Dossier

Emploi rural

Lors de la conférence de haut niveau pour un monde sans faim One World - No Hunger, qui s'est tenue à Berlin les 27 et 28 avril 2017, les représentants du G20 ont souligné l'importance de créer de meilleures perspectives pour les jeunes en milieu rural.

Les agroentreprises seront essentielles à la création d’un secteur agroalimentaire plus profitable et durable pour une jeunesse aux compétences adéquates. © GIZ Klous Wohlmann
Les agroentreprises seront essentielles à la création d’un secteur agroalimentaire plus profitable et durable pour une jeunesse aux compétences adéquates. © GIZ Klous Wohlmann

mardi 16 mai 2017

L’Afrique subsaharienne connaît une explosion démographique. La majorité des jeunes, toujours plus nombreux, vit et travaille en milieu rural. Il faut offrir à cette jeunesse des opportunités dans les secteurs agro-industriel et numérique pour réduire le chômage et transformer les filières agricoles. 

Le monde fait face à une importante mutation démographique. En 2050, l’Afrique comptera un milliard de jeunes. Avec une telle concentration, les pays africains disposent d’un vaste réservoir de personnes en âge de travailler et pourraient tirer parti de ce "dividende démographique” pour stimuler la croissance économique. Néanmoins, l’absence de perspectives d’avenir pour ces jeunes pourrait à long terme compromettre l’harmonie sociale. La jeunesse pourrait chercher ailleurs des opportunités économiques, dans les grandes villes, les pays voisins ou d’autres continents.   

“Nous devons faire évoluer nos zones rurales et les faire passer de la pauvreté à la productivité”, a déclaré Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (BAD) lors de la conférence du G20 pour un monde sans faim “One World – No Hunger”, qui s’est tenue à Berlin les 26 et 27 avril 2017. L’événement, axé sur l’emploi des jeunes en milieu rural, a présenté la Charte de Berlin, qui détaille les nécessaires investissements et priorités pour offrir un avenir prospère à la jeunesse.  

La lutte contre le chômage des jeunes représente un défi considérable de développement dans tous les secteurs, mais elle est aussi l’occasion de favoriser la création de nouvelles entreprises agricoles et agroalimentaires, ainsi que la transformation rurale. “Les jeunes sont le présent et l’avenir de l’Afrique”, a ajouté M. Adesina. “Soutenons leur esprit d’entreprise.” 

Les jeunes dans lagro-industrie  

Dans la plupart des pays africains, l’agriculture est l’un des plus importants secteurs économiques et les agroentreprises seront essentielles à la création d’un secteur agroalimentaire plus profitable et durable pour une jeunesse aux compétences adéquates1. Il est crucial, afin de maximiser le potentiel de la jeunesse, d’améliorer l’accès aux financements, aux réseaux professionnels, aux parrainages par les « business angels ». Il est crucial aussi de relier numériquement les campagnes aux centres urbains, de permettre aux agriculteurs d’être en contact direct avec la clientèle et de bénéficier des informations essentielles sur les technologies de pointe. S’ils bénéficient également d’une culture entrepreneuriale plus dynamique, les jeunes pourront assurer leur propre prospérité et créer des emplois. 

“Nous devons faire évoluer les mentalités dans les secteurs de l’agriculture à l’agro-industrie et nous verrons les entrepreneurs se multiplier. Nous devons aider les jeunes agriculteurs en devenir en renforçant leurs capacités et en leur offrant des appuis financiers”, a déclaré Nana Amponsah, une jeune diplômée ghanéenne initiatrice d’une pépinière d’agroentreprises – Guzakuza – qui encourage par ses actions le démarrage de start-ups agro-industrielles susceptibles d’améliorer la sécurité alimentaire et de créer des emplois (voir l’interview avec Nana Amponsah).  

Avec Guzakuza, Mme. Amponsah a développé “Ignite” – un programme visant à surmonter les difficultés d’accès des femmes aux financements et au renforcement des capacités. Une formation intensive de six mois permet aux bénéficiaires d’acquérir des compétences entrepreneuriales : planification, travail d’équipe, commercialisation, communication et gestion financière. Avec de tels formations et conseils d’agripreneurs prospères, les bénéficiaires devraient assurer la durabilité de leurs agroentreprises et produire des biens et services générateurs de valeur ajoutée, rentables et créateurs d’emplois. En 2016, 15 diplômées ont suivi cette formation qui leur a permis d’acquérir des compétences commerciales grâce à des parrainages et stages pratiques. 

En Ouganda, Paul Zaake et Charles Yiga, diplômés de l’enseignement agricole, ont créé Fruits Village, une entreprise sociale qui valorise les fruits comme la mangue, l’ananas et le jacquier par le séchage solaire et la commercialisation. L’initiative leur a été inspirée par les difficultés des agriculteurs de leur ville rurale du district de Rakai, où les rendements élevés et la faible demande entraînaient un gaspillage de la production au moment de la récolte : beaucoup étaient obligés de couper et vendre leurs fruitiers pour générer des revenus. Fruits Village achète leurs fruits frais aux agriculteurs ruraux et forme ceux-ci aux techniques du séchage solaire. “Nous vendons aussi des séchoirs solaires à fruits, tout en achetant aux agriculteurs des fruits de qualité transformés par séchage solaire”, précise M. Zaake. Depuis janvier 2017, 23 producteurs de fruits fournissent Fruits Village et dégagent des revenus supplémentaires et 416 ont été agréés pour fournir leur production améliorée dans les prochaines années. “Notre mission est de valoriser les fruits et de produire efficacement et durablement des produits à base de fruits abordables et de qualité. Notre objectif est de devenir le premier fournisseur de produits à base de fruits secs d’Afrique”, s’enthousiasme M. Zaake.  

Des solutions locales 

De telles innovations, adaptées à l’échelle locale, sont indispensables pour un développement durable dans tout le secteur agroalimentaire. Lors de la conférence du G20, Nachilala Nkombo, directrice exécutive par intérim de la campagne ONE pour l’Afrique, a soutenu que “la société civile doit exploiter les innovations issues du terrain dans les communautés rurales et le secteur privé doit explorer les opportunités commerciales et investir intelligemment”. Des innovations dans la communication mobile, l’assurance-récolte et la réduction des pertes après récolte seront, avec d’autres initiatives de réduction des risques, essentielles pour augmenter la productivité agricole, et représentent aussi d’importantes opportunités de création d’emploi pour les jeunes.  

Dans le cadre de l’initiative “One World – No Hunger”, des centres de recherche pour promouvoir l’innovation en Afrique ont été mis en place. Soutenus par le Ministère fédéral de la coopération économique et du développement allemand, 13 centres d’innovation verte œuvrent à augmenter durablement la productivité des petits agriculteurs, améliorer leurs revenus, créer plus d’opportunités d’emploi – particulièrement pour les femmes et les jeunes – et accroître l’approvisionnement alimentaire régional dans les pays suivants : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Éthiopie, Ghana, Kenya, Malawi, Mali, Nigeria, Togo, Tunisie et Zambie. Ces centres ne partent pas de rien et n’essaient pas de méthodes non éprouvées, mais diffusent des méthodes adaptées localement, telles que les semences de cultures riches en nutriments et/ou résistantes à la sécheresse, les systèmes d’irrigation goutte à goutte augmentant les rendements, les nouvelles TIC, la mécanisation et la formation aux pratiques agricoles améliorées. 

Au Burkina Faso, par exemple, les centres d’innovation verte diffusent des informations sur les pratiques améliorées de culture du riz et du sésame dans le sud-ouest du pays. Ils encouragent la rotation des cultures entre le riz et les légumes, et la production de graines de sésame pour l’exportation. En plus de bonifier la situation alimentaire et nutritionnelle régionale, cette production améliorée augmente les revenus. En 2016, 27 500 producteurs ont ainsi été formés aux pratiques agricoles améliorées. Les centres ont aussi permis l’adoption de technologies comme les moulins à riz qui seront utilisés par 9 000 agriculteurs et emploieront 68 nouveaux opérateurs.  

L’émergence d’un environnement technologique  

Les agriculteurs sont de plus en plus connectés aux marchés par les innovations techniques telles que les nouvelles TIC, qui réduisent les frais de transaction et permettent aux femmes et aux jeunes intervenant dans les chaînes de valeur agricoles de surmonter les obstacles d’accès aux ressources. Les jeunes ruraux sont bien placés pour bénéficier des emplois créés par ces innovations parce qu’ils ont généralement plus de facilités que les adultes à utiliser des services de formation et/ou de financement et vulgarisation utilisant des plateformes numériques.  

Les téléphones portables et le commerce électronique sont des exemples de technologies déjà efficacement adoptées par la jeunesse. L’Afrique est trop faiblement peuplée, en particulier en milieu rural, pour la téléphonie fixe, mais “la téléphonie mobile est techniquement et économiquement adaptée à l’Afrique”, déclare le Dr. Mo Ibrahim, président de la Fondation Mo Ibrahim. “Cette technologie convient à cet environnement.”  

En Afrique, environ 650 millions personne sont abonnées aux téléphones portables et le nombre de ces appareils a été multiplié par 40 depuis 2000. Plus qu’en Europe, les gens les utilisent pour transférer de l’argent grâce au commerce électronique. En effet, beaucoup d’Africains n’ont pas accès au réseau bancaire et ne possèdent pas de comptes en banque. Les plateformes de commerce électronique sont donc nécessaires pour relier les entrepreneurs ruraux aux marchés nationaux et mondiaux.  

La connectivité à haut débit permet aussi aux populations rurales d’accéder à des services à la pointe du progrès et contribue à réduire la pauvreté. Les temps et coûts de déplacement diminuent ainsi pour les villageois et agriculteurs et des opportunités d’emploi s’ouvrent à eux. Il faudrait toutefois développer le haut débit à des tarifs abordables dans toute l’Afrique, car son accès est pour l’heure très coûteux et géographiquement limité. Des politiques innovantes seront donc nécessaires pour libéraliser la connectivité en Afrique.  

“Les jeunes utilisent volontiers les nouvelles technologies”, a constaté Peter Altmaier, chef de la Chancellerie allemande, en évoquant l’importance de la technologie pour la création de perspectives dynamiques en milieu rural. “Ils créent de puissants réseaux et peuvent apporter des solutions pour l’agriculture de leurs pays, qu’il nous appartient de déployer.”  

C’est précisément l’objectif de iceaddis. Premier pôle d’innovation et espace de co-travail d’Éthiopie, iceaddis soutient des initiatives privées menées par des jeunes et facilite leur interaction avec des technologues, des entrepreneurs, des investisseurs et avec l’industrie de la création. Basé à Addis-Abeba depuis sa création en 2011, iceaddis, qui cherche à étendre son influence, héberge 11 start-ups et reçoit annuellement 60 à 80 demandes d’aide au démarrage ou d’appui à des projets. “Nous mettons en place en Éthiopie un écosystème d’entrepreneuriat dynamique fondé sur la technologie”, expose Markos Lemma, cofondateur d’iceaddis. “Nos start-ups résolvent des problèmes complexes et accélèrent l’accès à l’emploi des jeunes grâce à leurs solutions évolutives.”  

En Ethiopie, le chômage est élevé (estimé à 17 %) et très peu de gens ont accès à l’Internet. Les offres d’emploi sont essentiellement publiées dans les journaux et ne sont lues que par un nombre restreint de chercheurs d’emploi. L’un des projets qui a vu le jour grâce à iceaddis et qui pourrait atténuer ce problème est MoSera, une plateforme de téléphonie mobile axée sur le recrutement et l’emploi. Avec MoSera, il est aisé de trouver des emplois par SMS et les employeurs peuvent alerter instantanément, sur leurs téléphones, les candidats qualifiés lorsque des postes sont disponibles. MoSera est prêt à recevoir des investissements, mais un premier financement sera nécessaire à son lancement 

Des politiques inclusives 

Les politiques améliorant l’emploi agricole et non agricole et la diffusion des TIC seront essentielles pour stimuler l’emploi rural des jeunes. La Charte de Berlin, élaborée par un comité consultatif d’experts du développement rural, de la société civile et du secteur privé, sera un outil d’orientation important pour les décisions liées au développement rural et à l’emploi des jeunes dans la politique, les affaires et la société civile. Les stratégies de développement intégré qui incluent explicitement la jeunesse rurale peuvent offrir de vastes perspectives de développement pour les générations actuelles et à venir.  

Lors de la conférence, la Charte a été modifiée pour inclure les contributions de plus de 130 jeunes participants originaires de toute l’Afrique et des pays du G20, et a été présentée au Ministre fédéral de la coopération économique et du développement allemand, le Dr. Gerd Müller. La Charte alimentera les négociations en cours au sein du G20 pour améliorer les initiatives du groupe en faveur du développement durable et formuler un “paradigme de développement rural” spécifiant des mesures de soutien accru aux jeunes pour promouvoir un développement rural durable.

[1] Dans le cadre des Journées européennes du développement (JED), le CTA organise des ateliers les 7 et 8 juin 2017 pour promouvoir la création d’emplois et les opportunités d’investissement en Afrique : http://bit.ly/2q65OfZ / http://bit.ly/2qvNaiK / http://bit.ly/2q8Yo9W / http://bit.ly/2q65OfZ. Auparavant, le Briefing de Bruxelles 49 – Les jeunes dans l'agribusiness : l'avenir de l'agriculture – aura lieu le 18 mai.

Sophie Reeve

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Faits et chiffres

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.