Lucas Simons : “Le professionnalisme est la clé d’un changement durable en agriculture”

Lucas Simons, fondateur et PDG de SCOPEInsight, veut transformer les marchés agricoles et développer une industrie agroalimentaire durable. Pour atteindre ces objectifs ambitieux, il insiste sur la nécessité pour les associations d’agriculteurs d’apprendre à gérer leurs exploitations comme des entreprises.

L’entreprise de Lucas Simons, SCOPEInsight, évalue le professionnalisme des associations d’agriculteurs pour de potentiels investisseurs. © Rachel Schraven

Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les agriculteurs désireux de créer des entreprises durables ? Comment les surmonter ?

La plupart du temps, les associations d’agriculteurs ne parviennent pas à gérer correctement leurs finances ou à mettre en œuvre une planification d’entreprise efficace. De plus, leur leadership est faible et leur accès aux intrants limité. En général, c’est au plan opérationnel qu’elles travaillent le mieux. Certains secteurs sont mieux organisés que d’autres. Souvent, les agriculteurs ont besoin de mieux s’organiser et requièrent un leadership solide pour pouvoir connaître leurs coûts et gérer leurs finances.

Comment améliorer l’efficacité et le professionnalisme des associations d’agriculteurs dans les économies émergentes ? En quoi cette amélioration contribuera-t-elle à la sécurité alimentaire ?

Si nous tenons à rendre l’agriculture durable, à augmenter la productivité et à améliorer les moyens de subsistance des agriculteurs, nous devons aider ces derniers à gérer leurs activités de façon professionnelle. Celui qui gère son exploitation ou sa coopérative comme une entreprise – c’est-à-dire de façon rationnelle, en mesurant sa réussite et ses bénéfices –augmente ses chances de produire davantage d’aliments, d’avoir un bon revenu, de créer des emplois et d’être en mesure de présenter un dossier commercial attrayant pour les banques. Même si cela n’a rien de nouveau, je ne connais pas beaucoup d’associations qui font du professionnalisme des agriculteurs un moyen de développer l’agriculture. Pourtant, le professionnalisme est la clé de tout changement durable en agriculture.

Comment SCOPEInsight fait-elle le lien entre les associations professionnelles d’agriculteurs, les marchés d’intrants et d’extrants, et les fournisseurs de services financiers ?

SCOPEInsight a créé un outil d’évaluation inédit qui mesure le degré de professionnalisme des associations d’agriculteurs selon huit dimensions, quatre internes et quatre externes. Au niveau interne, il s’agit de la gestion financière, de la durabilité, de la gestion interne et des opérations. Au niveau externe, les dimensions sont : approvisionnement, marché, catalyseurs (développeurs de capacités, gouvernement, fournisseurs de services) et risques externes. Cette méthodologie est conçue pour mesurer et comparer les bonnes pratiques de gestion mais aussi, une fois l’évaluation faite, pour fournir des analyses très détaillées des faiblesses et des points forts de l’organisation étudiée. Le problème consiste souvent dans le fait que les agriculteurs ne reçoivent pas d’aide pour gérer correctement leur entreprise. Par exemple, la majorité, voire la totalité des ONG ignorent comment apprendre aux agriculteurs à gérer leurs finances internes. Les agriculteurs ont besoin de construire un écosystème avec de bons fournisseurs et prestataires de services externes.

Notre modèle rassemble aussi de nombreuses informations recherchées par les banques. Supposons que nous évaluions 100 entreprises dans le but de travailler sur leur gestion interne et externe, ainsi que sur le renforcement des capacités. Nous en trouverions peut-être 25 qui montrent des signes de professionnalisme. Pendant que nous leur apprenons à devenir des organisations plus efficaces, nous pouvons les mettre en contact avec des institutions financières et faire comprendre à celles-ci qu’il est avantageux de travailler avec ces organisations au sujet desquelles nous détenons un grand nombre de données et d’informations. En bref, nous suivons ces étapes : évaluation, renforcement des capacités, réévaluation, sélection des organisations les plus professionnelles et création de liens avec des institutions financières et des investisseurs. Nous développons de la sorte de meilleures entreprises, en ciblant leurs besoins, en réduisant leurs coûts et risques et en créant des liens avec les banques ou les marchés.

Dans votre livre, Changing the Food Game, vous affirmez que, pour arriver à nourrir la population mondiale d’ici 2050, il faudra transformer radicalement le marché alimentaire afin qu’il soutienne l’agriculture durable. Comment pourrons-nous atteindre cet objectif ?

Chaque secteur semble passer par les quatre mêmes phases de maturation : le secteur commence par être en crise mais refuse de le reconnaître ; ensuite, une fois la crise admise, les ONG, donateurs et gouvernements commencent à former les agriculteurs, à construire des écoles ou à distribuer des semences, ce qui ne résout pas le problème. Deuxièmement, on tâche de lier le problème aux avantages concurrentiels des entreprises : on crée de nouveaux labels, de nouvelles certifications ou normes pour se différencier sur le marché, cela jusqu’au point où il y a trop de labels, qui n’offrent plus d’avantages de marketing ou que les agriculteurs ne peuvent plus respecter. Troisièmement, les secteurs s’unissent pour examiner leur durabilité réelle et réfléchir à ce qu’ils désirent réaliser. Pour finir, les gouvernements adoptent ces changements comme leurs nouvelles normes ou approuvent de nouvelles lois pour créer un environnement favorable.

Certains secteurs, comme le café, le sucre, le coton ou les produits de la mer, montrent des signes prometteurs d’évolution entre la deuxième phase (concurrence sur les labels) et la troisième phase (collaboration et travail sur une stratégie commune).

Cela dit, je ne pense pas que l’on puisse déjà trouver un seul pays ou secteur qui soit vraiment durable. La quête de la durabilité est un processus dans lequel il faut sans cesse s’améliorer et mieux s’organiser.

Vincent Defait

Autres exclusivités

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.