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Kilomètres alimentaires ou équitables ?

Une campagne qui prend de l'ampleur dans les pays du Nord pousse les consommateurs à boycotter les produits importés générateurs de "kilomètres alimentaires". Le mouvement, qui menace la subsistance de millions de producteurs ACP, est taxé de protectionnisme vert par ses détracteurs.

Un nouveau label est apparu sur les étals des supermarchés britanniques Tesco et Marks & Spencer. À côté des informations sur les calories et les taux de sel, un petit avion signale que les produits ont été acheminés par air. D'autres grandes enseignes européennes suivent le mouvement à mesure qu'une campagne destinée à limiter la consommation des produits nécessitant un long transport - surtout aérien - gagne du terrain. Le concept clé du mouvement est celui de "kilomètre alimentaire", une mesure de la distance que les aliments parcourent du champ à l'assiette. Fournisseurs et consommateurs encouragent ce mouvement lancé au Royaume-Uni en faveur des aliments produits le plus près possible de leur point de consommation.

Cette tendance tient au désir de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). C'est un dilemme pour les consommateurs qui souhaitent faire des choix éthiques. Doivent-ils user de leur pouvoir d'achat pour protéger l'environnement au détriment des agriculteurs pauvres dont la subsistance dépend des exportations ?

Une étude réalisée par le Réseau britannique de recherche sur le climat et les aliments (FCRN) résume ainsi les enjeux : les haricots verts kényans "émettent 20 à 26 fois plus de GES que les haricots de saison du Royaume-Uni" mais "en Afrique subsaharienne, 1 à 1,5 million de personnes dépendent de l'exportation des produits horticoles". Ce débat qui s'intensifie est en partie une réaction aux filières commerciales alimentaires qui transportent par la route ou par les airs sur de longues distances des produits (même locaux) pour les transformer, les emballer et les distribuer via les grandes chaînes de supermarchés. Sont ainsi visés les producteurs de fruits et légumes hors saison tels que haricots verts de Gambie, du Kenya et de Zambie, asperges fraîches et raisins d'Afrique du Sud, ananas de Côte d'Ivoire et citrons verts de République dominicaine.

Protectionnisme vert

Avec une demande croissante de produits frais tout au long de l'année, le volume des fruits et légumes frais acheminés par avion vers le Royaume-Uni a plus que doublé en 15 ans. Les chiffres sont similaires ailleurs en Europe, au Japon et aux USA. Selon la Soil Association britannique (SA), le fret aérien génère 177 fois plus de GES que le fret maritime. En 2007, la SA a relancé le débat en menaçant de refuser toute certification bio de produits transportés par avion. En octobre, elle a décidé de ne pas aller jusqu'à l'interdiction pure et simple : elle a décrété que les aliments bio ne pourraient être acheminés par avion que s'ils "profitaient réellement aux agriculteurs du Sud" et que les producteurs devaient s'atteler à réduire leur dépendance à l'égard du fret aérien. La SA assure la certification de plus de 70 % des produits bio du Royaume-Uni et sa décision est un signal fort pour le reste de l'Europe.

Selon ses détracteurs, cette campagne érige une nouvelle barrière protectionniste et détourne l'idée de libéralisation commerciale. Certains arguent que les kilomètres équitables - et non les kilomètres alimentaires - devraient être le critère sur lequel les acheteurs devraient juger le contenu de leurs caddies. "De nombreux produits qui arrivent chez nous en provenance d'Afrique donnent une chance aux habitants les plus démunis des pays les plus pauvres du monde de gagner décemment leur vie", explique Harriet Lamb de la Fairtrade Foundation. L'inégalité de traitement est aussi dénoncée. Selon la Banque mondiale, un Britannique émet en moyenne 30 fois plus de carbone qu'un Kényan.

Calculer l'empreinte carbone

À ce jour, il n'y a guère de signes d'impact négatif sur les exportations horticoles des pays ACP. Tesco dit n'avoir constaté aucune baisse des ventes des produits importés. Mais des organisations comme le Centre du commerce international (CCI) des Nations unies ont prévenu des conséquences dévastatrices pour les petits producteurs si la campagne devait s'intensifier. Selon le porte-parole du CCI, Alexander Kasterine, "les exportateurs s'arrachent les cheveux".

Le débat aggrave le scepticisme de nombreux producteurs des pays ACP à l'égard du discours occidental sur la réduction de la pauvreté. Pour Russell N'gan'ga, président du groupe d'entraide Nandarasi Gate qui compte 200 cultivateurs kényans de pois mange-tout, "quelles que soient les émissions générées par le transport aérien de nos produits, elles sont bien inférieures à la pollution et aux dégâts causés par le style de vie des pays riches ; nous sanctionner est injuste". Le numéro d'août 2007 du bulletin agricole CaRAPNotes des Caraïbes estimait que la campagne des kilomètres alimentaires "aurait de terribles conséquences pour les producteurs bio caribéens". Certains producteurs ACP ont réagi rapidement à ce qu'ils considèrent comme une campagne de dénigrement. Au Kenya, ils ont lancé, fin 2007, une contre-offensive baptisée "Cultivé au soleil", qui informe les consommateurs du bénéfice de l'exportation de produits frais pour le développement du Kenya.

Des preuves s'accumulent sur les dangers d'une simplification à outrance du calcul des kilomètres alimentaires. Des experts soulignent qu'il importe de considérer l'empreinte carbone tout au long de la chaîne alimentaire. Des chercheurs ont récemment démontré qu'en incluant d'autres facteurs de consommation d'énergie dans la production - utilisation de l'eau, engrais, emballage - l'achat par les Londoniens d'agneaux de pâturage néo-zélandais serait quatre fois plus efficace au plan énergétique que celui d'agneaux britanniques. On trouve des chiffres identiques pour les produits laitiers et les fruits. Une étude de l'Université britannique de Cranfield a démontré que les émissions générées par la culture et le fret aérien de roses du Kenya vers le Royaume-Uni n'atteignent pas un cinquième de celles émises par la floriculture sous serre aux Pays-Bas. Selon le calcul de l'Institut international pour l'environnement et le développement, boycotter les produits venus d'Afrique par avion reviendrait à réduire de moins de 0,1 % les émissions totales de CO2 du Royaume-Uni.

Développer les marchés locaux

Au nombre des solutions avancées : une compensation équitable - utiliser des fonds publics pour compenser les émissions générées par le fret aérien des produits horticoles en provenance des pays pauvres. Selon certains experts, à l'avenir, les producteurs des pays du Sud devront tirer un meilleur profit des marchés locaux, y compris celui encore balbutiant du bio. En mai 2007, une norme biologique est-africaine a été lancée pour stimuler le commerce régional des produits bio. Les producteurs bio du Kenya approvisionnent à présent des restaurants, des hôtels et les deux plus grandes chaînes de supermarchés. En Ouganda, les ventes via le magasin Nogamu, qui se fournit auprès de groupes de petits agriculteurs, ne cessent d'augmenter depuis 2002.

On doit aussi davantage aider les producteurs du Sud à améliorer leur accès au fret maritime et à cultiver des produits au rendement social équivalent, mais transportables par bateau. "Plusieurs entreprises ont démontré qu'une meilleure efficacité, des infrastructures adaptées et des innovations dans l'emballage et les techniques de stockage rendent possible le transport par bateau de certains produits très périssables", affirme Ken Hayes, chargé de recherche sur les normes de la SA. Organic Farm Foods, l'un de ces exportateurs, achemine des raisins d'Afrique du Sud et des citrons verts d'Amérique centrale. "Nous voulons aussi contribuer à la création de marchés locaux et domestiques qui stimuleront un futur commerce durable", explique Hayes. Neil Sorenson de la Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique (IFOAM) confirme l'importance du développement de marchés locaux mais ajoute : "Vous ne pouvez pas en vouloir aux agriculteurs à qui l'on offre beaucoup plus d'argent pour exporter leurs produits vers l'Europe. Ce n'est pas correct de les priver de ce débouché."

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Commentaires  

 
+1 #10 23-04-2008 02:27
Article très intéressant. Pour moi, la priorité est la lutte contre le réchauffement climatique, qui passe obligatoirement par la réduction du traffic aérien. Pour ne pas provoquer de crise économique et sociale, la réduction de transport de nourriture doit être progressive et accompagnée de reconversion des cultures d'exportation vers des cultures vivrières locales. Cette reconversion devrait être financée par les sociétés qui ont confisqué les meilleures terres des pays du sud pour faire leur commerce. Sinon c'est l'aide au développement qui doit le faire. C'est un changement radical d'orientation des échanges internationaux. Il faut aller le plus vite possible vers l'autosuffisance alimentaire des pays, des régions, des sous-régions, etc. et produire le plus près possible des lieux de consommation. Personnellement , je n'achète pas de produit frais voyageant en avion et j'offre rarement des fleurs coupées, sachant qu'elles viennent presque toutes d'Afrique. Elles procurent des revenus à certains mais privent de nourriture beaucoup d'Africains. Dans quelques décennies, les raisonnements économiques seront complètement dépassés si les changements climatiques bouleversent notre végétation et nos cultures.
 
 
0 #9 22-04-2008 03:07
L'article fort intéressant montre bien la tension entre un développement économique et social, et une atteinte environnemental e. Une partie des réactions (dans l'article et dans les commentaires) utilise l'argument "cultivé au Sud, même transporté en avion, est moins polluant que cultivé au Nord". L'argument est ou serait valable s'il fallait réduire notre pression environnemental e un peu, et qu'une analyse du cycle de vie démontrait que tout bilan confondu, si le Sud est moins polluant il faut acheter au Sud. Remarquons que dans ce cas, le critère "équitable" ne doit pas être utilisé pour justifier un achat au Sud. Par contre, si l'impact environnemental de nos modes de vie est beaucoup trop élevé, c'est peut-être tous les transports en avion qu'il faut supprimer. Il est possible d'aller encore plus loin dans la réflexion : est-ce que le transport en avion de toute nourriture est généralisable dans le temps et l'espace ? Autrement dit, tous les africains, asiatiques, européens ... peuvent-ils être nourris par des produits frais amenés en avion ? Au niveau écologique, non, l'empreinte écologique exploserait. Au niveau social et économique, oui, le travail serait déplacé vers le Sud, et il y aurait plus d'avions construits. Si on n'importe plus de nourriture fraiche par avion, l'emploi au Sud diminue, l'emploi au Nord augmente, les transferts Nord-Sud diminuent, l'emploi global diminue par une baisse de production d'avion ... mais l'effet de serre diminue, ce qui augmenterait les chances de survie de l'espèce. En résumé, on a un tableau avec des + pour l'économique et le social pour le Sud et des - pour l'environnement si on généralisait à toute la planète le fret aérien de produits frais. A l'inverse, on a des moins pour le Sud en matière économique et sociale pour le Sud et des + pour l'environnement global à réduire le fret aérien. Conclusion ? les deux sont partiellement néfastes ou partiellement bons ... il faut donc trouver un autre système qui amène à avoir des + partout. Par exemple développer des marchés locaux, changer de conditionnement s ... Dans ce raisonnement, il n'a pas été tenu compte de l'indisponibilité probable du pétrole ... (voir www.aspo.be) globalement : plus d'info sur www.sppdd.be
 
 
0 #8 14-04-2008 02:33
D'accord, le problème n'est pas facile à résoudre, mais il semble que les augmentations de prix actuels des produits alimentaires ne peuvent que faire réfléchir sur la nécessité de produire la nourriture de base prés de chez soi, et en quantité suffisante pour faire face aux difficultés Que ce soit en Europe ou en Afrique et dans d'autres continents.
 
 
0 #7 10-04-2008 05:39
Salut
 
 
0 #6 10-04-2008 05:33
Je serai très heureux de faire parti du groupe
 
 
0 #5 09-04-2008 10:08
Cet article devrait interpeller les organisations sous-régionales de l'Afrique (CEDEAO, UEMOA, CEMAC), de l'Amérique latine et de l'ASIE à développer leur marché pour la consommation des produits issus de leur exploitation. En outre, il faudrait inciter leur secteur privé avec l'appui du secteur public à créer des unités agro-industrielles pour la production des jus de fruits, des boites de conserves, des boits de tomates, etc pour le marché régional et mondial. ces produits pourront être facilement conservés et transporter par bateau pour le marché de l'Europe et des Etats-Unis d'Amérique. La solution a certains des problèmes de l'Afrique pourrait provenir des volontés politiques à oeuvrer ensemble pour la création d'unités agro-industrielles en fonction des avantages comparatifs pour être compétitifs sur le marché mondial qui est devenu plus exigeant.
 
 
0 #4 28-03-2008 06:02
Très bonne initiative. A nous tous de la suivre et à en appliquer le contenu. Dans le cadre de notre soucis pour un dévéloppement endogène de nos sous-régions et régions et surtout de rechercher autant que faire se peut l'autonomie technologique du continent, nous allons en faire usage dans nos activités de vulgarisation et formation auprès des populations.
 
 
0 #3 27-03-2008 03:34
C'est simple le concept de " food miles" est une pratique anti-concurrent par l'Union Européenne. Il faut avouer que la qualité des produits issues de notre mêre Afrique est supérieure.Alors, On ne renonce pas ...
 
 
0 #2 20-03-2008 06:50
je pense que le concept de 'food miles" interpelle les experts pour développer toutes les explications nécessaires et scientifiques pour démontrer le faible impact du fret aérein des produits horticoles des pays du sud vers l'Europe. comparativement aux autres émission de GES, issues des pays d'accueil. cela permettrait de développer des anti thèses à la propagande actuelle. Aussi, suis d'avis avec les autres qu'il faut que les pays du Sud développent le commerce intra-régional, ce qui permmetrait de sauver des filières telle poisson du sénégal, la viande du burkina, et la volailles locale du Cameroun. Le concept de "food miles" pourrait être aussi valable pour le lait et beure de la Hollande, l'ail de Chine, la pomme de terre de la France etc, qui inondent les marchés du Sud au profit des produits locaux
 
 
0 #1 19-03-2008 08:08
I fully agree in particular with the last point, that we have to develop the local markets. Finaly agriculture producers are getting higher prices for their products in about all countries but nothern markets may close down. But what do we observe the last months in a couple of west African countries (to my knowledge Niger, Burkina Faso, Cameroon, Senegal) is that goverments have lowered import taxes on basic food stuff to protect mainly city consumers (the old classic policy is back...) promoting importation instead of local production. SPORE should make this an issue one of its next publication, the case is serious!
 

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