Hindou Oumarou Ibrahim : “L’adaptation au changement climatique doit se faire avec les peuples autochtones”

Coprésidente du Forum international des populations autochtones sur les changements climatiques, Hindou Oumarou Ibrahim explique l’importance de la prise en compte des savoirs autochtones en amont de la COP 24, qui se tient du 3 au 14 décembre en Pologne.

Coprésidente de l’IIPFCC, Hindou Oumarou milite pour que les savoirs autochtones soient pris en compte dans la lutte contre le changement climatique. © Salma Khalil, Terres indigènes

Hindou Oumarou Ibrahim est coordinatrice de l’Association des femmes peules et peuples autochtones du Tchad (AFPAT). Nous l’avons jointe alors qu’elle était à Ouagadougou, au Burkina Faso, pour discuter avec le gouvernement de la meilleure façon d’intégrer les connaissances des peuples autochtones au plan national d’adaptation au changement climatique. Pour Spore, elle explique pourquoi les savoirs traditionnels doivent être pris en compte aux niveaux international et local.

Quels sont les principaux défis climatiques auxquels les communautés autochtones doivent faire face dans le monde ?

Les impacts du changement climatique sont plus sévères chez les communautés autochtones. La vie des 400 millions de membres des peuples autochtones à travers le monde dépend étroitement de leur environnement. Nous dépendons tous de l’eau, des pâturages, des forêts ou des glaciers. Par exemple, au Tchad, entre 1901 et aujourd’hui, la température a augmenté en moyenne de 1,5 °C, la surface du lac Tchad a été réduite de 90 % en cinquante ans. Cela met de la pression sur les déplacements et le pâturage : les gens migrent beaucoup plus loin pour trouver des ressources, ce qui provoque des conflits avec les populations sédentaires d’agriculteurs. Des couloirs de transhumance sont fermés, des terres sont accaparées, les revenus communautaires sont réduits, de nouvelles maladies animales émergent… Ce qui est valable au Tchad l’est aussi dans d’autres régions du Sahel ou sur les glaciers. Les modes de vie des peuples autochtones sont sévèrement compromis par le changement climatique.

Comment vous assurez-vous que les savoirs traditionnels sont conservés pour être partagés avec les générations futures et servent à l’élaboration de solutions de développement et de recherche agricoles ?

Les connaissances autochtones sont le fruit de milliers d’années d’observation de la nature, de compréhension de la façon dont la nature communique avec nous. Par exemple, si certains oiseaux font leur nid sur les branches basses des arbres, nous savons que la saison des pluies sera mauvaise. S’ils le font sur les branches hautes, c’est bon signe. Ces connaissances sont partagées oralement au sein des communautés. Il nous faut donc utiliser des outils différents pour les transmettre et les conserver, comme la modélisation participative en 3 dimensions (MP3D). Ainsi, même si les gens ne sont pas allés à l’école et n’ont pas appris à écrire, ils peuvent transmettre leurs connaissances et avoir une plateforme de discussion avec les décideurs politiques, les scientifiques et les agences de développement. Cela permet de renforcer la résilience communautaire.

Au niveau politique et international, l’Accord de Paris comprend cinq références aux peuples autochtones. L’article 7.5 reconnaît l’importance des connaissances et savoirs traditionnels des peuples autochtones pour l’adaptation au changement climatique. De plus, la décision 135 de l’Accord de Paris a créé une plateforme d’échange de ces connaissances et savoirs – la plateforme pour les communautés locales et les peuples autochtones. Puisque les États ont signé l’Accord de Paris, ils doivent absolument intégrer les connaissances et savoirs des peuples autochtones dans leurs plans d’adaptation au changement climatique, mais aussi les peuples autochtones eux-mêmes. Pour cela, il faut reconnaître ces communautés et respecter leurs droits.

Concrètement, que faut-il faire avec les peuples autochtones ?

Au Burkina Faso, par exemple, nous discutons des connaissances et des manières propres aux communautés du pays de s’adapter au changement climatique. Nous organisons ensuite des ateliers intégrant des représentants du gouvernement, des institutions para-étatiques et de la société civile. Nous réfléchissons actuellement à la création d’une plateforme nationale pour poursuivre ces échanges. Au Burkina Faso, les 15 % de la population qui vivent en ville ne peuvent pas décider pour les 85 % restants qui dépendent directement de l’agriculture et de l’élevage.

Comment votre travail, en particulier avec les femmes, et la modélisation participative en 3 dimensions aident-ils à atténuer les impacts du changement climatique ?

La modélisation est un exercice qui permet de construire une maquette d’un lieu basée sur les connaissances scientifiques et traditionnelles. Les communautés peuvent la modifier. Cet outil sert donc au dialogue entre les communautés et les décideurs politiques, mais aussi à la prise de décision pour le développement. Si, par exemple, un projet prévoit d’irriguer une certaine zone, les communautés peuvent dire que cette zone correspond à une forêt sacrée qui n’a pas besoin d’être irriguée. Le projet peut donc être modifié. De plus, cet outil permet aux femmes d’avoir voix au chapitre. Elles donnent leur avis, au même titre que les hommes, ce qui est rarement le cas au sein des communautés.

Quelles stratégies utilisez-vous pour que les décideurs mondiaux prêtent attention à vos recommandations et mettent en pratique les savoirs autochtones ?

Nous essayons toujours de lier ce travail de terrain aux négociations internationales. J’ai déjà évoqué l’Accord de Paris, par exemple. C’était la première fois que les peuples autochtones pouvaient s’assoir à la table des négociations et discuter avec les décideurs. Nous avons les réponses à beaucoup de questions que posent les États sur les droits des peuples autochtones et l’adaptation au changement climatique. Nous disons : vous ne pouvez pas parler de nous sans nous. À Paris, en tant que représentants des peuples autochtones, nous avons présidé les discussions sur le sujet. À la COP 24, nous serons de nouveau présents lors des négociations autour du groupe de travail des facilitateurs de la plateforme pour les communautés locales et les peuples autochtones. Ce groupe de travail sera composé à équité de représentants des États et de chacune des sept régions socioculturelles des peuples autochtones : l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et les Caraïbes, l’Amérique du Nord, le Pacifique, l’Arctique, l’Europe de l’Est et la Russie.

Les informations sur les peuples autochtones ne sont ainsi pas dictées du haut vers le bas, de l’international vers le local, mais plutôt du bas vers le haut. C’est grâce à cela que notre voix sera entendue.

Pour les peuples autochtones, quels résultats attendez-vous de la COP 24 ?

Nous voulons que cette plateforme soit fonctionnelle. Pour cela, il faut respecter la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. La balle est dans le camp des États. Certains sont très ouverts, d’autres sont plus réticents.

Vincent Defait

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