Dossier

Agriculture climato-intelligente

Alors que les effets du changement climatique menacent de plus en plus la sécurité alimentaire mondiale, les initiatives visant à étendre l’adoption de pratiques agricoles adaptées commencent à gagner du terrain.

A Nyando, au Kenya, les agriculteurs ont adopté une série de technologies conçues pour augmenter leur capacité d'adaptation au changement climatique, gérer les risques et renforcer leur résilience. @ S. Kilungu (CCAFS)
A Nyando, au Kenya, les agriculteurs ont adopté une série de technologies conçues pour augmenter leur capacité d'adaptation au changement climatique, gérer les risques et renforcer leur résilience. @ S. Kilungu (CCAFS)

lundi 7 août 2017

Des agriculteurs, chercheurs et décideurs explorent les diverses options d’agriculture intelligente face au climat (AIFC) pour assurer une sécurité alimentaire durable et renforcer la résilience de l’agriculture.

À une époque où le changement climatique touche plus que jamais l’agriculture, les innovations de l’AIFC aident les agriculteurs à atteindre leurs objectifs de production et à renforcer leur résilience. Ceux-ci adaptent leurs méthodes de travail à la modification des conditions climatiques et en même temps réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre. La mise en place de solutions durables exigera toutefois de nouveaux intrants sur le terrain, dans les laboratoires de recherche et à tous les niveaux administratifs.  

 Les agriculteurs des pays les moins avancés (PMA) – classés par l’ONU en fonction de leur faible revenu national brut, de leurs ressources humaines insuffisantes et de leur forte instabilité économique – sont les plus menacés par le changement climatique. Ils sont souvent les plus vulnérables parce qu’ils exploitent des terres marginales et n’ont pas les ressources économiques nécessaires pour faire face aux événements climatiques imprévisibles et aux sécheresses prolongées. Lors des négociations sur le changement climatique organisées par l’ONU à Bonn, en mai 2017, le président du groupe PMA, l’Éthiopien Gebru Jember Endalew, a souligné l’urgence de la situation : “Plus nous attendons, plus l’adaptation, les pertes, les dommages et les mesures d’atténuation seront coûteuses. Nous risquons de saper nos efforts pour éradiquer la pauvreté et respecter nos objectifs de développement durable.”  

 Échanges internationaux et collaboration 

 Le changement climatique entraîne de plus fortes marées et des intempéries dans les régions du Pacifique et des Caraïbes, ce qui provoque déjà une élévation du niveau des océans, de l’érosion et des inondations sur des atolls habités. Les mesures préventives telles que la construction de digues et de routes surélevées sont essentielles pour protéger les populations des petites îles de ces impacts. En agriculture, l’utilisation de techniques d’agriculture intelligente peut aussi diminuer les risques du changement environnemental pour les moyens d’existence des populations. En octobre 2016, neuf chercheurs et agents de vulgarisation des îles du Pacifique ont entrepris une tournée d’étude en Jamaïque et à Trinité afin d’apprendre et échanger des pratiques d’AIFC pour la culture des produits de base tels l’igname, le taro et la patate douce. Étant donné la ressemblance des conditions climatiques régnant dans le Pacifique et les Caraïbes, Vili Caniogo, conseiller de la Communauté du Pacifique (CPS) pour le projet sur les politiques agricoles du Pacifique, a souligné que “ces sessions d’apprentissages Sud-Sud aideront les agents des deux régions à échanger, adopter et diffuser des méthodes nouvelles et éprouvées”, particulièrement en matière d’AIFC.  

L’expérience montre que certaines cultures sont mieux adaptées à une croissance dans des conditions climatiques moins prévisibles dans le Pacifique et les Caraïbes, comme le fruit à pain et la patate douce – des cultures présentant une assez forte résilience au climat. Les chercheurs et agents de vulgarisation participant au projet appuyé par le CTA ont donc échangé avec les agriculteurs des connaissances sur les cultures considérées comme les plus résilientes, qui pourront profiter aux producteurs et consommateurs des îles du Pacifique et des Caraïbes. Les participants de la tournée ont aussi découvert divers projets mis en œuvre dans les chaînes de valeur des plantes racines des Caraïbes, telles que la bière de manioc Red Stripe et une initiative de farine de manioc, pour leur donner des idées à rapporter dans le Pacifique en vue de créer des revenus durables.   

Interventions en matière de politiques 

Partout les gouvernements doivent aider leurs agriculteurs pratiquant l’AIFC en planifiant et coordonnant leurs actions, particulièrement en intégrant des considérations liées au changement climatique dans les politiques et plans agricoles et en adoptant une approche stratégique et sectorielle, plutôt qu’en appuyant simplement les projets au cas par cas. C’est exactement l’objectif du Plan d’action climatique pour l’Afrique, lancé à Paris à la conférence de l’ONU sur le changement climatique en octobre 2016 (COP 21). Ce plan vise à prendre en main les divers programmes continentaux sur le climat et le développement qui sont intimement liés, de nombreux gouvernements et organismes de développement s’engageant à intégrer l’AIFC dans leurs politiques, programmes, plans et projets.   

La FAO, qui travaille à des objectifs semblables, aide les gouvernements des pays caribéens à élaborer des initiatives et politiques de gestion agricole intelligente face au climat, par exemple pour protéger les ressources en eau des événements liés au climat. Sept des 36 pays du monde les plus exposés au stress hydrique sont dans les Caraïbes, et pourtant l’agriculture pluviale est prédominante dans cette région. Plus les sécheresses sont fréquentes, plus la pression est forte sur les agriculteurs afin qu’ils produisent suffisamment pour alimenter leurs familles et le marché. En plus de lancer des initiatives de gestion de l’eau, les gouvernements caribéens jouent un rôle important d’appui à d’autres activités et initiatives agricoles, dont des actions liées à l’élevage, à l’amélioration des cultures, aux engrais, à la lutte contre les ravageurs et à la commercialisation.  

L’agriculture et la sylviculture soutenant les moyens d’existence de millions de gens et représentant une part majeure des revenus d’exportation dans la plupart des pays du Pacifique, les décideurs régionaux cherchent aussi la meilleure façon d’appuyer l’AIFC. “Il est vital que nous améliorions notre compréhension de la manière dont le changement climatique touchera ces secteurs”, a déclaré le Dr Audrey Aumua, directrice générale adjointe de la CPS. Cette dernière a récemment publié un livre sur la vulnérabilité au changement climatique de l’agriculture et de la sylviculture du Pacifique qui offre des lignes directrices aux gouvernements de la région. Ce livre évalue les impacts du changement climatique et examine diverses méthodes d’adaptation de l’agriculture et de la sylviculture afin d’améliorer le développement économique, la sécurité alimentaire et les moyens d’existence dans le cadre de l’évolution du climat, en mettant l’accent sur les aliments de base traditionnels, les denrées d’exportation, les cultures horticoles, les épices, l’élevage et les forêts indigènes et plantations forestières. Un autre ouvrage publié en 2016 par le CTA et le Programme de recherche du CGIAR sur le changement climatique, l’agriculture et la sécurité alimentaire (CCAFS), Climate change and Pacific Island food systems, également destiné aux décideurs régionaux, examine quatre scénarios plausibles pour le changement climatique et son impact sur l’agriculture et la pêche. 

Solutions de gestion et de conservation des terres 

Bien qu’il existe des risques climatiques sur la sylviculture, les futurs impacts sur les forêts du Pacifique sont considérés comme faibles, à condition que soient respectées des pratiques saines de gestion des forêts, telles que la protection et la replantation des mangroves et forêts côtières, et que le ruissellement des crues soudaines dans les forêts ripicoles vulnérables soit réduit. Les arbres ne sont pas seulement précieux pour leur bois et leurs fruits, ils diminuent aussi l’érosion et protègent les terres agricoles des intempéries, ce qui devient de plus en plus nécessaire dans les pays du Pacifique et des Caraïbes. À Haïti, un projet préventif contre les glissements de terrain et l’érosion organise la plantation stratégique de trois millions de jeunes plants d’arbres sur les collines de Kenscoff et Belle Fontaine. Environ 60 % des arbres produiront des fruits (fruits à pain, nèfles du Japon, pêches) pour compléter à l’avenir les revenus des agriculteurs. Le programme Chanje Lavi Plantѐ s’emploie aussi, avec dix organisations d’agriculteurs d’Haïti, à finaliser la conversion de 50 hectares de terrasses à Kenscoff et Belle Fontaine pour permettre aux agriculteurs de cultiver sur les collines tout en protégeant les pentes de l’érosion, en utilisant le vétiver pour stabiliser les sols. 

L’utilisation d’arbres pour la gestion durable et la culture efficace des terres a également été adoptée au Niger pour faire face aux effets du changement climatique et éviter la désertification – près des deux tiers du territoire nigérien sont désertiques, avec seulement 10 % des terres cultivables. La Banque mondiale, avec ses partenaires comme le Centre mondial d’agroforesterie, contribue à stimuler la productivité agricole et à améliorer la résistance à la sécheresse avec le développement de villages intelligents face au climat dans 60 communautés nigériennes. Dans le village de Kampa Zarma, quand la sécheresse menace, les agriculteurs réhabilitent la végétation en replantant des arbres. Au Niger, les arbres ont l’avantage de couper le vent et de stabiliser le sable autour des terres agricoles tout en améliorant la fertilité et l’humidité des sols, permettant aux cultures de rester productives pendant les sécheresses. Le développement de ces villages intelligents au Niger bénéficie actuellement à 500 000 agriculteurs et fermiers agropastoraux – parmi les communautés les plus vulnérables au changement climatique – et il est prévu d’étendre ces efforts au Kenya.  

Au Kenya occidental, 60 000 agriculteurs utilisent déjà un vaste éventail de méthodes d’AIFC sur 45 000 hectares de terres pour augmenter le taux de matière organique du sol, avec l’objectif à long terme d’améliorer l’absorption de l’eau, l’apport nutritionnel et la biodiversité des sols, tout en prévenant l’érosion. Le projet kényan de carbone agricole vise à favoriser une agriculture plus productive, durable et respectueuse du climat pour augmenter les rendements agricoles, améliorer la sécurité alimentaire et rendre l’agriculture plus résiliente face au changement climatique. Les pratiques de gestion durable des terres agricoles (GDTA) que soutient le projet ont réussi à augmenter de 90 % les rendements du maïs au cours des cinq dernières années dans les comtés kényans de Bungoma, Kisumu et Siaya. En 2014, le projet a commencé à délivrer des crédits carbone aux agriculteurs en fonction de la norme de carbone vérifiée pour le piégeage du carbone dans le sol. Un crédit représente une réduction de 24 788 tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, soit l’équivalent des émissions de 5 164 véhicules en une année. “Les crédits carbone créent une source de revenus qui améliore les services de vulgarisation offerts aux agriculteurs, qui sont cruciaux pour l’adoption de ces pratiques de GDTA et augmentent encore leurs revenus, au-delà de l’accroissement des rendements”, a déclaré Diarietou Gaye, directeur national de la Banque mondiale pour le Kenya. 

Le rôle de la technologie et l’agriculture de précision 

Au Malawi, en Zambie et au Zimbabwe, le projet de solutions climatiques pour l’Afrique australe du CTA et de ses partenaires soutient des options d’adaptation au climat qui regroupent du maïs tolérant la sécheresse, des informations météorologiques fondées sur les TIC, de l’assurance récolte et une diversification des moyens d’existence au bénéfice de 200 000 petits agriculteurs de la région. Oluyede Ajayi, coordinateur senior de programme en charge du projet, précise que “le projet est conçu pour favoriser le passage de discussions sur le changement climatique à des actes qui permettront de fournir aux agriculteurs des solutions qui marchent, en travaillant avec des groupes de producteurs et des décideurs et en élaborant pour le projet un solide modèle opérationnel pour encourager l’engagement et l’investissement actifs du secteur privé dans des solutions climatiques”. Le CTA et ses partenaires utilisent aussi la puissance des données satellitaires pour appuyer les services de vulgarisation et de conseil aux agriculteurs ougandais grâce à leur initiative Services d’information ICT4Ag axés sur le marché et appartenant aux utilisateurs 

Un autre projet, qui cible la productivité agricole et la résilience face au changement climatique dans les communautés vulnérables de petits agriculteurs et de pasteurs du Kenya, cherche à tirer parti des possibilités offertes par les innovations technologiques modernes. Le projet quinquennal kényan d’agriculture intelligente face au climat, conçu en collaboration avec le CCAFS et le gouvernement kényan, a été lancé fin 2016. Il comprend des interventions de financement facilitant l’adoption de technologies agricoles, d’innovations et de pratiques de gestion pour promouvoir le “triple bénéfice de l’AIFC” : augmentation de la productivité, amélioration de la résilience et réduction des émissions de gaz à effet de serre par unité de production. Ce projet vise aussi à renforcer la recherche sur l’AIFC, à favoriser le développement de systèmes durables de production et de distribution des semences et à appuyer les services consultatifs sur la météorologie, le climat et les marchés proposés aux agriculteurs. Ce dernier objectif englobe trois composantes : améliorer les prévisions et la surveillance agrométéorologiques ; utiliser les mégadonnées pour développer un système intelligent d’information sur la météorologie et les marchés agricoles ; créer les capacités institutionnelles et techniques permettant l’observation et la prévision agrométéorologiques, la collecte et l’analyse des statistiques agricoles et la mise en place de services consultatifs sur les marchés. Les innovations disponibles pour mener à bien ces tâches sont étudiées dans un récent article de Spore sur l’agriculture de précision 

Les deux dernières composantes du projet visent à promouvoir des activités liées à la coordination et à la gestion au niveau national et à celui des comtés, et à développer un plan d’intervention d’urgence en cas de crise d’origine naturelle ou humaine au Kenya. Pour atteindre ces objectifs, le Centre international d’agriculture tropicale (CIAT) a mis au point un ensemble de profils de risques climatiques au niveau des comtés qui évalue les pratiques d’AIFC dans diverses zones. Ces profils examinent le niveau de productivité, de résilience et d’émissions des différentes pratiques d’AIFC adoptées dans chaque comté, ainsi que les interventions nécessaires en matière d’institutions, de politiques et de financements. Evan Girvetz, chercheur senior en AIFC au CIAT et qui dirige cette initiative, a déclaré que “ce niveau d’engagement est extrêmement important pour garantir que ces profils reflètent les préoccupations sur le terrain”. Selon Caroline Mwongera, spécialiste du climat au CIAT, la compréhension de ce que font déjà les agriculteurs permet de définir les points forts, les vulnérabilités et les risques au sein de chaînes de valeur agricoles particulières. Elle explique que “les divers comtés ont des priorités différentes : pour certains la principale préoccupation est la lutte contre la sécheresse et ils privilégieront la résilience ; d’autres qui sont bien reliés aux marchés et grandes villes et disposent de bonnes infrastructures pourraient s’intéresser davantage à l’amélioration de la productivité. Les profils reflètent cette complexité”. 

Regard sur l’avenir  

Un site en ligne qui aide les chercheurs et décideurs à anticiper 2050, quand le changement climatique devrait s’aggraver, permet aux utilisateurs d’examiner les différents effets des pratiques et technologies agricoles alternatives. La Boîte à outils AgriTech offre des informations sur l’impact potentiel de l’adoption de 10 technologies clés pour le maïs, le blé et le riz sur les rendements agricoles, le prix des aliments, l’utilisation des ressources naturelles, la faim, la malnutrition, l’utilisation des sols et le commerce mondial jusqu’à 2050. Cette boîte à outils, qui résulte d’un projet de recherche de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, a été créée en parallèle avec une publication de 2014, Food Security in a World of Natural Resource Scarcity: The Role of Agricultural Technologies. Le livre et la base de données en ligne donnent les détails nécessaires pour déterminer la meilleure combinaison de politiques et investissements permettant de faire face aux difficultés que présente le changement climatique pour l’agriculture.  

Pour l’avenir plus immédiat, à l’occasion de la réunion de la COP 23 à Bonn en novembre 2017, le président du sommet et premier ministre des Fidji, Frank Bainimarama, cherche à former une grande coalition pour accélérer l’action climatique avant 2020, en incluant la société civile, les scientifiques, le secteur privé et tous les niveaux administratifs. L’AIFC est au cœur des priorités de la COP 23, qui portent entre autres sur le renforcement de la résilience des nations vulnérables, et en particulier les mesures de protection contre les impacts des événements climatiques extrêmes et de l’élévation du niveau des océans, ainsi que sur l’amélioration de l’accès aux financements, aux énergies renouvelables, à l’eau propre et à des assurances abordables contre les risques climatiques et les catastrophes (voir le dossier de Spore sur l’assurance climatique).

Pour plus d'informations sur la façon dont les communautés rurales et les agriculteurs tirent bénéfice de pratiques AIFC, lire notre reportage au Bénin

 

Autres dossiers

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.