu cinq ans, parce que c’était fatigant et pas aussi rentable qu’espéré. Avant de se lancer, il faut bien prendre tout cela en compte.