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Exploiter le potentiel du commerce transfrontalier formel

Dossier

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Reportage en Afrique de L'est

Dans la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), des initiatives encouragent les commerçants informels transfrontaliers, dont la majorité sont des femmes, à emprunter les routes officielles et à formaliser leur activité. Pour leur sécurité et augmenter leurs revenus.

Dans la ville de Busia, à la frontière entre le Kenya et l’Ouganda, des milliers de commerçants se bousculent au poste-frontière, encombré de camions, pour faire dédouaner leurs produits. Le commerce transfrontalier y est florissant, tiré par un boom de la demande pour les produits de ces deux nations d’Afrique de l’Est. Le commerce fait vivre des millions de personnes et alimente les caisses des gouvernements kényan et ougandais, grâce aux taxes et autres droits de douane perçus. Mais si le Kenya est déjà parvenu à officialiser plus de 35 points de franchissement transfrontalier, surtout avec l’Ouganda, le soutien aux commerçants informels ne s’améliore que depuis peu. Cet effort va de pair avec une protection accrue des femmes, qui font généralement les frais de ce commerce informel à haut risque.

Faciliter les affaires et le commerce

Selon Trade Mark East Africa (TMEA) – une institution clé de promotion des échanges commerciaux dans la région – le commerce transfrontalier informel représente environ 60 % des transactions commerciales au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et 80 % des commerçants informels sont des femmes. “La problématique du commerce informel en Afrique de l’Est est indissociable de celle des femmes”, explique Gloria Atuheirwe, responsable du programme commercial de TMEA. “Il est donc très important de comprendre d’où sont originaires ces commerçantes qui viennent vendre leurs produits, quelles sont les informations dont elles disposent pour leur activité et ce qu’elles doivent faire pour la rationaliser et rendre leurs transactions plus faciles et plus pratiques.”

Officialiser les activités commerciales des femmes ne s’est pas fait sans mal. Craignant de devoir s’acquitter de sommes élevées aux frontières, des milliers de commerçants et de commerçantes ont pris l’habitude d’emprunter des routes alternatives, non officielles, non contrôlées et souvent dangereuses. Des routes qui les obligent parfois à s’enfoncer dans la forêt ou à franchir des rivières. Edna Mudibo, une commerçante kényane qui vend des céréales et du beurre de cacahouète depuis 2012, a eu son lot de malheurs. “Je ne compte plus le nombre de fois où tous mes produits ont été confisqués par la police qui m’avait surprise le long d’une route officieuse”, raconte-t-elle. “J’y laissais aussi toutes mes économies car j’emmenais avec moi presque tout mon argent liquide. Je n’avais en effet pas d’endroit où conserver mon argent, pas de banque non plus. Même après avoir payé de solides pots-de-vin pour ne pas être arrêtés, on n’osait toujours pas passer par les postes-frontières. Les agents des douanes étaient infects avec nous et nous faisaient payer des sommes exorbitantes.”

Un rapport publié en 2013 par la Banque mondiale – Les femmes et le commerce en Afrique : un potentiel à ne pas négliger – corrobore le récit d’Edna Mudibo. On peut y lire que jusqu’à 80 % des commerçants de la région des Grands Lacs (Burundi, République démocratique du Congo, Kenya, Rwanda, Tanzanie et Ouganda) sont contraints de payer des pots-de-vin. Avant cela, une enquête de l’ONU Femmes (2007) avait déjà révélé qu’à la corruption s’ajoutait un autre problème grave : à l’époque, 26 % des commerçantes informelles avaient déjà été violées par des représentants de la loi alors qu’elles se rendaient à la frontière avec leurs produits. Toutefois, suite à l’entrée en vigueur du Protocole instituant l’union douanière et le marché commun de l’EAC – qui a ouvert les frontières à la libre circulation des personnes, des biens et des services en 2010 –, les commerçants qui vendent des produits pour un montant inférieur à 1 700 € (le plus souvent des produits originaires d’États membres de l’EAC) sont désormais exemptés de droits de douane. “Des milliers de commerçants informels franchissent chaque jour le poste-frontière de Busia avec une petite quantité de produits destinés à la vente. Cela vaut donc vraiment la peine de les inciter à emprunter les routes commerciales officielles”, explique Gloria Atuheirwe.

Suite à d’importantes campagnes de communication sur l’importance et les avantages des voies commerciales et des points de passage prescrits, et l’activité des associations qui facilitent l’accès des petits commerçants aux informations de marché et aux comptes d’épargne, les commerçantes peuvent trouver plus facilement un crédit et des garanties pour financer le développement de leur activité. Il leur est également bien plus aisé d’officialiser leur activité commerciale en obtenant des certificats d’origine prouvant que leurs produits sont originaires de l’EAC et que leur valeur est inférieure à 1 700 €. L’introduction du numéro d’identification fiscale personnel a également accéléré la procédure de dédouanement. Depuis l’introduction de ce protocole, au moins 8 000 commerçants transfrontaliers informels se rendant dans les quatre grandes villes frontalières d’Afrique de l’Est – Busia et Malaba (à la frontière entre le Kenya et l’Ouganda) et Namanga et Taveta (entre le Kenya et la Tanzanie) – ont abandonné les routes officieuses et passent par les postes-frontières officiels. Selon les données de TMEA, ils viennent majoritairement du Kenya.

Un soutien particulier aux femmes

L’Association de commerçantes Busia Women Cross-Border Traders Association rencontre un franc succès. Ses 3 000 membres – des commerçantes informelles qui vendent surtout des céréales, des produits frais et du poisson – peuvent se renseigner sur le prix des produits de base à partir de leur téléphone portable, ont accès aux marchés des deux pays et sont désormais en contact avec des fournisseurs de services financiers et d’informations. L’association gère également un plan d’épargne qui permet aux membres d’emprunter de l’argent, ou qui peut être mis en garantie pour l’obtention d’un crédit.

L’Initiative sous-régionale d’Afrique de l’Est de soutien à la promotion des femmes – Eastern African Sub-Regional Support Initiative for the Advancement of Women (EASSI) –, un organisme qui travaille avec des commerçantes, a également joué un rôle de premier plan dans l’amélioration des relations entre les agents des douanes et les commerçantes. Des réunions de dialogue permettent aux deux groupes de se rencontrer et de dissiper les malentendus concernant leurs relations. “Le soutien de l’EASSI est très précieux”, explique Annet Auma, assistante du projet de l’EASSI pour la frontière de Busia. “Les femmes ont le courage d’évoquer avec les agents des douanes leurs problèmes pratiques, comme le temps que prend le dédouanement à la frontière, qui leur fait rater leur bus pour le prochain marché, ou les pots-de-vin et le harcèlement dont elles sont encore victimes à la frontière. De leur côté, les agents des douanes leur expliquent où faire la queue pour dédouaner plus rapidement leurs produits. Grâce à une meilleure compréhension des procédures douanières, les femmes passent moins de temps aux frontières, perçoivent des revenus plus élevés et entretiennent à présent des relations cordiales avec ceux qu’elles craignaient autrefois.” Selon TMEA, le poste-frontière de Busia est ainsi devenu un modèle pour l’amélioration des relations entre les agents des douanes et les commerçantes.

L’association des femmes de Busia, l’EASSI et le gouvernement du comté de Busia au Kenya s’emploient également à aider les commerçantes à obtenir le numéro d’identification requis, qui ne coûte que 1,23 €. Ce numéro renseigne sur leur identité et sur les produits qu’elles vendent, et facilite ainsi le dédouanement au poste-frontière. “Elles ne pratiquent pas une activité illégale, mais, comme elles vendent des produits licites qu’elles acheminent via des routes officieuses, nous avons le devoir de faciliter leur enregistrement afin de leur épargner des risques inutiles et leur permettre de gagner décemment leur vie”, justifie Richard Wanzala du gouvernement du comté de Busia. “C’est pour nous la première phase de l’officialisation, et aussi la plus essentielle.”

Renforcer la protection

Même si cette officialisation s’est révélée être un processus relativement facile, trop d’agents des douanes continuent à exiger des pots-de-vin, ce qui décourage plus d’un commerçant de passer par les postes-frontières. L’adoption d’une Charte officielle sur le commerce transfrontalier laisse espérer un renforcement de la redevabilité et de la transparence. Cette charte imposera l’identification des agents des douanes et interdira aux agents de sexe masculin de pratiquer des fouilles corporelles sur les commerçantes.

TMEA espère que les pays introduiront des politiques et des mesures, comme le protocole du marché commun, qui reconnaissent officiellement ces commerçants. Gloria Atuheirwe admet néanmoins que l’économie informelle ne disparaîtra jamais complètement. “Nos études ont montré qu’en moyenne sept personnes dépendent des revenus d’un commerçant informel. Vous imaginez donc ce que cela implique, au plan politique”, explique-t-elle. “Nous attendons à présent avec espoir le moment où les commerçants informels seront pleinement reconnus pour leur rôle clé dans le commerce interrégional.”