Créer des valeurs partagées pour les entreprises, la société et l’environnement

Dossier

 

Entretien Richard McNally

Richard McNally souligne le rôle joué par l’investissement du secteur privé dans la croissance de chaînes de valeur intelligentes sur le plan climatique.

Pourquoi est-il important d’adopter une approche multisectorielle pour faire face aux défis du changement climatique ?

Dans la mesure où le changement climatique a un impact sur de vastes superficies, les interventions doivent se faire à de multiples échelles –du local au régional –et dans des secteurs multiples, particulièrement l’agriculture, l’eau, l’énergie et la sylviculture. Nous savons que le changement climatique va influer sur la fréquence et l’ampleur des inondations et des sécheresses, ce qui affectera les rendements agricoles. L’agriculture, l’eau et le changement climatique, inextricablement liés, exigent des solutions intégrées dans tous ces secteurs.

Les pratiques non durables entraînent une diminution des superficies et des sols fertiles disponibles pour la production végétale et animale dans de nombreuses régions. Ce problème sera encore exacerbé par le changement climatique, particulièrement dans les régions très vulnérables. La conversion de davantage de forêts en terres agricoles, avec ses répercussions néfastes, est inacceptable. Nous cherchons donc à favoriser l’augmentation de la productivité par hectare tout en réduisant l’utilisation d’eau, d’engrais et d’autres intrants. Pour cela, il faut définir et favoriser des pratiques agricoles plus résilientes et productives, ce qui contribuera aussi à stopper la disparition des forêts.

Comment la SNV favorise-t-elle le développement de chaînes de valeur agricoles intelligentes face au climat ? Pouvez-vous nous donner un exemple ?

La SNV a mis au point l’outil d’évaluation du risque climatique (CRAT, Climate Risk Assessment Tool) afin de faciliter l’identification des principaux impacts climatiques, ainsi que des acteurs, ressources et processus les plus vulnérables dans les chaînes de valeur. Nous pouvons ainsi intégrer des options d’adaptation au changement climatique dans nos projets. Nous avons appliqué cette stratégie à un nombre croissant de ceux-ci et cela nous a permis de modeler nos interventions au Cameroun, en Éthiopie, au Kenya, au Mozambique, en Ouganda et en Zambie. Le CRAT s’est avéré un outil crucial pour sensibiliser les acteurs au changement climatique.

Le CRAT suit un processus en sept étapes : nous utilisons d’abord les meilleures données scientifiques et des visites de terrain pour repérer les risques et tendances climatiques les plus probables afin de déterminer leurs impacts sur le système agricole (étapes 1 et 3a). La collecte de données locales nous permet aussi de mieux comprendre les capacités actuelles d’adaptation (étape 3b), en veillant à l’inclusion des groupes vulnérables comme les femmes. L’étape 2 recense les principaux acteurs et ressources tout au long de la chaîne de valeur, ce qui permet ensuite de repérer où les risques sont les plus élevés (étape 4). Une fois déterminés les risques climatiques et les lacunes dans la capacité adaptative des acteurs, nous définissons des options d’adaptation susceptibles d’y remédier (étape 5). Celles-ci sont alors évaluées (étape 6) et intégrées au programme (étape 7). Au Mozambique, par exemple, nous avons utilisé l’outil pour fournir des conseils sur diverses pratiques climato-intelligentes pour un éventail de cultures –le maïs étant primordial–dont la gestion intégrée de la fertilité du sol, des variétés différentes de semences et l’amélioration de la récolte, de la manutention postrécolte et du stockage.

Quel rôle les partenariats public-privé jouent-ils pour promouvoir des systèmes alimentaires plus résilients ?

Pour nous adapter aux impacts du changement climatique, nous devons travailler en intégrant tous les secteurs, avec un éventail d’acteurs et à différentes échelles d’intervention. Il faut donc intervenir au niveau des exploitations pour favoriser les pratiques les plus résilientes, orienter les entreprises vers des chaînes d’approvisionnement plus résilientes et susciter des changements dans le secteur en encourageant les gouvernements à créer des environnements favorables.

En mai 2018, le ministère néerlandais des Affaires étrangères a engagé la SNV pour exécuter le programme d’agriculture intelligente face au climat d’Afrique de l’Est au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie. Ce programme de 39 millions d’euros sur cinq ans sera mis en œuvre par la SNV en partenariat avec le Centre universitaire de recherche de Wageningen, le Programme de recherche du CGIARsur le changement climatique, l’agriculture et la sécurité alimentaire, et Agriterra, en collaboration avec Rabo Partnerships. L’objectif global du programme est d’augmenter la disponibilité d’aliments adaptés au changement climatique pour les populations à la démographie croissante de ces trois pays. Le programme sera axé sur l’adoption accrue de pratiques et technologies climato-intelligentes par les agriculteurs et agro-entreprises ; l’augmentation des investissements et développement entrepreneurial dans des chaînes de valeur respectueuses de la problématique climatique ; et la création d’un environnement favorable pour assurer le déploiement à grande échelle d’une agriculture intelligente face au climat et axée sur les marchés. Le programme souligne à quel point il est important que des partenariats producteurs-privé-public opèrent la transformation sectorielle nécessaire pour faire face au changement climatique et promouvoir des systèmes alimentaires plus résilients.

Quels sont les mécanismes de financement innovants les plus prometteurs pour stimuler l’agriculture intelligente sur le plan climatique ?

Il est absolument urgent de catalyser l’expertise et la capacité d’innovation du secteur privé, de développer de nouvelles technologies et de tirer parti des leviers financiers que peuvent offrir les entreprises et investisseurs. La SNV contribue à stimuler l’investissement du secteur privé dans des solutions d’adaptation au changement climatique et d’atténuation de ses effets, en créant des valeurs partagées pour les entreprises, la société et l’environnement. Nous utilisons des fonds publics, en association avec des investissements d’entreprises, pour créer des projets commerciaux prêts à tirer profit d’investissements supplémentaires pour se développer. Nous utilisons ces fonds publics pour couvrir des coûts initiaux, permettre aux entreprises de mieux réagir aux problèmes et aux opportunités du changement climatique et les rendre plus attractives pour les investisseurs.

Par exemple, le projet de la SNV intitulé East Africa Catalytic Sustainable Agribusiness Investment Projecta travaillé avec les entreprises et investisseurs kényans pour identifier des projets bancables permettant des retours sur l’investissement. Un outil de sélection a été conçu pour déterminer les entreprises pertinentes et un autre a été développé pour évaluer les investisseurs potentiels. Le projet a créé un bassin d’entreprises bénéficiant de services d’incubation et d’accélération, sous la forme d’analyses, de formations, d’assistance technique, de dialogue public-privé et de partenariats stratégiques, pour développer et élargir l’adoption de leurs innovations inclusives et adaptées au changement climatique et les rendre propices aux investissements. Nous avons par exemple soutenu Dryland Seed, un multiplicateur de semences adaptées aux zones agricoles de faible ou moyenne altitude et de variétés résistantes à la sécheresse et à maturation rapide. Par ailleurs, Mara Beef et Ol Pejeta Conservancy ont reçu une aide pour intégrer des communautés pastorales à leur modèle commercial afin d’atténuer leur vulnérabilité pendant les sécheresses. Cogar Farm a reçu des conseils sur un projet visant à tester le regroupement des ventes de races améliorées, de services d’accès au fourrage et de produits des biogaz, qui constitue une approche du secteur laitier innovante et intelligente face au climat. Nous les avons aidés à accéder à des financements du coût de l’alimentation animale pour les petits exploitants agricoles grâce à la Century Microfinance Bank.