Dossier

L'agriculture urbaine, la clé des champs

Les initiatives de micro-jardins et d’agriculture urbaine aident à répondre à la pression grandissante sur la sécurité alimentaire en Afrique dans un contexte de démographie urbaine en forte hausse.

Les micro-jardins fournissent l’alimentation essentielle aux familles urbaines avec un accès à de petits terrains et permettent souvent de produire un surplus qui peut être vendu pour générer des revenus supplémentaires. © Jerry Miner/GlobalHort
Les micro-jardins fournissent l’alimentation essentielle aux familles urbaines avec un accès à de petits terrains et permettent souvent de produire un surplus qui peut être vendu pour générer des revenus supplémentaires. © Jerry Miner/GlobalHort

mercredi 30 août 2017

Les petits agriculteurs des villes en expansion d’Afrique adoptent différents systèmes agricoles urbains pour améliorer leur sécurité alimentaire et créer des revenus supplémentaires. De nouvelles technologies agricoles nécessitant moins de sol, d’espace et d’eau, telles que l’agriculture verticale et l’hydroponie, offrent des opportunités pour l’horticulture dans des environnements urbains.

Au cours de la prochaine décennie, environ 80 % des pertes mondiales de superficies cultivables dues à l’urbanisation se produiront en Afrique et en Asie. En effet les villes en pleine croissance se développent sur des terres arables et la population urbaine d’Afrique subsaharienne devrait approcher les 600 millions d’ici 2030. Parallèlement à cette croissance démographique, la demande alimentaire devrait augmenter de plus de 60 % d’ici 2050, les résidents des villes consommant une part plus importante de la valeur totale de nourriture et exigeant une alimentation plus variée que les consommateurs ruraux. Malgré cela, plus de la moitié des habitants des villes africaines sont de pauvres occupants de bidonvilles souffrant de niveaux élevés de malnutrition chronique.

L’agriculture urbaine (AU) – soit la production de légumes, cultures et animaux d’élevage dans les villes et en périphérie – est très répandue en Afrique et joue un rôle essentiel dans l’alimentation des populations urbaines : 40 % des citadins africains pratiquent déjà une forme d’AU. Selon la FAO par exemple, la plus grande partie des légumes à feuilles consommés à Accra, Bangui, Brazzaville, Dakar, Ibadan, Kinshasa et Yaoundé – en tout plus de 22 millions d’habitants – est produite par l’agriculture urbaine et périurbaine. Lorsqu’elle est bien planifiée et gérée, l’AU peut fournir des produits frais, augmenter la diversité alimentaire, constituer une source de revenus et permettre le recyclage des déchets.

Des approches diversifiées

L’AU revêt de nombreuses formes, des marchés informels ou potagers familiaux cultivés sur des parcelles minuscules à la production commerciale de fruits, légumes et animaux d’élevage. Pour ce vaste éventail d’activités, les agriculteurs adoptent et adaptent des technologies convenant aux environnements urbains, dont l’agriculture verticale et la culture aéroponique et hydroponique. Des fermes verticales sont aménagées dans les zones où les terres sont rares pour cultiver des légumes à feuilles et autres qui poussent hors sol dans des récipients entassés verticalement. Ces fermes présentent aussi l’avantage de recycler l’eau et les nutriments à l’intérieur du système et par conséquent d’utiliser beaucoup moins d’eau.

Les innovateurs africains développent aussi des systèmes à base de technologies simples utilisant des caisses et même des tuyaux suspendus dans lesquels les plantes sont cultivées en hydroponie (dans un réservoir de nutriments et d’eau). Dans les systèmes combinant aquaculture et hydroponie, appelés aquaponiques, l’eau et les nutriments sont recyclés entre deux systèmes, l’un produisant des légumes verts et l’autre des poissons. Enfin des systèmes plus sophistiqués permettent de faire pousser les plantes en aéroponie : les racines pendantes sont vaporisées par un brouillard fin apportant eau et nutriments aux plantes. L’environnement de culture (lumière et température) peut aussi être contrôlé artificiellement, bien que ces systèmes de haute technologie exigent de l’électricité et un plus grand investissement en capital.

La culture maraîchère a une incidence positive sur la sécurité alimentaire, la nutrition et les revenus urbains. Les jardins maraîchers, dont les coûts de démarrage sont faibles, en particulier pour les agriculteurs exploitant de petites parcelles, apportent une nourriture essentielle aux ménages et souvent aussi un surplus à vendre. Lorsque l’espace est plus limité, les micro-jardiniers cultivent des légumes et d’autres produits dans des contenants recyclés comme des sacs et des pneus. À Kibera, l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique situé à la périphérie de Nairobi, 16 villages pratiquent maintenant le jardinage vertical en sacs, qui permet aux agriculteurs de faire pousser des légumes dans des sacs remplis de terre et de fumier, avec des subventions du gouvernement. Joyce Anyango, une habitante pauvre de Kibera qui pratique l’agriculture en sacs, gagne entre 34 et 60 € par mois grâce à sa production. Même à petite échelle, les études menées à Kibera ont indiqué que l’AU contribue à créer un capital social qui bénéficie aux communautés pauvres.

L’ONG Farm Africa encourage aussi l’AU dans les quartiers pauvres de Nairobi. Selon le responsable de l’agriculture, James Mwololo, “les agriculteurs urbains ont contribué à améliorer la sécurité alimentaire et l’apport d’éléments nutritifs nécessaires en fournissant toute une variété de légumes frais.” Il fait remarquer que cela a permis à des écoles et familles d’augmenter leurs revenus et de réduire leurs dépenses alimentaires.”

Au Kenya, Peter Chege s’est converti à l’hydroponie pour produire un fourrage de meilleure qualité pour son bétail. Son aménagement ne nécessite que 5,6 m2 pour alimenter 10 vaches et se révèle particulièrement bien adapté aux zones périurbaines. Il ne lui faut qu’un litre et demi d’eau pour produire un kilo de fourrage, en comparaison des quelque 90 litres nécessaires dans un champ. Après avoir débuté à petite échelle, Chege a démarré sa propre entreprise, Hydroponics Kenya, pour promouvoir la technologie hydroponique en Afrique centrale et orientale. Depuis 2012, l’entreprise a vendu plus de 365 serres et 700 systèmes de production hydroponique de fourrage, et a formé plus de 2 200 personnes au Kenya, au Rwanda, en Tanzanie et en Ouganda.

L’entreprise agricole d’Angel Adejala, FreshDirect, basée à Abuja, Nigeria, est pionnière dans la production agricole verticale à l’échelle commerciale et cultive des produits agricoles dans des conteneurs de transport. “Et si l’Afrique n’avait plus besoin d’importer la majorité de ses produits alimentaires ? Et si les chaînes de valeur agricoles étaient renforcées et profitables et pouvaient répondre à la demande alimentaire locale sans peser sur l’environnement ?” s’interroge-t-elle. “Avec l’accroissement de l’urbanisation, nous devons sécuriser nos systèmes alimentaires… avec l’aide de l’apport de l’agriculture urbaine, soutenue par un appui technologique et communautaire.” Les légumes, légumes feuilles verts et autres produits de FreshDirect sont vendus à plus de 80 clients, dont des restaurants locaux. Adejala envisage maintenant de travailler sur ces nouvelles méthodes d’AU avec de jeunes agriculteurs urbains pour stimuler la production alimentaire locale et créer de nouvelles opportunités économiques.

En Namibie, de petits entrepreneurs comme Thomas Karumendu, chef de groupe pour le projet Aquaponic Gardening, n’utilise que 5 % de l’eau qu’exige l’agriculture traditionnelle pour cultiver des légumes à feuilles. En Afrique du Sud, les agropreneurs de Big City Farms ont mis au point des systèmes aquaponiques qui utilisent moins de 20 % de l’eau employée dans une exploitation traditionnelle, ont un rendement par hectare supérieur et peuvent être aménagés dans un bâtiment au milieu d’une ville.

L’AU présente un autre avantage majeur : l’utilisation des eaux usées pour la production agricole. À Yaoundé, au Cameroun, des agriculteurs utilisant des eaux usées pour l’irrigation pendant la saison sèche vendent leurs légumes plus de deux fois plus cher qu’à la saison des pluies. Ce type d’irrigation aurait augmenté la production annuelle de légumes d’environ 37 000 tonnes et accru le revenu annuel par producteur de plus de 40 % pour une superficie d’environ 200 m2 (pour davantage d’informations, voir Des déchets utiles dans Spore 185).  

L’accent mis par l’AU sur le recyclage des déchets peut aussi stimuler l’innovation de manière surprenante. Au Kenya, Sanergy propose des toilettes sèches peu coûteuses aux habitants des bidonvilles et des franchisés locaux demandent un très petit montant pour leur utilisation. Sanergy récupère alors les déchets humains et les composte pour produire des engrais organiques qui sont vendus aux agriculteurs. Presque 3 000 tonnes de déchets ont été récoltés jusqu’à présent et 330 tonnes d’engrais fournies à plus de 900 agriculteurs des zones urbaines et rurales. 

Ouvrir la voie à des cités plus vertes

Une meilleure gestion des déchets et l’amélioration et la promotion de l’agriculture urbaine et périurbaine au bénéfice des populations pauvres et de la création d’emplois sont les objectifs fondamentaux de l’initiative de la FAO, qui travaille avec les gouvernements et les administrations urbaines. Il reste toutefois beaucoup à faire pour que les autorités et planificateurs reconnaissent l’importance de l’AU afin qu’elle soit traitée aussi sérieusement que l’agriculture rurale. Les trois types d’agriculture, urbaine, périurbaine et rurale, ne devraient pas être considérés comme des systèmes isolés. Un exemple positif du Mozambique montre que le gouvernement soutient l’AU depuis les années 80 et a délimité 5 700 ha de zones vertes, dont une bande de jardins de 500 m de large s’étendant sur 15 km dans Maputo, protégée par le Conseil municipal de la ville. Ces zones vertes ont été particulièrement profitables aux femmes, qui produisent traditionnellement les cultures vivrières au Mozambique.

Dans d’autres cas, ce sont des municipalités qui décident de favoriser l’AU, comme la Food Resilience Unit de la ville de Johannesburg et la Johannesburg Development Agency avec l’aménagement de jardins urbains sur les toits. Ces jardins potagers hydroponiques sur les toits des immeubles assurent la sécurité alimentaire des personnes vulnérables dans le centre de la ville et favorisent l’entreprenariat. L’un de ces jardins, situé sur un toit plat d’environ 13 × 52 m sous une toile d’ombrage, produit 40 kg d’épinards par semaine à destination des restaurants locaux pour un rapport d’environ 52 €. 

Même dans le cas d’une planification plus systématique, les agriculteurs urbains sont souvent confrontés aux mêmes problèmes que leurs homologues ruraux, soit un manque d’accès aux intrants, crédits, systèmes de vulgarisation et marchés. Par exemple, à Windhoek, Namibie, 96 % des maraîchers n’ont pas droit aux prêts bancaires et au Tchad, il n’y a aucun programme de vulgarisation agricole pour les jardiniers urbains comme il en existe pour les agriculteurs ruraux. Ainsi les agriculteurs urbains n’ont souvent qu’un accès limité ou inexistant à des semences de qualité, à des formations aux nouvelles technologies telles que l’hydroponie ou l’aquaponie, ou à des conseils élémentaires sur l’utilisation sans danger des pesticides (les ravageurs sont souvent source de problèmes dans les jardins urbains extérieurs en raison des fortes densités de culture, de l’absence de rotation et des mauvaises pratiques agricoles). Une étude réalisée dans les jardins maraîchers périurbains d’Abidjan a par exemple révélé l’utilisation de 40 pesticides différents, dont beaucoup destinés au coton, et des taux d’application dangereusement élevés.

Le problème à l’origine de cette situation complexe est celui des régimes fonciers. Dans de nombreuses villes du Nigeria, par exemple, les cultivateurs qui utilisent des parcelles vacantes peuvent être expulsés sans préavis ni compensation et les terrains mis à la disposition de promoteurs. Au Sénégal, presque toutes les terres sont sous contrôle de l’État et la nature temporaire de l’utilisation des terres induit une insécurité pour les maraîchers. À Dar es Salaam, Tanzanie, où les autorités permettent l’horticulture mais n’ont réservé aucune terre à cet effet, les agriculteurs commencent souvent à aménager des jardins sans permission. Là où il n’existe aucune forme de régime foncier, les agriculteurs urbains sont peu enclins à investir dans les terres. Le gouvernement du Mali a toutefois pris une initiative encourageante en attribuant 100 ha de terres au maraîchage à 20 km au sud-ouest de la capitale Bamako.

La plupart des pays africains doivent encore mettre en place une approche intégrée multipartite qui établisse les liens nécessaires pour mettre en place des chaînes de valeur et atténuer les obstacles quotidiens auxquels sont confrontés les agriculteurs urbains. Les décideurs doivent légitimer l’AU et reconnaître le rôle primordial qu’elle peut jouer pour la production de fruits, légumes et autres produits sains, ainsi que les opportunités économiques qu’elle présente pour les populations urbaines en expansion.

Yassir Islam

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Faits et chiffres

Les micro-jardins fournissent l’alimentation essentielle aux familles urbaines avec un accès à de petits terrains et permettent souvent de produire un surplus qui peut être vendu pour générer des revenus supplémentaires. © Jerry Miner/GlobalHort

SOURCE: © Association for Vertical Farming, 2015

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