Leading image

Avec les innovations digitales, Trinité-et-Tobago joue collectif

Dossier

Dans les Caraïbes, les techniciens agricoles adoptent les TIC pour vulgariser des pratiques agricoles innovantes dans leurs communautés.

© Keron Bascombe

par

Caraïbes

Après une formation en gestion des technologies, des acteurs du secteur agroalimentaire des Caraïbes mettent en œuvre des approches collaboratives pour fournir conseils agricoles et soutien à leurs communautés.

Pour faciliter le transfert des connaissances entre les communautés agricoles des Caraïbes, 20 acteurs de la chaîne de valeur agroalimentaire, ont participé en avril 2019, à Trinité-et-Tobago, à un atelier de deux jours de renforcement de leurs connaissances sur les technologies intitulé “Introduction pour une gestion responsable de la technologie dans les communautés agricoles dans les Caraïbes”. Représentants d’associations d’agriculteurs, techniciens et conseillers agricoles ont été initiés aux concepts de la gestion des technologies (voir encadré).

Dans les Caraïbes, les techniciens agricoles adoptent les TIC pour vulgariser des pratiques agricoles innovantes dans leurs communautés.

Dans les Caraïbes, les techniciens agricoles adoptent les TIC pour vulgariser des pratiques agricoles innovantes dans leurs communautés.

© Keron Bascombe

“La gestion des technologies diffère du soutien informatique”, explique Gordon Gow, professeur de communication à l’Université d’Alberta, l’un des animateurs du cours. “Les gestionnaires de technologie doivent savoir comment inciter les membres de leurs communautés à identifier les opportunités et les difficultés. Ils doivent pouvoir acheter et configurer les plateformes numériques TIC adéquates pour soutenir les pratiques novatrices. Ils doivent aussi être capables d’évaluer les résultats de leurs efforts et d’en faire un rapport pour leurs communautés et les organismes financeurs.” 

Optimisation de la production de cacao

L’une des participants, Sara Bharath, est agronome et experte en cacao. En 2011, elle a commencé à travailler bénévolement avec des producteurs de cacao de Trinité. “Malheureusement, l’offre de formations pratiques cohérentes dans la durée était limitée, alors que c’est ce dont beaucoup d’agriculteurs ont besoin pour acquérir de nouvelles habitudes et changer la qualité et les quantités de leurs productions”, explique-t-elle.

En 2016, Sara Bharath a commencé à collaborer, aux États-Unis, avec le Trinidad Micro Lot Project, qui travaille avec de petits agriculteurs de Trinité pour améliorer leurs compétences en production de cacao. L’accent est mis sur la gestion des champs de cacao, la date de la récolte et la manutention des cabosses ainsi que sur les conditions optimale de fermentation des fèves, une étape précédant la transformation du cacao en chocolat. L’initiative, qui a démarré avec 40 agriculteurs, vise à améliorer la qualité et, ce faisant, à obtenir pour les producteurs des prix supérieurs aux cours du marché mondial. Le projet achète les fèves aux petits producteurs et les transporte aux États-Unis pour les vendre à des artisans chocolatiers.

“Les producteurs du projet Micro Lot reçoivent au moins 5 USD/kg [4,44 €] pour les fèves séchées. À l’époque [en 2016], le marché local ne payait pas plus de 3 USD/kg [2,66 €], sans aucune traçabilité et avec un contrôle de la qualité très limité [ce qui donnait des fèves de qualité inférieure]. Le marché international paye régulièrement 3-4 USD/kg [2,6-3,5 €] pour des fèves séchées d’une telle qualité élevée et sur des quantités comparables”, précise Sara Bharath.

Malgré son expertise, l’agronome admet mal connaître les technologies, bien qu’elle soit consciente des avantages et des capacités des outils TIC. “Il m’a été très utile de comprendre [grâce à la formation TIC] comment utiliser ces outils de manière plus systématique, surtout dans le cadre du milieu agricole aux ressources généralement limitées.” Depuis, Sara Bharath utilise WhatsApp pour diffuser des informations et résoudre les problèmes des équipes qu’elle a formées dans toute la région. Son équipe peut lui envoyer des photos et des données en temps réel, ce qui lui permet d’étudier la situation et de renvoyer ses commentaires et ses décisions par message vocal ou en appelant.

Matthew Escalante, administrateur de programme pour la Société de développement du cacao de Trinité-et-Tobago (CDCTT), tire aussi le meilleur parti des médias sociaux pour former les producteurs locaux de cacao. “La formation m’a permis de comprendre quelles sont les TIC les plus pertinentes pour les communautés travaillant avec la CDCTT. Nous avons commencé à mettre en œuvre ces enseignements dans la petite communauté de Lopinot en utilisant WhatsApp, Facebook et Instagram”, explique-t-il. “Nos familles de producteurs de cacao utilisent ces outils numériques et apprécient qu’ils comportent des images.”

Se concentrer sur le local

“Le fait que ces technologies soient peu coûteuses constitue l’aspect le plus utile de la formation TIC”, affirme Christopher Alexander, directeur du contrôle de la qualité au service des marchés d’agriculteurs et au service de l’assurance qualité de la Société nationale de développement et de commercialisation agricoles (NAMDEVCO) de Trinité-et-Tobago. “Nos techniciens de terrain ont pu créer un groupe WhatsApp pour aider les producteurs du piment rouge Moruga (Scorpion) de la coopérative agricole de Moruga”, poursuit-il. Un bureau sur place permet au marché d’agriculteurs d’assurer des services de contrôle de la qualité pour les petits agriculteurs, coopératives et intervenants d’activités économiques complémentaires tels que artisans, entreprises familiales et petites unités agroalimentaires.

Responsable du contrôle du programme de certification des exploitations, Christopher Alexander affecte des techniciens de terrain à l’encadrement des petits agriculteurs d’une zone particulière. Ils effectuent des visites sur les exploitations, au cours desquelles ils enregistrent des informations sur les produits comme la date de plantation des cultures, la date et le volume attendus des récoltes, ainsi que des détails sur l’état des champs. Ces données sont enregistrées sur la base de données du Système national d’information sur les marchés agricoles (NAMIS), qui contient aussi les données du marché, de 2001 à nos jours, pour plus de 40 produits régulièrement négociés sur les marchés nationaux d’agriculteurs. Les producteurs inscrits au NAMIS accèdent à la base de données grâce au site web lorsqu’ils souhaitent vérifier les prix des denrées locales, et les acheteurs peuvent aussi la consulter pour acheter des produits.

Une communication interactive

Dans l’est du pays, Jeet Ramjattan fournit des services aux agriculteurs via le groupe WhatsApp Orange Grove. Les fermiers l’utilisent pour des questions et des réponses liées, par exemple, aux prix de marché des denrées qu’ils produisent, dont l’aubergine, le melon amer (caraille), le concombre et le citron. Grâce à WhatsApp, Jeet Ramjattan a aussi pu leur faire découvrir le NAMIS et leur montrer comment accéder, au jour le jour, aux données sur les prix et les volumes grâce à cette plateforme.

“Un autre producteur du groupe cherchait des renseignements sur les variétés de semences de potiron, les quantités disponibles et les prix. Je lui ai donc montré comment écrire un e-mail demandant ces informations à un fournisseur étranger et j’ai ensuite suivi de manière régulière ses efforts pour obtenir une licence d’importation”, explique Jeet Ramjattan.

Bien que certains agriculteurs soient impatients d’adopter les nouvelles technologies pour améliorer leur accès aux informations et aux marchés, Jeet Ramjattan admet que “tout le monde n’en est pas là et que de nombreux agriculteurs misent encore sur les contacts directs. Beaucoup possèdent des appareils connectés mais ne savent pas s’en servir.”

____________________

Une vulgarisation grâce aux TIC

Depuis 2017, l’Université d’Alberta, au Canada, mène une recherche-action participative pour développer et tester des ressources éducatives en accès libre sur la gestion des technologies. Cette recherche cible les professionnels de l’agriculture et les techniciens agricoles des pays en développement aux ressources limitées afin d’améliorer les capacités de transfert des connaissances grâce aux méthodes d’apprentissage social.

En mars 2018, un cours de gestion des technologies de deux jours a été testé à l’Université des Indes occidentales de Trinité-et-Tobago avec 20 techniciens de l’agriculture et des pêches venant de tout les Caraïbes. Les concepts de la gestion des technologies et de la communauté de pratiques (CDP) – un groupe partageant des préoccupations/intérêts communs – ont été présentés aux participants. Ceux-ci ont appris comment identifier les besoins des communautés, choisir les TIC pertinentes pour répondre à ces besoins, effectuer des tests pilotes avec leur CDP et évaluer les résultats.

“Nous proposons une série d’étapes qu’ils peuvent suivre pour identifier les besoins d’une CDP… et les outils TIC susceptibles d’y répondre – puis nous cherchons le moyen de présenter ces outils sur une plateforme telle que Facebook, WhatsApp ou Google”, explique le Dr Gordon Gow, chargé de cours à l’Université d’Alberta. Les participants se sont montrés particulièrement désireux de créer des pages Facebook et des groupes WhatsApp Messenger pour travailler, par exemple, sur le diagnostic des maladies des végétaux.

La séance de clôture a permis aux participants de créer des plans d’action individuels définissant l’activité qu’ils désirent réaliser et mener à bien après la formation. Cela peut être une activité d’engagement communautaire visant à identifier les opportunités des TIC, un rapide exercice de prototypage d’une TIC sélectionnée ou la conception d’une campagne pour mettre en œuvre une TIC.

“Je sais maintenant comment organiser une initiative, définir des objectifs, choisir un outil TIC spécifique et créer une campagne afin de vérifier, par la technique des essais et des erreurs, si elle sera efficace pour aider les agriculteurs – ou non,” explique Michael Flowers, l’un des participants à la formation, venu du ministère de l’Agriculture des Bahamas.

Sophie Reeve