Dossier

Mécanisation agricole

La mécanisation est essentielle pour augmenter la productivité agricole en Afrique. Bien que les machines agricoles s’avèrent coûteuses à l’achat comme en termes d’entretien, de nouvelles initiatives permettent aux agriculteurs d’accéder, grâce à des stratégies innovantes,  à des équipements stimulant la production.

La mécanisation peut augmenter la production agricole, réduire les besoins en main-d'œuvre et permettre une utilisation plus efficace des intrants © dbimages/Alamy Stock Photo
La mécanisation peut augmenter la production agricole, réduire les besoins en main-d'œuvre et permettre une utilisation plus efficace des intrants © dbimages/Alamy Stock Photo

mercredi 12 avril 2017

Une véritable révolution agricole est absolument nécessaire pour permettre aux communautés africaines de se nourrir et contribuer à nourrir le monde. Il s'agit d'augmenter la production et la productivité, réduire les pertes, tout en encourageant davantage de jeunes à cultiver. Cela passe, entre autres, par la mécanisation de l'agriculture, laquelle figure aujourd'hui - et depuis peu - à l’ordre du jour des acteurs publics et privés et offre une clé de succès.

L'Afrique subsaharienne est la région disposant du système agricole le moins mécanisé de la planète : au Mali, la Banque mondiale recense 2,24 tracteurs par 100 km carrés de terres arables, contre 1 300 en Europe. Seuls 5 % de la totalité des terres arables de l’Afrique (à l’exclusion de l’Égypte et de l’île Maurice) sont irrigués, contre 38 % en moyenne dans des pays tels que le Pakistan, le Brésil, l'Inde, la Chine ou encore le Vietnam.  

L’achat de machines agricoles semble représenter la solution la plus simple, mais cette stratégie a échoué par le passé. Les anecdotes abondent en matière de tracteurs flambant neufs à l’abandon sous la végétation ou la poussière, dans un champ ou au fond d'une grange. 

Stratégies de mécanisation 

Il existe aujourd’hui un consensus sur le fait que les petits producteurs doivent constituer des groupes organisés dans le but de faciliter l’accès aux machines agricoles, leur optimisation et leur maintenance, car la durée de vie d’un tracteur varie entre 5 et 30 ans, en fonction de la qualité de son entretien.  

Pour citer quelques exemples en Afrique, les coopératives de matériel agricole se sont développées en douceur au Bénin ces 20 dernières années, et ce modèle s’est dupliqué ailleurs (lire l'interview de Theo de Jager), mais dans des contextes très variés. À Bacaad, en Somalie, des agriculteurs se sont regroupés dans le but de créer une coopérative qui compte aujourd'hui 115 membres. En avril 2015, le Comité international de la Croix Rouge l'a dotée de tracteurs, tout comme 15 autres coopératives, et l’a également formée en matière de gestion agricole et de collecte de données. Ailleurs encore, en Zambie, dans le cadre du projet Agriculture Development Value Chain Enhancement (ADVANCE), le gouvernement a livré 31 tracteurs à autant de chefferies entre 2015 et 2016, notamment à des coopératives agricoles de femmes telles que le Tigwilizane Women Club, dans la province orientale. 

L’on constate aujourd'hui un nombre croissant d'initiatives de mécanisation individuelle reposant tout autant sur le concept de l'économie de partage. Les coopératives ne sont pas une panacée. Au Nigeria, par exemple, la start-up technologique Hello Tractor propose à tout agriculteur de louer des tracteurs intelligents à deux roues, équipés de GPS et de télématique. L’agriculteur qui a besoin d'un tracteur en fait la demande par SMS à Hello Tractor qui, à son tour, transmet le message au propriétaire d’un tracteur intelligent le plus proche géographiquement du demandeur. Une fois le travail terminé, ce dernier paie par le biais de son téléphone mobile. Grâce au GPS et à la télématique, le propriétaire sait à tout instant où se trouve son tracteur et s'il nécessite un entretien ou une réparation. Ce système permet également de collecter des données quant à la localisation des exploitations, leur taille, le moment de l’ensemencement ou de la récolte. Ces données, croisées avec d'autres relatives à la météo, au type de sol, etc. contribuent à améliorer le système afin de mieux répondre, à l’avenir, aux besoins des agriculteurs. Ces tracteurs de 15 chevaux, faciles d’utilisation, coûtent 3 700 €. En 2016, Hello Tractor en avait déjà vendu 1 000 au Nigeria. La formule Hello Tractor rencontre un tel succès qu'elle a réussi l'année dernière à mobiliser 2,8 millions d’euros, notamment 950 000 € auprès de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), permettant à quelque 24 500 petits producteurs d'accéder à ces services. 

En Inde, la start-up Trringo propose un mode de fonctionnement de type “Uber” : un petit producteur indépendant peut louer un tracteur avec son conducteur. Via son smartphone, l'agriculteur téléphone à une plateforme qui le met en relation avec un propriétaire de tracteur offrant ses services. Au terme de sa mission, ce dernier pourra même être noté par son “ client”, comme c’est déjà le cas pour les clients d'Uber. 

Rent to Own est une ONG créée en Zambie en 2010, qui loue à la fois du matériel et divers service associés (financiers, formation, livraison, etc.). Cet équipement – qu’il s’agisse de pompes, de presses, de tracteurs, d’égreneuses, mais aussi de bicyclettes, etc. - sert en quelque sorte de garantie et évite à l'agriculteur de s’endetter. Début 2016, l'entreprise recensait plus de 1 800 clients, dont 25 % de femmes - un ratio en augmentation. Couvrant huit districts dans trois provinces, elle a livré plus de 2 000 machines et pièces entre 2010 et début 2016, dont 1 300 ont été achetées. 

We Farm Up, une plateforme web de matériel agricole de type Airbnb qui devrait être lancée en Afrique de l’Ouest en 2018, offre aux agriculteurs l’opportunité de pouvoir partager leurs équipements. “Partager du matériel signifie que ceux qui l'ont acheté peuvent en améliorer la rentabilité en le louant à d’autres qui, eux, ne sont pas obligés de s'endetter”, explique le cofondateur Jean-Paul Hébrard. Lancée en France en 2015, la plateforme comptait déjà 3 700 agriculteurs inscrits et 2 500 équipements mis en location sur la seule première année.  

Les équipementiers agricoles ne sont pas en reste en termes d'initiatives destinées à l’agriculteur individuel. En février 2016, à l'occasion de la 10ème biennale du Sommet d’Affaires USA-Afrique à Addis Abeba, l'équipementier AGCO a présenté son offre de mécanisation agricole Massey Ferguson, destinée aux agriculteurs souhaitant commencer à s'équiper. Il s’agit d’un forfait comprenant un tracteur MF 300 et ses accessoires, ainsi que des sessions de formation organisées en partenariat avec l'ONG Cultivating New Frontiers in Agriculture (CNFA). Ce package agricole vise à renforcer la rentabilité et l’attractivité de l'activité agricole pour les jeunes. Les entreprises italiennes, françaises ou - à l’instar d’URSUS - polonaises, qui travaillent en Éthiopie tentent également d'accroître leurs parts de marché en Afrique.

La coopération Sud-Sud 

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ne sont pas seulement considérés comme une source d'investissement et de technologie, mais également comme des exemples à suivre. Le Brésil, la Chine et l'Inde proposent en particulier aux agriculteurs et aux coopératives une offre combinant assistance, commerce et investissement.

Ainsi, suite au Forum sur la coopération sino-africaine en 2006, Pékin s'est engagé à aider l'Afrique à renforcer sa mécanisation agricole. Entre autres initiatives, la Chine a lancé en Afrique le concept des Centres de démonstration technologiques et agricoles (ATDC), lesquels ont quatre fonctions : la recherche agrotechnologique, la vulgarisation, la formation et la promotion du matériel agricole chinois. L’on compte aujourd’hui 23 centres à travers l’Afrique, tous gérés par des entreprises chinoises publiques et privées.  

Pendant ce temps, la situation agricole au Brésil, qui allie de grandes exploitations agricoles et un grand nombre de petits producteurs, a conduit Brasilia à considérer que ses solutions peuvent également être celles de l’Afrique, souligne Lidia Cabral, économiste auprès de l'Institute of Development Studies - organisation internationale dédiée à la recherche pour le développement. 

Dans le cadre de son programme de coopération Faim Zéro, lancé en 2010, le Brésil a développé une facilité de crédit à l'exportation qui permet d'octroyer des prêts concessionnels pour l'achat d'équipements produits au Brésil, une coopération technique et des conseils quant à la mise en œuvre d’un cadre légal approprié. Ainsi, au Ghana, par exemple, le programme des Entreprises de services de mécanisation agricole (AMSEC) propose des locations de tracteurs et autres équipements. Autre initiative brésilienne majeure, le “Programa Mais Alimento África” qui propose des lignes de crédit afin d’aider les petits producteurs à accéder à des outils et machines. En février 2017, le Sénégal a reçu plus de 800 nouveaux tracteurs équipés, et 520 machines supplémentaires sont attendues. 

Le Brésil, la Chine et l’Inde établissent des sites de production de machines agricole (Tata, Mahindra, Sonalika, Angelique), tandis que Tata Motors a développé des opérations de location de tracteurs au Kenya, en Ouganda, au Rwanda et en Tanzanie. Les sociétés chinoises sont également très impliquées en Afrique, en particulier le fabricant de machines agricoles et de construction, YTO Group Corporation. En août 2009, YTO et le Fonds de développement sino-africain ont fondé China-Africa Machinery Corp., groupe par le biais duquel YTO exporte des machines agricoles et investit dans des usines d'assemblage et des centres de services, en particulier en Algérie, en Angola, en Égypte, en Éthiopie, au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud.

Les pays développés sont prêts 

Parallèlement aux BRICS, les pays développés se sont de plus en plus mobilisés ces dernières années. En 2016, dans le cadre de l'initiative américaine Feed the Future, le projet Consortium de mécanisation agricole adaptée a été lancé conjointement par quatre universités aux États-Unis, deux en Asie et deux en Afrique, en collaboration avec des partenaires techniques tels que l'ONG américaine Tillers International et le CIRAD. D'une durée de quatre ans, ce projet vise à développer une mécanisation agricole à petite échelle adaptée au contexte local, notamment chez les agricultrices.  

En octobre 2015, la FAO a conclu un partenariat avec le Comité européen des groupements de constructeurs du machinisme agricole (CEMA) dans le but de promouvoir une mécanisation agricole durable en Afrique à travers un partenariat public-privé. Un partenariat élargi en décembre 2016 à la Banque mondiale, l’AGRA, l’AfricaRice et l’African Conservation Tillage Network, ONG panafricaine promouvant l’agriculture de conservation, lors de la réunion consultative sur une stratégie de la mécanisation qui s'est tenue à Nairobi. L’objectif : développer des projets pilotes régionaux en matière de mécanisation, en s'appuyant sur des partenariats public-privé et privé-privé. L’une des principales conclusions de la réunion a souligné que la mécanisation agricole doit s’adapter aux spécificités locales afin de mieux correspondre aux différentes conditions climatiques dans lesquelles opèrent les agriculteurs africains. Il a également été jugé crucial que la mécanisation agricole soit respectueuse de l'environnement, économiquement viable et, compte tenu de l'évolution du climat, climato-intelligente. Les participants ont convenu que la FAO, en collaboration avec ses partenaires, élaborerait une note conceptuelle afin de promouvoir la mécanisation durable en Afrique, qui sera déposée lors de la réunion de haut niveau de la Commission de l'Union africaine pour approbation en 2017.

Aujourd’hui plus que jamais, la mécanisation agricole en Afrique doit être abordée de manière pragmatique. Les solutions d'entreprises privées doivent être combinées avec les politiques gouvernementales, tout en ciblant à la fois les agriculteurs et les coopératives, et s’appuyer sur les technologies les plus avancées afin d’adapter les machines aux besoins spécifiques de chaque petit producteur. 

Bénédicte Châtel

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