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Dans la Corne de l’Afrique, les éleveurs font face aux sécheresses

Dossier

Reportage en Afrique de l'Est

La sécheresse est un phénomène courant dans la Corne de l'Afrique. Cependant, suite au changement climatique, le phénomène s’est aggravé et est devenu plus fréquent, provoquant des pertes de cheptel plus importantes et la disparition de pâturages. Les communautés d’éleveurs nomades sont donc de plus en plus vulnérables.

Pour renforcer la résilience des communautés pastorales du nord du Kenya et du sud de l'Éthiopie, une nouvelle initiative a été lancée afin de promouvoir le développement de solutions fondées sur le marché pour lutter contre l’impact du changement climatique dans la chaîne de valeur de l’élevage. L’objectif est d’utiliser des services d’information agrométéorologiques basés sur le marché, de promouvoir l’assurance bétail, d’améliorer l’accès au marché et de doter les femmes et les jeunes vulnérables des ressources nécessaires pour gérer des entreprises capables de limiter l’impact du changement climatique sur leurs moyens de subsistance.

Le projet CLIMARK (Climate, Livestock and Markets – Climat, élevage et marchés), d’une durée de deux ans, a été lancé par le CTA en 2017 et réunit aussi l'Institut international de recherche sur l'élevage (ILRI), les entreprises kényane Takaful Insurance of Africa et éthiopienne Oromia Insurance Company, l’Institut international de reconstruction rurale (IIRR), AWhere et Amfratech Limited. Il a pour but de tirer parti d’initiatives déjà en place dans la région, comme l’assurance bétail indicielle de l’ILRI. “Nous encourageons et diffusons des solutions durables axées sur la préparation à la sécheresse, l’atténuation de son impact et le maintien des moyens de subsistance des économies locales”, explique Sabdiyo Dido Bashuna, conseillère technique principale pour les chaînes de valeur et l'agroalimentaire au CTA. Le projet cible 100 000 habitants des zones arides.

Pour renforcer la résilience des agriculteurs nomades face aux chocs climatiques en assurant leur accès à l’information en temps réel, aux données et aux technologies, les entreprises aWhere et Amfratech gèrent depuis 2018 un service d’information agrométéorologique à l’échelle pilote, dont bénéficient actuellement 30 éleveurs d’Isiolo, au Kenya. aWhere fournit quotidiennement des informations météorologiques qui sont adaptées aux besoins des différents acteurs des chaînes de valeur de l’élevage, tandis qu’Amfratech se charge de les traduire en informations exploitables qui sont envoyées directement sur les téléphones portables des bénéficiaires. Ces messages avertissent les éleveurs en cas de sécheresse imminente, ce qui leur donne le temps de s’organiser à l’avance pour mettre en place des mesures d’atténuation et de vendre leur cheptel sur le marché. Une fois la phase pilote terminée, le projet CLIMARK entend diffuser à plus grande échelle le service d'information agrométéorologique, afin que tous les éleveurs nomades du Kenya et d’Éthiopie puissent en bénéficier.

Réduire les risques

En partenariat avec l'ILRI, Takaful Insurance of Africa au Kenya et Oromia Insurance Company en Éthiopie, CLIMARK a également cherché à s’attaquer au problème des importantes pertes de bétail liées à la sécheresse en encourageant la souscription à une assurance contre les risques agrométéorologiques, une initiative utile dans le contexte de la menace croissante que représentent les sécheresses pour les éleveurs. En 2017, par exemple, de nombreux éleveurs du nord du Kenya ont perdu plus de 70 % de leur bétail lors d’une sécheresse sans précédent.

Grâce au programme d'assurance bétail fondée sur des indices météorologiques de l’ILRI (Index Based Livestock Insurance, ILBI), les éleveurs peuvent désormais être indemnisés lorsque les quantités de fourrage descendent en dessous d’un certain seuil. “L’assurance bétail indicielle est une composante clé du projet CLIMARK car le bétail reste la principale richesse des communautés pastorales”, explique Rupsha Banerjee, chercheuse en sciences sociales à l'ILRI. “Depuis le lancement du projet en 2010, nous n'avons cessé d'innover et d'expérimenter pour nous assurer que cette assurance réponde aux besoins de ces communautés, en tenant compte aussi de leurs préoccupations. C’est pour cette raison que le taux de participation à l’IBLI a atteint aujourd’hui des niveaux plus qu’honorables.”

En Éthiopie, près de 3 000 ménages ont souscrit à l’assurance proposée par Oromia Insurance Company au cours de la période d’août à septembre 2017, contre seulement 700 ménages pendant la même période en 2016. Au cours de la période de janvier à février 2018, plus de 2 000 ménages ont souscrit une assurance, pour un montant total évalué à 424 000 euros. Le succès de l’IBLI s’explique vraisemblablement par le soutien du CTA, qui a aidé Oromia Insurance Company à concevoir des brochures-produits en ligne et personnalisées – en langue oromo – et a aussi réglementé la diffusion d’informations sur cette assurance, afin d’assurer la cohérence et d’éviter que l’information ne soit déformée par les agents commerciaux. Au Kenya, le nombre de souscripteurs auprès de Takaful Insurance est passé de 859 ménages, au cours de la période août-septembre 2016, à plus de 5 000 ménages pendant la même période en 2017. Au cours de la période de janvier à février 2018, plus de 3 000 ménages ont souscrit à cette assurance bétail indicielle, dont 54 % de femmes.

Stimuler le commerce du bétail

En ce qui concerne les acteurs situés à l’extrémité de la chaîne de valeur, CLIMARK a coopéré avec l’IIRR sur 10 marchés de bétail d’Éthiopie et du Kenya afin de stimuler ce commerce en rapprochant les acheteurs et les vendeurs. Grâce à cette démarche, les producteurs ont pu mieux prendre conscience des opportunités commerciales existantes, des exigences du marché et du processus de classification de la viande. Enfin, en se rendant sur des marchés prospères, dans le cadre de visites d’échange, les associations de commercialisation du bétail (LMA, livestock-marketing associations) ont pu tirer des leçons utiles pour la gestion des marchés de bétail.

“Pendant les graves sécheresses, les éleveurs vendent leurs animaux à un prix très bas. L'un de nos objectifs est de réduire l'influence des intermédiaires afin que les éleveurs obtiennent un meilleur prix”, explique Chrispin Mwatate, directeur de programme à l'IIRR. Sur le marché d'Isiolo, jusqu'à 300 bovins et 350 moutons sont vendus chaque jour et la tenue de registres est essentielle à la gestion des stocks et donc indirectement aussi à l’amélioration des revenus. CLIMARK a également formé les membres de LMA en organisant des visites d’échange au marché de Baringo, connu comme étant le marché de bétail le mieux organisé du Kenya. “Notre organisation est devenue beaucoup plus efficace en ce qui concerne la gestion des revenus et du marché. Notre tenue de registres s’est améliorée et nous attirons de nouveaux acheteurs”, affirme Abdi Halake, vice-président de la LMA d'Isiolo.

La formation délivrée par l'IIRR porte également sur la gestion des fourrages afin d’optimiser l’utilisation des pâturages disponibles. Traditionnellement, lorsque les surfaces de pâturages diminuaient, les éleveurs de la région de Sololo, près de la frontière éthiopienne, devaient se rendre à Nanyuki, à 500 km de chez eux, pour acheter du foin, le plus souvent cher et de qualité médiocre. Grâce à cette formation, les éleveurs produisent maintenant leur propre foin et à moitié prix. “Les communautés locales seront ainsi bien mieux armées pour survivre à de futures sécheresses”, assure Tumme Shan, membre du Tulu Pasture Women's Group, qui gère des pâturages à Sololo. Elle-même produit aujourd'hui 300 balles de foin par saison, qu’elle vend environ 350 shillings kényans (3 €) l’unité.

La voie à suivre

Pour que les acteurs du secteur agricole et de l’élevage puissent s’adapter au changement climatique et atténuer son impact, les interventions agricoles intelligentes face au climat doivent prendre en compte la totalité de la chaîne de valeur. Ces solutions climato-intelligentes efficaces doivent évaluer les vulnérabilités des transformateurs, des transporteurs et des associations de vente, ainsi que des agriculteurs, et les mesures que doivent prendre eux-mêmes ces acteurs. Avec l'approche intégrée de CLIMARK, le CTA et ses partenaires estiment que la chaîne de valeur de l'élevage devrait connaître une transformation majeure et être réellement capable de résilience face au changement climatique.