Dossier

Partenariats public-privé

Les partenariats public-privé facilitent la transformation de l'agriculture africaine et aident les organisations d'agriculteurs à se professionnaliser et à générer de meilleurs revenus pour leurs membres.

Le membre d'une coopérative agricole soutenue par Farm to Market Alliance vend son maïs sur le marché central de Mbeya, en Tanzanie © Simon Costa/FtMA
Le membre d'une coopérative agricole soutenue par Farm to Market Alliance vend son maïs sur le marché central de Mbeya, en Tanzanie © Simon Costa/FtMA

jeudi 28 septembre 2017

En Afrique, les partenariats public-privé dans l'agriculture sont récents et modifient considérablement le secteur. Ils évoluent de plus en plus vers un concept élargi qui inclut pleinement les petits agriculteurs.

Avec, entre autres, une population jeune de plus en plus qualifiée, l'Afrique possède un potentiel entrepreneurial considérable qui ne demande qu'à être accompagné et soutenu pour se développer pleinement. “Environ 80 % des Africains considèrent l'entrepreneuriat comme une bonne opportunité de carrière”, selon le rapport Perspectives économiques en Afrique 2017. De cette opportunité perçue, ils en font souvent une réalité : 22 % de la population africaine en âge de travailler crée de nouvelles entreprises, notamment dans l'agriculture. C'est le taux le plus élevé au monde. Ceci dit, peu d'entrepreneurs africains parviennent, seuls, à investir dans leur entreprise et à la développer. Les partenariats public-privé (PPP) pourraient-ils permettre à ce potentiel de s’exprimer ?

Des alliances devenues indispensables

Les États africains, mais aussi les organismes publics, nationaux, étrangers et internationaux, sont de plus en plus réceptifs à ces appels du secteur privé agricole africain et très enclins à s'associer à des entreprises agroalimentaires, des institutions financières et autres acteurs majeurs. Ceci s’explique en partie par la difficulté des gouvernements africains à tenir leur engagement de consacrer 10 % de leur budget à l'agriculture comme ils s'y étaient engagés à Maputo en 2003, puis à Malabo en 2014. En septembre 2017, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, lors du Forum sur la révolution verte en Afrique, il a encore été question de l'engagement des 10 %, toujours pas respecté dans la plupart des pays du continent.

C’est dans ce contexte, et afin de soutenir malgré tout le développement du secteur agricole, que le concept de partenariat public-privé (PPP) dans l'agroalimentaire a pris son envol avec la naissance de l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) en 2006. Il a ensuite été stimulé par la crise alimentaire de 2007-2008, puis par la Nouvelle vision pour l'agriculture (NVA) lancée au Forum économique de Davos en 2009, la création en 2011 de Grow Africa, enfin, en 2012, par la Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition en Afrique (NASAN), qui réunit des représentants d’États africains, des partenaires du développement et de grands groupes privés.

Le mouvement PPP en marche

Les PPP agroalimentaires peuvent être définis, selon la FAO, comme “des partenariats officialisés entre des entités du secteur public et des entités du secteur privé (entreprises du secteur agroalimentaire et agriculteurs) visant à réaliser des objectifs de développement durable de l’agriculture, étant entendu que les avantages que le secteur public devrait tirer du partenariat sont bien définis, que la participation à l’investissement et le risque sont partagés et que tous les partenaires ont un rôle actif à jouer aux différentes étapes du cycle de vie du projet”.

Les exemples de PPP sont aujourd'hui nombreux et variés. Certains sont de taille régionale, voire continentale, comme The Farm to Market Alliance qui met en relation des acheteurs et des plateformes de producteurs, notamment pour le maïs ou le haricot en Tanzanie, en Zambie et au Rwanda (voir l'interview avec Simon Costa). Ses partenaires ont une envergure internationale : l’AGRA, Bayer CropScience, la SFI, Rabobank, Syngenta, Grow Africa, le PAM et Yara. D'autres programmes, comme YieldWise de la Fondation Rockefeller, rassemblent, au Kenya par exemple, Coca-Cola, TechnoServe et des producteurs pour réduire les pertes postrécolte de mangues (voir le reportage au Kenya).

Ces partenariats concernent tous les produits agricoles, industriels et vivriers comme le manioc (voir encadré), afin de développer les chaînes de valeur, mais ne sont pas uniquement liés à la production. Au Kenya, depuis 2013, des infrastructures commerciales ont été développées grâce aux PPP : le gouvernement loue des entrepôts publics à des opérateurs privés, impliquant dans le schéma des acteurs tels que le Conseil est-africain pour les céréales (EAGC), des agriculteurs et des institutions financières. Au cours de la première année, l’EAGC a déjà certifié dix entrepôts pour une capacité de 63 000 tonnes de céréales non transformées, et des avances d'une valeur de 0,83 million d’euros de récépissés d’entrepôt ont été accordées à plus de 12 500 agriculteurs. Quatre ans plus tard, EAGC travaille désormais avec 88 000 agriculteurs qui fournissent 67 entrepôts, d’une capacité totale de 175 125 tonnes, au Kenya, au Rwanda, en Tanzanie et en Ouganda.

Quelles leçons tirer ?

Les PPP sont résolument “novateurs” pour la FAO dont le rapport Partenariats public-privé pour une croissance agricole inclusive de 2016 examine 70 cas de partenariat. Réunissant entreprises, gouvernements, exploitants agricoles et société civile, les PPP apparaissent comme les meilleurs instruments pour améliorer la productivité, la sécurité alimentaire, l'investissement agricole et développer les chaînes de valeur, les infrastructures commerciales, les services aux agriculteurs, sans oublier la recherche agricole et les technologies. Ils permettent d’associer les différents acteurs d'une filière, notamment les femmes et les jeunes, de les organiser, les former, les équiper, leur donner un accès au marché et aux financements.

Par exemple, au Liberia, le Smallholder Tree Crop Revitalization Project (STCRSP), soutenu par le FIDA, s’est associé au ministère de l’Agriculture, à l’entreprise privée d’export Liberia Agriculture and Asset Development Company (LAADCO) et à un millier d’agriculteurs pour réhabiliter des plantations de cacao et de café. Les routes rurales ont été remises à neuf, des coopératives ont été créées et ont reçu du ministère des formations de renforcement des capacités, afin d‘accroître leur pouvoir de négociation et de diminuer les prix des transactions. LAADCO a fourni aux producteurs des services techniques et de développement (techniciens, agronomes, superviseurs), des véhicules, des préfinancements et des débouchés garantis pour leur cacao et leur café de qualité à des prix 50 % plus élevés que ceux offerts par les intermédiaires.

Il arrive que les résultats des PPP aient besoin d’être améliorés : sur les 70 cas de figure étudiés par la FAO, 40 % étaient financés par des co-investissements en fonds propres, 23 % étaient financés nationalement par des programmes PPP gérés par le secteur public (surtout en Amérique latine), 22 % par des projets de développement et 15 % par des subventions ou des abattements fiscaux. En fait, les institutions financières ont été impliquées dans seulement 14 cas, ce qui souligne le peu de liens avec les marchés bancaires et financiers. Dans les cas africains étudiés, les financements les plus courants se font via des projets de développement.

Les PPP permettent aussi de gérer les risques, ce qui est particulièrement intéressant dans ce secteur. En effet, le gouvernement partenaire peut proposer une assurance agricole, des intrants subventionnés ou encore demander à ses partenaires de recourir à des contrats d'achat. Autre avantage du PPP pour des projets allant de quelques dizaines de milliers de dollars à plusieurs millions : la structuration d'un partenariat sui generis, collant aux spécificités du projet.

Néanmoins, le concept politique du PPP agroalimentaire étant relativement récent, le cadre institutionnel demeure souvent encore fragile. Il existe peu d'unités consacrées aux PPP au sein des ministères de l'agriculture, de cadre réglementaire spécifique ou de régime foncier adapté. La coordination entre les partenaires pose encore de nombreux défis, d'autant plus que certains projets, parfois trop ambitieux, manquent de transparence. Les “partenaires” sont souvent de poids inégal : les apports en nature ou en travail ne sont généralement pas comptabilisés.

Enfin, si les PPP encouragent l'action collective et le renforcement des capacités, la FAO constate qu'il est difficile de mesurer “l'incidence des projets de PPP sur les femmes et les jeunes” et l'impact sur la réduction de la pauvreté chez les petits producteurs.

Le nécessaire quatrième “P

Ces écueils ont conduit à une évolution vers des partenariats public-privé-producteur – les PPPP ou 4P – lancés notamment par le FIDA en 2014-2015. En effet, dans les PPP classiques, le producteur est considéré comme un opérateur privé aux côtés des autres partenaires alors que, souvent petit paysan, il présente des spécificités dont il faut tenir compte pour véritablement l'englober dans le développement agricole.

De plus, le FIDA appelle à porter une attention particulière aux mécanismes de fixation des prix dans les contrats, à la bonne exécution des contrats, aux modalités de paiement, à la transparence, à la formation et à l'assistance au producteur. Par exemple, au Ghana, des comités de district des chaînes de valeur (DVCC) ont été conçus pour regrouper dans chaque comité des organisations de producteurs, des entreprises d'intrants, des équipementiers, des transformateurs et acheteurs, des représentants des ministères et des banques. Fonctionnant avec des membres élus, ces DVCC gèrent les activités, élaborent les budgets, supervisent les prêts, sélectionnent les fournisseurs et servent de forum aux négociations des prix.

Les PPP, voire les PPPP, n’en sont qu’à leurs débuts et, à condition d’y prendre garde, peuvent bénéficier pleinement aux petits agriculteurs.

Le manioc, un produit transformé d’avenir

Le manioc, un produit de consommation important en Afrique, pâtit de sa réputation de culture de subsistance aux faibles opportunités commerciales. Au Nigeria, 93 % du manioc est consommé comme produit de base alors que, au Brésil, en Indonésie et en Thaïlande, c'est une culture commerciale très rentable.

Pour rompre avec cette situation, la Fondation africaine pour les technologies agricoles (AATF), avec l'appui de la coopération britannique (DFID) et en partenariat avec les gouvernements, des équipementiers, des coopératives et autres acteurs, a lancé le Projet de mécanisation et de transformation du manioc (CAMAP) dans trois pays – Nigeria, Zambie, Ouganda – avant de se déployer en Angola, au Ghana et au Liberia.

Au Nigeria, premier producteur mondial de manioc, le CAMAP est présent depuis 2013 dans les États du Delta, de Kogi, de Kwara, d'Ogun et d'Oyo, couvrant 3 000 hectares. En ciblant prioritairement les femmes et les jeunes, 250 groupes d'agriculteurs ont été formés à ce jour, sans compter ceux formés par les différents États fédérés qui rejoignent ensuite le CAMAP.

Avec un groupe de 15 jeunes, le géomètre Abdulrazak Abdulwahid Alghazali a créé Path-P Agricultural Enterprises dans l’État Oyo. L'AATF a fourni, explique-t-il, le tracteur et du carburant, de l'équipement, les intrants et l'encadrement, tandis que l'Institut international pour l'agriculture tropicale (IIAT) a des variétés améliorées de manioc. Les jeunes, eux, ont fourni le terrain et ont bénéficié de formations sur les filières dérivées du manioc comme l'amidon, la farine, les produits pharmaceutiques ou encore l'éthanol.

Par ailleurs, Mokk Investments, une entreprise de transformation du manioc impliquée dans le CAMAP, construit actuellement une usine intégrée dans l’État d'Ogun pour produire de la farine et de l’amidon. Déjà en partenariat avec l'agence de coopération allemande GIZ pour former les agriculteurs, Mokk a constaté que nombre d'entre eux n'avaient pas de terre. L'entreprise s'est donc rapprochée de l'AATF qui, avec Fortis Micro Finance Bank et l'État d'Ogun, a permis l'année dernière à une centaine d'agriculteurs d'investir dans 4 hectares et de se mécaniser.

“L’AATF intervient depuis août dernier comme fournisseur de services pour aider les agriculteurs à mécaniser leur exploitation afin d'obtenir de meilleurs rendements, explique Adekunle Abdul, directeur général de Mokk Investments. Nous avions déjà un PPP avec la GIZ pour la formation. Avant que ne démarre le programme avec l'AATF, les rendements étaient en moyenne de 8-10 tonnes de manioc à l’hectare, alors qu'un an plus tard ils atteignent déjà 20 tonnes. Nous sommes très satisfaits.”

Bénédicte Châtel

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