Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) confirme sa fermeture pour la fin 2020.
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Agrocarburants : Qu’est devenu le jatropha ?

Dossier : Énergie

Reportage du Benin

Qualifié d’“or vert” puis vertement décrié, Jatropha curcas (aussi appelé “jatropha”) apporte aujourd’hui sa contribution à la petite électrification rurale au Bénin.

“800 kg de graines de jatropha, c’est la collecte de la journée”, indique Michel Adomahou à son père, visiblement très satisfait du travail qu’abattent chaque jour ses deux fils et leurs femmes pour entretenir la plantation de jatropha. Les fruits visibles de ces efforts sont les deux lampes dont ils bénéficient depuis quelques mois pour éclairer toute la concession. Le gestionnaire du “magasin jatropha” de Tori-Agonsa (à environ 50 km à l’est de Cotonou) leur a en outre installé une prise de courant pour alimenter un poste de télévision et recharger les batteries des téléphones mobiles.

Jean Adomahou, le père de Michel, a été le premier producteur contacté par le conseiller de l’ONG béninoise Centre d’information, de recherche et d’action pour la promotion des initiatives paysannes, CIRAPIP, qui opère dans la commune de Tori. La première réunion du groupement des producteurs de jatropha du village de Tori-Agonsa s’est tenue dans sa concession, en 2013. Lui et ses fils ont été très vite convaincus par les explications du conseiller. Le père a pris la tête du groupement et les fils se sont engagés à travailler à ses côtés. En tant que leader paysan, Jean s’est imposé de donner l’exemple ; sa plantation de jatropha couvre 25 ha. La famille en tire l’essentiel de ses revenus. Dès le début de la saison des pluies, la concession livre chaque semaine au magasin du village les fruits de sa récolte : 2 à 3 tonnes de graines de jatropha.

La gestion des magasins de jatropha est une composante du projet piloté par l’ONG CIRAPIP avec l’appui technique de l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA). La phase pilote de ce projet a démarré en 2013 sur trois communes du sud du Bénin : Tori, Djidja et Ouinhi. Dans chaque commune sont installés 10 “magasins jatropha” dans 10 villages différents. Chaque magasin jatropha est compartimenté en trois unités différentes : une unité de stockage des graines, une unité de production d’huile de jatropha et un moulin. Au cours de la phase pilote qui vient de s’achever, les graines de jatropha collectées et séchées sont rachetées aux producteurs. Ces graines servent à alimenter l’unité de transformation qui produit l’huile végétale pure (HVP) de jatropha. Cette huile est utilisée en remplacement du gasoil pour alimenter les moteurs Lister servant à moudre les céréales. Le meunier du projet assure ce service dans la journée et, le soir, une dynamo est fixée au moteur pour produire l’électricité qui éclaire les concessions qui en font la demande contre un prix forfaitaire par lampe installée.

Un carburant sain, à portée de main

La mouture des grains et l’éclairage des concessions sont, pour l’instant, les deux principaux usages de l’huile de jatropha. “Alimenté à l’huile de jatropha, le moteur démarre très lentement, mais je respire mieux et je peux travailler toute une journée sans interruption. Quand il tourne au gasoil, l’atmosphère est très chargée et je suis obligé de l’arrêter après 2 ou 3 heures pour reprendre plus tard”, affirme Jacob Sinha, un meunier du village. Bien évidemment les autres meuniers du village ne voient plus l’intérêt d’aller jusqu’en ville pour s’approvisionner en gasoil. La proximité de cette huile dont la combustion ne dégage presque pas de gaz carbonique est un grand soulagement pour tous. Même des familles plus aisées se sont procuré le moteur Lister pour produire l’électricité. Après la phase pilote, une nouvelle phase de cinq ans vient de démarrer pour consolider les acquis de la première phase, qui a surtout permis aux producteurs de maîtriser la production de jatropha d’un point de vue agronomique.

Le jatropha, allié des cultures vivrières ?

Le jatropha est une plante pérenne qui pousse sur tous les types de sol en zone tropicale. Elle a besoin de beaucoup d’eau pour se développer, surtout en période de floraison. Dans ces conditions, qu’en est-il du risque de compétition pour les terres avec les cultures vivrières ? Les recherches conduites par le centre permettent d’affirmer que la production d’agrocarburants dans de bonnes conditions – en évitant la monoculture et pas de manière intensive – n’est pas une menace pour la sécurité alimentaire, bien au contraire. Selon le Dr Benjamin Datinon, chercheur à l’IITA en charge du projet jatropha, “la culture du jatropha peut être associée avec profit aux cultures vivrières comme le maïs, l’arachide, le niébé, etc.”. L’IITA propose ainsi aux producteurs deux systèmes de culture : en culture exclusive ou en culture associée. Pour ce second système, les producteurs intercalent jatropha et cultures vivrières. Au sud du pays, il est recommandé de semer le jatropha au début de la grande saison des pluies (mars) tandis qu’au nord il faut le mettre en place en début de saison (juin). Les plants fleurissent 120 jours après le semis. La collecte des premières graines des jeunes plants de jatropha peut alors intervenir, quelques semaines après la floraison. En saison sèche, les plants de jatropha perdent toutes leurs feuilles qui jonchent le sol et le nourrissent dans l’attente des prochaines pluies. En culture associée, le jatropha devient ainsi un véritable fertilisant.

Le CIRAPIP n’est pas seul à promouvoir le jatropha au Bénin. Avant lui, le GERES, une ONG française, a travaillé, dès la fin des années 2000, dans les départements du Zou (au sud) et des Collines (au centre du pays). Les impacts de ces projets sont encore visibles : au total, plus de 1 000 producteurs sont toujours engagés aux côtés du GERES, ils ont chacun planté 1/10e de leur exploitation en jatropha. D’importantes plantations de jatropha (428 ha) et des groupements très actifs sur les différents maillons de la chaîne de valeur sont à l’actif de ce projet qui est en cours d’évaluation. Dans d’autres pays comme le Mali où le jatropha est plus connu, une norme de qualité de l’huile végétale pure est déjà validée pour son utilisation dans les moteurs diesel stationnaires et mobiles. Des méthodes de contrôle de cette norme ont également été développées. Le réseau Jatroref dispose d’une plateforme d’information pour tous les acteurs en Afrique de l’Ouest sur les agrocarburants durables.