Afrique de l'Ouest : Commerce régional : où en est-on ?

Alors qu’une union douanière existe désormais bel et bien en Afrique de l’Ouest depuis janvier 2015, l’intégration régionale a encore du chemin à parcourir.

Wanita Freshfood a développé un marché de bananes de qualité en cartons pour le marché régional. © Flickr/J. Nimmo

Quinze pays, 300 millions d’habitants et un PIB de plus de 613 milliards d’euros, l’Afrique de l’Ouest dispose d’un immense potentiel. À l’heure de la ratification, par les parlements nationaux, de l’accord de partenariat économique avec l’Union européenne (APE) signé par la région en octobre 2015, de nombreuses voix, notamment au sein de la société civile, s’élèvent à l’encontre d’un accord qu’elles jugent inique. La protection des marchés régionaux soulève encore les passions. Pourtant, au-delà de ce débat, on peut s’interroger sur les avancées de l’intégration régionale ouest-africaine, alors que les échanges intrarégionaux ne représentent que 11 % du commerce (à titre de comparaison, l’Union européenne réalise près de 80 % de ses échanges globaux en son sein). 

Selon le Dr Bio Goura Soulé, coordonnateur du programme régional ProFAB (voir plus bas), l’APE négocié avec l’UE a le mérite d’avoir fait avancer le débat sur l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest. “En stimulant le schéma de libéralisation des échanges, l’APE a permis d’accélérer les négociations sur l’union douanière de la CEDEAO, entrée en vigueur depuis le 1er janvier 2015”, déclare-t-il. 

Mais Bio Goura Soulé ajoute : “Des pays sont encore réfractaires à l’APE, parmi lesquels le Nigeria, géant de la région Afrique de l’Ouest, qui en représente 60 à 70 % du commerce.” Le Nigeria n’est en effet pas signataire de l’APE, à l’instar de la Gambie. L’absence de ces deux pays (respectivement 170 et 1,5 millions d’habitants) de l’APE est source d’appréhensions chez certains acteurs vis-à-vis de cet accord. En effet, nul ne sait quel sera le sort réservé par l’UE à ces pays au-delà d’octobre 2016, date limite fixée pour la signature de l’APE. La récente sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne pourrait encore troubler le jeu car, dès lors, il pourrait renforcer ses relations bilatérales avec ces pays dans le cadre du Commonwealth. Dans tous les cas, la mise en œuvre des APE dans le contexte actuel va se traduire par la cohabitation de plusieurs régimes commerciaux, qui pourrait ralentir les efforts d’intégration du marché régional. 

Lever les obstacles au commerce

Le secteur privé s’investit pourtant dans le développement du commerce régional. Ainsi, en Côte d’Ivoire, constatant que la demande était forte, Wanita Freshfood a développé un marché de bananes de qualité en cartons pour le marché régional. 

Mais, selon Philippe Mavel, délégué en Europe de l’Organisation centrale des producteurs exportateurs d’ananas et de banane de Côte d’Ivoire (OCAB), des efforts pour améliorer les exportations et le commerce régional sont nécessaires : si les exportations et le transport de produits sont libres au sein des entités économiques régionales ouest-africaines que sont la CEDEAO et l’UEMOA, de trop nombreuses tracasseries administratives demeurent.

Le programme ProFAB, programme pour la libre circulation des produits agropastoraux en Afrique de l’Ouest, piloté par le Hub Rural pour le compte de la CEDEAO et de l’UEMOA, œuvre à cette fin. Lancé en octobre 2015 pour une période de cinq ans, il vise à mieux faire connaître le fonctionnement du marché régional à travers un suivi régulier des flux et des pratiques “anormales” (paiements illicites, tracasseries), assurer un lobbying et plaidoyer pour faire cesser ces pratiques et réfléchir sur des instruments de politiques. 

 

Développer les chaînes de valeur locales

Mais selon Bio Goura Soulé, le plus grand défi est de travailler sur les chaînes de valeur africaines. La demande est croissante, avec une urbanisation constante (un Ouest-Africain sur deux vit désormais en ville), et une classe moyenne urbaine qui souhaite acquérir des produits normés, transformés, à forte valeur ajoutée. 

Or le tissu productif local ne suit pas ces évolutions. Ainsi les importations de produits alimentaires finis ont-elles connu une très forte hausse au cours des années 2000, passant de plus de 3,64 milliards d’euros en 2002-2004 à plus 13,64 milliards d’euros sur la période 2012-2014. 

“Aujourd’hui, il existe un décalage très important entre l’offre domestique et ce dont le marché régional a besoin. Il faut adapter l’offre à la demande, sans quoi, l’Afrique de l’Ouest va devenir le déversoir des produits bas de gamme des autres continents…”, insiste Bio Goura Soulé. Les produits circuleraient mieux s’ils étaient normés, bénéficiaient d’une bonne traçabilité… critères indispensables pour les exportations, tant en direction du marché régional que vers l’UE. L’enjeu de l’APE réside là aussi : dans le développement des chaînes de valeur locales.  

 

Anne Perrin

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.