Dossier

Les jeunes indispensables à l’agriculture intelligente face au climat

Des initiatives de développement cherchent à mettre en avant une nouvelle génération d’agriculteurs climato-intelligents, dans un contexte de vulnérabilité extrême des pays ACP aux impacts négatifs du changement climatique.

En prenant part aux décisions politiques, les jeunes pourraient être des acteurs essentiels de l’élaboration d’une agriculture climato-intelligente. © POETCom
En prenant part aux décisions politiques, les jeunes pourraient être des acteurs essentiels de l’élaboration d’une agriculture climato-intelligente. © POETCom

jeudi 29 novembre 2018

Le développement de l’agriculture intelligente face au climat pourrait profiter de la croissance démographique des pays ACP, à condition que les jeunes aient leur mot à dire à tous les niveaux : de l’exploitation agricole à la table des décideurs.

La rapide croissance démographique et le changement climatique sont des phénomènes mondiaux, dont les effets se font particulièrement ressentir en Afrique, dans les Caraïbes et dans le Pacifique (ACP), où la majorité des petits exploitants vivent de l’agriculture pluviale. Pour aider les agriculteurs à s’adapter aux effets négatifs du changement climatique et à les atténuer, des initiatives d’agriculture intelligente face au climat (AIC) sont testées et déployées à une échelle de plus en plus importante (voir dossier Spore : Vers une résilience climatique du champ à l’assiette).

La croissance démographique s’accompagne d’une série de défis environnementaux, politiques et économiques – en particulier pour les jeunes du monde en développement. Actuellement, on estime que 12 millions de jeunes entrent sur le marché du travail en Afrique chaque année, alors que seulement 3 millions d’emplois sont disponibles – une disparité qui continuera de s’accentuer alors que la population du continent devrait atteindre les 2 milliards d’ici 2050. Récemment, des initiatives de développement ont par conséquent visé à présenter le secteur agricole – généralement considéré comme un moteur du développement économique du continent – comme une source d’emplois viable et séduisante pour les jeunes. Cependant, pour garantir que le secteur fournisse durablement des moyens de subsistance et nourrisse une population mondiale en hausse, il est essentiel que la prochaine génération d’agriculteurs comprenne l’importance de la résilience au changement climatique.

Partage de connaissances et éducation

Pour répondre à la fois à la croissance démographique et au changement climatique, l’organisation Climate Smart Agriculture Youth Network (CSAYN) cherche à soutenir les jeunes actifs dans le secteur agricole. À l’aide de son réseau mondial de bénévoles, le CSAYN entend “sensibiliser les jeunes aux contributions qu’ils peuvent apporter au secteur agricole pour un avenir meilleur, en particulier en appliquant des pratiques intelligentes”, explique son fondateur et directeur Ntiokam Divine.

Les agents de vulgarisation du CSAYN travaillent directement avec de jeunes agriculteurs dans le cadre de projets collaboratifs visant à élaborer des pratiques d’AIC appropriées et économiquement viables. En juillet 2018, le CSAYN a organisé des événements de formation à l’agroforesterie en Ouganda, dans les districts de Gulu et d’Arua, auxquels ont participé 70 jeunes agriculteurs. L’objectif était d’aider les jeunes à mieux comprendre les impacts du changement climatique et l’importance de l’adoption de pratiques climato-intelligentes. Les agents de vulgarisation ont réalisé des démonstrations de pratiques d’agroforesterie climato-intelligentes, comme l’élagage saisonnier, le désherbage ou encore l’utilisation de l’eucalyptus ou du calliandra dans les cultures intercalaires.

Le CSAYN collabore également avec le réseau local Uganda Youth Network pour dispenser des formations financières aux petits exploitants et sensibiliser les jeunes agriculteurs ougandais à la stratégie nationale pour l'emploi des jeunes. Dotée d’une enveloppe de 53 milliards de shillings ougandais (12,5 millions d’euros), cette stratégie vise à renforcer le cadre juridique et institutionnel de l’emploi des jeunes dans l’agriculture et à créer un fonds pour aider les jeunes agriculteurs et agripreneurs à accéder aux financements. Dans le cadre du lancement de la stratégie, la FAO et le ministère ougandais de l’Agriculture ont remis des prix aux 25 jeunes ayant développé les meilleures innovations agricoles. L’objectif est que ces “champions” inspirent d’autres jeunes au sein de leur communauté.

Soutenir le leadership des jeunes

Plusieurs initiatives sont axées sur l’influence des jeunes en tant que “modèles”, reconnaissant ainsi le potentiel des jeunes en matière de développement d’innovations tout au long de la chaîne de valeur agricole – des pratiques d’AIC aux assurances contre les intempéries, en passant par les mécanismes de financement inclusifs pour les agriculteurs. “Depuis peu, nous nous concentrons sur la numérisation et les approches de vulgarisation fondées sur les TIC pour diffuser les solutions climato-intelligentes”, explique Oluyede Ajayi, coordinateur de programme senior pour les activités liées au changement climatique au CTA. “À l’avenir, nous exploiterons de plus en plus les compétences des jeunes dans les TIC pour développer la résilience des agriculteurs des pays ACP.”

Chaque année, le concours Pitch AgriHack du CTA réunit de jeunes agripreneurs innovants, qui profitent d’un accompagnement vital pour développer leur entreprise, ainsi que d’opportunités de networking. Les lauréats de la compétition reçoivent aussi un investissement en capital essentiel pour les aider à développer leurs start-up basées sur les TIC. Parmi les gagnants de 2018, citons Illuminum Greenhouses, une entreprise kényane qui a déjà fourni à 5 500 petits exploitants des serres et des systèmes d’irrigation à l’énergie solaire à un prix abordable. La réussite de la start-up kényane montre bien l’accent mis par le concours sur les technologies, en tant que moteur d’initiatives respectueuses du climat et ayant la capacité de transformer le secteur agricole. La compétition offre aussi une grande visibilité aux agripreneurs, ce qui contribue à présenter l’agriculture aux jeunes comme un secteur en transformation offrant de nouvelles opportunités d’emploi captivantes.

Le CTA a aussi conclu des partenariats avec la Pacific Organic and Ethical Trade Community (POETCom) et la Communauté du Pacifique (SPC) dans le cadre du projet “Youth leading learning in climate-resilient value chains in the Pacific” (Les jeunes à la tête de l’apprentissage dans les chaînes de valeur résilientes au changement climatique dans le Pacifique, YLLP), qui était axé sur l’utilisation des TIC pour recueillir et diffuser des informations sur l’AIC. Avec le soutien de l’équipe de communication de la POETCom, 100 jeunes hommes et femmes des îles Cook, de Niue et de la République des Îles Marshall ont été formés en vue de fournir du soutien en matière de commercialisation à 400 agriculteurs. La technologie est ici utilisée pour aider les jeunes agriculteurs à améliorer indépendamment leur visibilité et à élargir leur base de clients, en leur apprenant à communiquer efficacement à propos de leurs pratiques et produits d’AIC via les médias sociaux. Nephi Poumale, jeune agriculteur de Niue, revient sur l’impact du projet : “J’ai gagné de l’argent rien qu’en vendant mes légumes sur Facebook. Ma base de clients s’est élargie et je n’ai plus besoin de me rendre au marché – Facebook est mon marché désormais !”

Faire participer les jeunes à la prise de décision politique

Les discussions concernant les jeunes dans l’agriculture tournent souvent autour des interventions de terrain. Mais pour que les jeunes aient leur mot à dire dans le secteur agricole – qu’ils devraient dominer dans les années à venir – ils doivent être impliqués dans les débats et les décisions politiques. Comme l’explique Pakot Robert, un jeune agriculteur qui participe au projet ougandais d’agroforesterie du CSAYN, “nous devons voir que notre gouvernement fait des efforts pour allouer davantage de ressources à l’agriculture, de sorte que les jeunes puissent se lancer de manière rentable dans l’agriculture, un secteur vert”. Pour que l’agriculture puisse résister au changement climatique, insiste-t-il, les jeunes agriculteurs doivent pouvoir s’impliquer dans le monde politique au sens large et adopter des pratiques d’AIC dans leurs propres entreprises.

YOUNGO, le groupe officiel représentant la jeunesse à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), a fait entendre la voix des jeunes lors des discussions qui ont suivi le Travail conjoint de Koronivia sur l'agriculture (KJWA) – qui met l’accent sur la mise en œuvre des actions de lutte contre le changement climatique dans le secteur agricole. YOUNGO a identifié plusieurs questions particulièrement préoccupantes pour les jeunes dans l’agriculture, y compris le problème des interprétations divergentes de l’AIC selon les pays, qui constitue un obstacle majeur à l’adoption généralisée des pratiques d’AIC. Lors d’une conférence de presse à l’occasion de la Conférence de Bonn de 2018 sur les changements climatiques, YOUNGO a aussi souligné l’importance de développer des mécanismes de financement consacrés à la lutte contre le changement climatique dans l’agriculture, ainsi que de permettre aux jeunes agriculteurs d’investir dans l’AIC.

“Nous devons en faire plus pour impliquer les jeunes, qui seront les plus touchés par les impacts du changement climatique”, affirme Ayesha Constable, coordinatrice nationale du Japan-Caribbean Climate Change Partnership, dans son interview avec Spore. Des efforts concertés pour impliquer la jeunesse dans l’AIC – de la formation sur le terrain à l’offre d’accompagnement et de financement aux jeunes agripreneurs innovants, en passant par leur intégration dans la prise de décision – devraient permettre à la nouvelle génération de façonner un secteur agricole à la fois respectueux du climat et économiquement attrayant.

Sam Price

Autres dossiers

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.