Opinion

Comment les réglementations sur les drones affectent-elles le développement agricole en Afrique ?

Luke Wijnberg

Drones en Afrique du Sud : une “approche musclée”

Tout au long des années durant lesquelles j’ai travaillé dans le secteur des services de relevés aériens, avec ou sans pilote, j’ai pu constater l’importance de la cartographie pour les agriculteurs. Ceux-ci ont absolument besoin de ces informations pour la planification et la gestion de leurs cultures et récoltes. D’aucuns affirment que les agriculteurs sont les premiers utilisateurs des systèmes d’information géographique (SIG), même s’ils n’utilisent ni ordinateurs, ni logiciels dernier cri, ni données satellitaires. La gestion de vastes étendues de terres exige une planification et des données, sachant qu’il est pratiquement impossible d’effectuer ces tâches à mesure qu’elles surgissent ou de manière ponctuelle.  

En Afrique du Sud, les conseils d’agriculteurs – par exemple dans la filière du sucre, du bois ou du maïs – assuraient traditionnellement les relevés annuels de vastes étendues avec des aéronefs pilotés. Ces relevés étaient mis à la disposition des agriculteurs en version papier. Sur ces orthophotos à très grande échelle, des courbes de niveau basiques étaient dessinées, avec entre elles un intervalle vertical de cinq mètres ou plus. Ces relevés étaient coûteux et étaient loin d’être accessibles en temps réel aux utilisateurs finaux.  

Les temps ont changé, les économies aussi. Ce type de relevé est aujourd’hui pratiquement abandonné. Les agriculteurs utilisent de plus en plus Google Earth pour planifier les travaux agricoles. C’est un risque car l’imagerie satellitaire n’est souvent pas orthorectifiée avec beaucoup de précision, d’où des incohérences majeures. L’élément vertical est souvent très grossier et l’interpolation omet parfois des vallées entières. Dans les zones rurales (surtout en Afrique), l’acquisition prend souvent des années et les agriculteurs n’ont donc pas nécessairement accès aux dernières images d’une zone.  

Les relevés orthophotographiques/par courbes – thermiques, multispectraux et haute résolution – effectués par des aéronefs pilotés sont désormais utilisés sur une base privée. Étant donné que l’établissement du site représente le coût opérationnel le plus élevé, de nombreux agriculteurs se regroupent pour partager ces coûts. Mais ceux-ci peuvent toujours atteindre les 90 000 rands (5 820 €) pour 500 hectares. 

Les systèmes aériens sans pilote (unmanned aerial systems, UAS) – ou drones – révolutionnent le secteur traditionnel des aéronefs avec pilote, surtout pour les petits et moyens cultivateurs. Il n’est généralement pas possible de survoler plus de 7 500 hectares avec un drone, vu sa lenteur et son altitude de vol. Le survol d’étendues moins importantes est toutefois possible. Les drones sont équipés des mêmes capteurs que les plus grands aéronefs, pour des coûts de déploiement et des temps de traitement bien moins élevés. Ils peuvent être transportés jusqu’à des zones très éloignées et difficiles d’accès et n’exigent pas de surface de décollage ou d’atterrissage.  

Les données générées par les drones peuvent être visualisées de la même façon que les autres données. Des cartes SIG peuvent être générées ou recherchées via un logiciel GIS en ligne et hors ligne ou sur papier. Des outils comme la ligne de visée ou le profilage sont aisément accessibles pour faciliter la planification de l’irrigation ou des zones d’atténuation du ruissellement. L’imagerie multispectrale peut permettre de contrôler ponctuellement la santé des végétaux et d’identifier des raisons possibles d’un retard de croissance. La surveillance du bétail et des clôtures peut également être réalisée pour une somme modique. Les orthophotos haute résolution permettent désormais d’identifier des plantations isolées et, à terme, celles-ci pourront être prises en compte pour faciliter les prédictions relatives aux récoltes et à la densification.  

Malgré les avantages apportés par les drones aux différents secteurs de l’agronomie, l’Afrique du Sud a sans doute les réglementations les plus strictes au monde quant à leur utilisation commerciale. Son approche musclée oblige les entreprises de drones à opérer soit illégalement au niveau local, soit en dehors du pays pour pouvoir poursuivre leurs activités. D’autres ont purement et simplement fermé boutique. Ces réglementations stipulent que l’utilisation des drones dans l’agriculture équivaut à une utilisation commerciale et que les drones doivent donc être soumis aux mêmes règles que les aéronefs commerciaux avec pilote. La procédure à respecter comprend les étapes suivantes : 

  • Licence de pilote à distance (remote pilots license, RPL).
  • Enregistrement de l’aéronef. 
  • Licence de service aérien (air service license, ASL) du département des transports. 
  • Certificat d’opérateur à distance (remote operators certificate, ROC) de l’Autorité sud-africaine de l’aviation civile. 

Les étapes ci-dessus ne sont décrites que brièvement et incluent une série de sous-étapes. Ces réglementations ne peuvent être respectées par un entrepreneur unique et exigent l’intervention d’un grand nombre d’acteurs : responsable de l’assurance qualité, responsable des opérations aériennes, chargé de sûreté, chargé de sécurité, etc. Le coût total du respect de ces obligations est supérieur à 500 000 rands (32 600 €) et la procédure dure plus de deux ans. Il arrive souvent que certains documents expirent, par exemple l’ASL, d’où l’obligation d’un renouvellement avant que le ROC puisse être délivré. 

Depuis que ces réglementations ont été publiées en 2014, 14 entreprises seulement ont été autorisées à opérer en toute légalité, avec plus de 400 demandes en retard. Et l’on peut se demander si une de ces 14 entreprises légalement autorisées peut respecter les exigences spécialisées du secteur agricole. Le travail agricole impose souvent le survol de distances très éloignées de l’opérateur et une dispense spéciale doit donc être accordée pour autoriser le survol de zones situées à plus de 500 mètres de l’opérateur. L’acceptation de la demande est dès lors d’autant plus difficile que c’est à l’entreprise de prouver aux autorités qu’elle est en mesure d’effectuer la mission en toute sécurité et qu’elle dispose de manuels pour le faire.  

Il est peu probable qu’un petit ou un moyen exploitant prenne la peine de se lancer dans une procédure aussi coûteuse et ardue. Ce serait une bonne chose qu’ils essaient de recourir aux services d’une entreprise professionnelle spécialisée mais il est peu probable que ce soit le cas en raison de la réglementation actuelle, et même à l’avenir vu le taux actuel d’octroi de ROC.  

D’aucuns ont suggéré que l’Autorité sud-africaine de l’aviation civile n’avait pas les moyens de lancer et de réglementer toutes les opérations prévues pour les drones. La situation risque encore de s’aggraver étant donné que le nombre de drones (plus de 500) et d’opérateurs (plus de 400 pilotes) ne cesse d’augmenter, d’où une pression toujours plus forte en vue de l’agrément de ces entreprises. Certains estiment qu’il serait préférable de supprimer l’ASL, ce qui contribuerait à accélérer et simplifier la procédure. C’est ce qu’ont déjà fait avec succès d’autres pays.  

 Pour en savoir plus sur l’utilisation de drones pour l’agriculture et partager votre expérience, rejoignez la communauté UAV4Ag sur www.uav4ag.org ou suivez-nous sur Twitter : @uav4ag et Facebook : @uav4ag

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.