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Canaliser les ressources en eau en Afrique au service de la résilience

Dossier

En Afrique subsaharienne, des technologies et initiatives d’irrigation sont de plus en plus mises en pratique pour renforcer la productivité des agriculteurs et leur résilience au changement climatique.

© Melissa Cooperman/IFPRI

Dépendre uniquement de l’agriculture pluviale limite la capacité des producteurs à augmenter leurs rendements et leurs revenus. L’irrigation peut débloquer leur potentiel, mais requiert l’association de technologies, de financements et de mesures de soutien.

En Afrique subsaharienne, seuls 4 % des terres arables sont irrigués. Autrement dit, la majorité des agriculteurs dépendent des pluies pour arroser leurs cultures. Le changement climatique rendant les pluies de plus en plus irrégulières, les agriculteurs qui pratiquent l’agriculture pluviale deviennent de plus en plus vulnérables. L’accès à des technologies d’irrigation abordables permet aux agriculteurs de gérer l’eau disponible et de bénéficier de plusieurs récoltes prévisibles par an. Ces meilleures conditions peuvent inciter les petits exploitants à oser la diversification en se lançant dans des cultures de plus grande valeur, comme les haricots ou les tomates, qui ont besoin d’un approvisionnement fiable en eau.

Un nouveau rapport, réalisé par le Panel Malabo Montpellier, souligne la nécessité pour les pays africains de mettre en œuvre des politiques d’irrigation efficaces afin de soutenir le développement économique et la sécurité alimentaire. Il faut cependant savoir que les infrastructures publiques d’irrigation à grande échelle sont onéreuses et ne parviennent que rarement à atteindre les petits agriculteurs ruraux. Dans ces conditions, quelle est la meilleure façon d’améliorer l’accès aux technologies d’irrigation ? De nombreux responsables politiques et bailleurs de fonds soutiennent désormais l’irrigation décentralisée, dirigée par les agriculteurs. La Banque mondiale définit ce mouvement comme celui d’agriculteurs “dirigeant la mise en place, l’amélioration ou l’extension de l’agriculture irriguée”. Dans le cadre de l’édition 2018 du Forum sur la Révolution verte en Afrique à Kigali, un événement parallèle a été organisé sur ce thème et la Déclaration conjointe de Kigali a été publiée, appelant à ce que “les besoins en technologies, pratiques, financements, exploitation et maintenance soient déterminés par les agriculteurs et les communautés directement concernés par les systèmes d’irrigation”.

Une technologie améliorée

L’irrigation gérée par les agriculteurs est facilitée par l’essor de technologies plus efficaces et abordables, qui rendent cette approche réaliste. KickStart, une entreprise qui travaille dans 16 pays d’Afrique subsaharienne, a modernisé les pompes à pédales – vieillies et exigeantes en travail physique – et introduit la pompe “de hanche”(Hip Pump MoneyMaker, d’une valeur de 60 €) et la pompe MoneyMaker Max (147 €), avec lesquelles les agriculteurs parviennent à arroser jusqu’à 0,8 hectare par jour. “Les anciennes pompes à pédales étaient difficiles à actionner”, explique Jenna Rogers-Rafferty, directrice du développement et des alliances stratégiques chez KickStart. “Nos modèles sont mieux conçus, plus légers et plus faciles à utiliser. Nous avons aussi constaté que les femmes en jupe trouvaient les pédales hautes difficiles à actionner. Grâce à une simple adaptation de conception, nos pompes se placent plus près du sol et peuvent donc être utilisées plus aisément.” Dans une étude de marché en Tanzanie, KickStart a constaté que, en moyenne, les familles utilisant l'un de ses modèles de pompe avaient doublé leurs revenus, passant de 2 223 € à 4 542 €, en un an.

Futurepump, un autre fabricant, propose un système de pompe solaire qui est composé d’un panneau solaire relié à une pompe aspirante, pouvant fournir un litre d’eau par seconde au départ d’une profondeur allant jusqu’à 6 mètres. Ce systèmepermet aux agriculteurs de gagner, en moyenne, un supplément de 69 € par saison. Selon Futurepump, les agriculteurs qui remplacent une pompe à carburant par un système solaire économisent des frais de carburant, d’entretien et de travail pouvant atteindre 260 € par an.Cette entreprise a lancé son système SF2 de seconde génération sur le marché africain au début de 2018 et vient de commencer à étendre ses activités en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Comme KickStart, Futurepump rend la technologie la plus accessible possible pour les petits agriculteurs et solutionne les problèmes d’entretien. “Nous en avons fait un système plus petit et plus portable”, affirme Toby Hammond, directeur général de Futurepump. “Il comprend maintenant une fonction de suivi à distance qui permet, en cas de détection d’un problème, d’alerter le distributeur, lequel contacte alors l’agriculteur pour le résoudre.”

Des outils coûteux

Même si le marché se développe et que les coûts diminuent, le système SF2 se vend à environ 600 €, ce qui reste un investissement substantiel. Un autre produit d’irrigation solaire, le Rainmaker2 de la société kényane SunCulture, affiche un prix de vente de 125 900 KSh (1 072 €). Les pompes à pédales et de hanche de KickStart sont moins chères, mais restent inabordables pour les agriculteurs les plus pauvres.

Le financement agricole étant notoirement coûteux et difficile d’accès pour les agriculteurs individuels, Futurepump fait maintenant équipe avec Equity Bank, au Kenya, pour proposer des prêts spécialement pensés pour l’acquisition du SF2. De son côté, SunCulture propose un plan de remboursement en 30 mois, et KickStart a conclu un partenariat avec Vision Fund pour offrir des prêts aux agriculteurs désireux d’acheter ses pompes. Une caractéristique importante des prêts de Vision Fund est la période initiale de trois mois sans remboursement, qui laisse aux agriculteurs le temps de commencer à gagner de l’argent grâce à l’irrigation.

Futurepump a également constaté que les agriculteurs les plus entreprenants amortissent leur investissement en louant leur pompe. “Un de nos clients, qui avait acheté une pompe en 2016, la louait à d’autres agriculteurs pour 3,50 € par jour et à des ouvriers du bâtiment pour 8,50 € par jour. Il a ainsi remboursé en moins d’un an l’emprunt contracté pour son achat”, précise Toby Hammond.

Savoir-faire technique

Il peut sembler logique d’encourager l’irrigation sous toutes ses formes, mais bien connaître le site concerné est important. En travaillant avec plus de 700 agriculteurs en Éthiopie et en explorant les possibilités offertes par l’irrigation à petite échelle pour diversifier la production végétale, Farm Africa a encouragé la technologie d’irrigation goutte-à-goutte avant que les agriculteurs ne signalent que le sol sablonneux finissait par boucher les orifices de sortie d’eau. “En complément à la technologie goutte-à-goutte, nous avons alors introduit des pompes motorisées et à pédales, qui ont été rapidement adoptées par les agriculteurs. Pour finir, ces derniers ont choisi de se passer du goutte-à-goutte et de pomper l’eau pour arroser directement les champs”, se souvient Nico Mounard, PDG de Farm Africa.

Il est également important d’irriguer avec précision, car l’arrosage excessif peut s’avérer mauvais pour la santé et le rendement des cultures et risque de faire disparaître les fertilisants. Un projet récent, financé par l'ACIAR et le CGIAR et travaillant avec 1 700 agriculteurs au Mozambique, en Tanzanie et au Zimbabwe, a familiarisé ceux-ci avec le FullStop Wetting Front Detector, un dispositif en forme d’entonnoir enfoncé dans le sol et doté d’un indicateur au-dessus de la surface. Lorsque l’eau s’infiltre dans la zone des racines, le dispositif mesure les concentrations en nutriments et en sels du sol. Autre innovation présentée au même moment, le Chameleon est un outil complémentaire qui mesure l’humidité du sol à différentes profondeurs et affiche sur un lecteur portable les valeurs mesurées sous la forme de voyants colorés. Les agriculteurs participant à ce projet se sont montrés enthousiastes, car ils ont observé qu’une irrigation précise entraînait une augmentation des rendements.

Un participant tanzanien qui cultive du piment rocoto sur une parcelle de 0,2 hectare a réduit sa fréquence d’irrigation de quatre à deux fois par mois. Résultat : après une seule récolte, il a enregistré un niveau record de production et de gains (910 €). “Je travaille dans le domaine de l’irrigation à petite échelle depuis presque trois décennies et je n’ai jamais assisté à des réponses d’agriculteurs aussi enthousiastes qu’avec le Chameleon”, commente Richard Stirzaker, chercheur principal à l’unité Agriculture et alimentation de l’Organisation de la recherche scientifique et industrielle du Commonwealth, qui a conçu les outils en question. “D’ailleurs, l’Institut international de gestion de l'eau les utilise maintenant aussi en Éthiopie, au Botswana et au Myanmar.”

Adoption dans la communauté

Le projet de l’ACIAR/CGIAR a également constaté que cette technologie donnait davantage de résultats lorsque son utilisation était intégrée dans des structures communautaires qui encouragent le partage de connaissances. Dans ce cas, le processus est réellement dirigé par les agriculteurs. C’est pourquoi l’initiative a organisé des plateformes d’innovation agricole – des réunions informelles entre agriculteurs, négociants et chercheurs – afin de permettre le partage de connaissances sur ces outils, les cultures de valeur plus élevée et les possibilités offertes par le marché. “À eux seuls, les outils n’auraient pas eu autant d’effet”, nuance Martin Moyo, scientifique à l’Institut international de recherche sur les cultures des zones tropicales semi-arides, qui a travaillé sur le projet au Zimbabwe. “Les outils doivent être intégrés dans un environnement d’apprentissage. Nous avons constaté que les agriculteurs ont beaucoup appris les uns des autres concernant cette technologie. Seuls 20 % des agriculteurs disposaient des outils dans les programmes d’irrigation, mais plus de 85 % des adhérents aux programmes ont modifié leurs pratiques agricoles.”

Pour la majorité des agriculteurs, le passage à l’irrigation entraînera un investissement matériel majeur et un certain degré de risque. Que se passera-t-il si l’investissement ne donne pas de résultat ou s’il n’y a pas de marché pour les cultures ? L’association entre des composantes sociales “douces”, comme les plateformes d’innovation agricole et la technologie d’irrigation – avec un accès au financement –, peut encourager les agriculteurs à tenter l’expérience. “Il y a évidemment un risque”, met en garde Rogers-Rafferty, de la société KickStart. “Beaucoup d’agriculteurs pratiquent l’agriculture pluviale depuis des générations. Nous les incitons à envisager l’agriculture comme une activité commerciale, mais l’agriculture irriguée est encore très peu exploitée. En revanche, ceux qui la pratiquent se trouvent du bon côté de la dynamique d’offre et de demande. Ceux-là bénéficient d'un énorme retour sur investissement.”