Opinion

Comment les réglementations sur les drones affectent-elles le développement agricole en Afrique ?

Julius B. Adewopo

Turbulences pour les drones dans l’espace aérien nigérian

Lundi 9 mai 2016 – J’ai été accueilli au bureau par une déferlante d’e-mails de différents expéditeurs, tous renseignant le même lien vers l’article en ligne d’un éminent périodique nigérian, dont l’intitulé était Nigeria bans unauthorised use of drones [Le Nigeria interdit l’usage non approuvé des drones]. J’étais d’autant plus perturbé que chacun de ces e-mails envoyés par des collègues et des supérieurs entendait m’avertir de l’impact potentiel de cette nouvelle sur nos activités programmées de recherche reposant sur l’utilisation de véhicules aériens sans pilote (UAV, unmanned aerial vehicle).

Nous étions au début de la saison des récoltes et les préparatifs visant la collecte de données géospatiales en vue d’un projet axé sur l’extension de l’agronomie du maïs en Afrique (Taking Maize Agronomy to Scale in Africa – TAMASA*) étaient passés à la vitesse supérieure. Nous avions consacré un temps et des ressources considérables à l’acquisition d’un drone eBee à voilure fixe (plus ses accessoires), effectué une formation intensive pour obtenir le certificat de conformité du secteur de nos opérateurs, et exécuté des missions préparatoires de vol avant la saison – afin d’être fin prêts pour la collecte des données en saison. Nous étions donc parés – ou du moins le pensions-nous – et nous n’escomptions guère de difficultés.

Les nouvelles règles

L’autorité nigériane de l’aviation civile (Nigerian Civil Aviation Authority – NCAA) est chargée de la régulation de l’espace aérien et formule des lignes directrices générales concernant l’utilisation des aéronefs et de toutes les technologies aéroportées dans le pays. Les réponses aux questions de savoir si, quand, où et comment les lignes directrices en question s’appliquent aux engins volant à basse altitude n’étant pas aisément accessibles, les opérateurs professionnels et amateurs de drones ont l’habitude de faire voler leurs appareils sans observer de restriction.

Après vérification, nous avons découvert que la NCAA n’avait pas décrété une interdiction totale. L’agence avait en revanche publié un communiqué de presse précisant les lignes directrices à respecter par les opérateurs de drones au Nigeria. Nous avons donc contacté la NCAA pour obtenir plus de détails sur les critères d’autorisation de vol des drones, et avons reçu un courrier officiel détaillant ces exigences avec une référence aux lignes directrices publiées (NigCars 2015 8.8.1.33). Les nouvelles prescriptions réglementaires comportent : un versement initial non remboursable de 500 000 nairas (environ 1 174 €) et une redevance annuelle additionnelle de 100 000 nairas (235 €) ; un capital social minimum de 20 millions de nairas (47 000 €) ; une habilitation de sécurité de la part de l’agence nationale de sécurité ; l’introduction d’une demande d’autorisation au moins six mois avant l’utilisation prévue du drone. Par ailleurs, l’évidente bureaucratie inhérente au respect de ces exigences est de nature à ralentir la totalité du processus.

La réalité

Si la plupart des lignes directrices précisées ont vraisemblablement été émises en vue de l’autorisation de grands aéronefs, puis adaptées aux opérateurs de drones, les nouvelles exigences soulèvent d’importantes préoccupations et posent des défis qui devraient largement déterminer l’évolution de l’utilisation des drones et les initiatives en la matière au Nigeria. À titre d’exemple, le critère de capital social et les coûts de dépôt d’une demande (sans garantie d’approbation) s’apparentent à une gageure pour les “drone-preneurs” (à petite échelle) émergents, qui prennent déjà des risques en investissant dans une initiative basée sur le drone afin de desservir des clients nigérians dont il est permis de douter qu’ils consentent à payer des frais supérieurs.

Entre autres préoccupations, les lignes directrices de la NCAA n’envisagent pas la diversité des utilisateurs de drones ; par conséquent, les critères d’utilisation ne sont pas différenciés selon le lieu de l’utilisation (dans ou hors de frontières urbaines), de l’objectif (recherche, loisirs, ou fins commerciales), ni de l’intensité de l’utilisation (occasionnelle ou fréquente). On soutiendra que cette absence de segmentation des candidats opérateurs pourrait avoir pour conséquence, même si elle n’est pas intentionnelle, d’étouffer un secteur émergent avant même que celui-ci ait eu l’occasion de voir le jour, refusant à un pays la perspective de tirer avantage de la croissance attendue des revenus globaux basés sur l’utilisation des drones, dont on prévoit qu’ils atteignent 1,76 milliard d’euros à l’horizon 2022.

Les drones peuvent-ils voler ?

En ce qui concerne TAMASA, et d’autres projets analogues impliquant l’utilisation des drones au Nigeria, notre réussite reposait jusqu’à présent sur notre relation avec une institution publique de premier plan collaborant étroitement avec la NCAA, l’Agence nationale de recherche et de développement spatial (National Space Research and Development Agency – NASRDA), laquelle, en qualité de partenaire technique, prend les commandes durant nos opérations de vol. Comme il est d’usage avec la plupart des nouvelles technologies, les essais pilotes des drones constituent une étape critique nécessaire pour présenter des propositions de valeur bien définies à des parties prenantes majeures du secteur agricole (et d’autres secteurs importants tels que la santé, le secteur pétrolier et gazier, la construction), et ainsi mener à une valorisation sectorielle et à un développement national notable. Par conséquent, d’un point de vue pratique, l’impossibilité pour des chercheurs individuels, des jeunes entrepreneurs et des propriétaires de moyennes entreprises de répondre aux exigences strictes de la NCAA représente un obstacle majeur à l’avancement de l’utilisation et du développement local de la technologie UAV dans le pays. Que cela soit pour le meilleur ou pour le pire, il est difficile de le dire. Dans tous les cas, la volonté concertée des agences concernées et des entrepreneurs/passionnés d’UAV de faire advenir un cadre solide régissant l’utilisation des drones devrait considérablement augmenter les possibilités, à la fois, d’opérer et d’aboutir à des avancées significatives sans turbulence dans l’espace aérien et agricole au Nigeria.

* TAMASA est un projet financé par la fondation Bill & Melinda Gates visant à promouvoir l’utilisation d’outils et de technologies novateurs afin d’améliorer les pratiques agronomiques et les récoltes de petits cultivateurs de maïs au Nigeria, en Éthiopie et en Tanzanie.

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Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.