Opinion

Les petits exploitants bénéficient-ils vraiment des applis mobiles ?

James Legg

Des applications pour aider les agriculteurs à sortir de la pauvreté

L’Afrique est le berceau de l’humanité, mais on a toujours le sentiment, au XXIe siècle, que ce continent a pris beaucoup de retard en matière de développement économique et de modernité. Bien que l’agriculture reste le principal moteur de l’économie dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, ce secteur est dominé par l’agriculture pluviale de subsistance, caractérisée par une faible productivité et des possibilités commerciales sous-développées. Parmi les principaux facteurs à l’origine de cette situation figurent la mauvaise qualité des infrastructures, l’accès restreint aux intrants et leur disponibilité limitée, ainsi que les difficultés rencontrées par les agriculteurs pour obtenir des informations récentes et pertinentes permettant d’améliorer leur production agricole.

Bien entendu, ces problèmes ne veulent pas dire que les programmes de développement agricole sont inefficaces. Au contraire, on enregistre d’importantes réussites dans tous les domaines du développement agricole. Mais instaurer le changement prend du temps et cette lenteur peut créer des frustrations. L’innovation technologique a des effets remarquables sur toute une série d’entreprises humaines, y compris l’agriculture. Est-il possible pour l’Afrique d’accélérer l’amélioration de ses systèmes agricoles via l’application ciblée de ces technologies ? Je pense que la réponse à cette question est “oui”, et ce pour trois raisons :

  1. les bonds technologiques – les pays africains ont déjà prouvé qu’ils étaient très doués pour surmonter leurs faiblesses infrastructurelles en sautant les étapes en matière de développement technologique. Entre autres exemples frappants, citons l’adoption de la technologie de la téléphonie mobile par des utilisateurs qui n’avaient jamais eu de ligne téléphonique fixe, ainsi que l’utilisation de services bancaires mobiles par des communautés rurales qui ne disposent même pas d’installations bancaires physiques de base ;
  2. la pénétration rapide des technologies de communication mobile – selon des rapports de la GSM Association, la pénétration des abonnements de téléphonie mobile en Afrique augmentera de 44 % à 52 % entre 2018 et 2025. Plus important encore pour les applications de données, l’utilisation de l’Internet mobile augmentera de 21 % à 40 % et l’adoption du smartphone de 34 % à 68 % pendant cette même période ;
  3. l’émergence de l’intelligence artificielle (IA) – le développement d’applications d’IA entre dans une phase quasi exponentielle. La coexistence de cette nouvelle technologie et de la révolution mobile en cours en Afrique signifie que l’IA sera en première ligne des nouvelles applications mobiles visant à renforcer l’agriculture africaine.

Exploiter le potentiel de l’IA

En gardant ces éléments à l’esprit, mon équipe de l’IITA a collaboré avec une équipe de l’Université de l'État de Pennsylvanie (PSU) dirigée par David Hughes pour commencer à mettre concrètement l’IA au service du développement agricole en Afrique. Ensemble, nous développons une application pour smartphone qui utilisera l’IA basée sur l’apprentissage automatique pour diagnostiquer les maladies du manioc et les dommages causés à cette plante par les nuisibles. Le manioc est la principale culture produite en Afrique et elle joue un rôle crucial pour préserver la sécurité alimentaire, mais cette plante est ravagée par des maladies virales depuis plusieurs dizaines d’années. Plus de la moitié des plants de manioc d’Afrique sont touchés par deux maladies virales : la mosaïque du manioc et la striure brune du manioc.

Chaque année en Afrique, plus de 800 millions d’euros partent en fumée à cause de ces deux maladies. Elles provoquent des symptômes qui peuvent être facilement identifiés par des chercheurs qualifiés ou des agents de vulgarisation et, une fois la maladie identifiée, des conseils sont disponibles pour la combattre efficacement. Cependant, peu d’agriculteurs connaissent l’existence de ces maladies, et plus rares encore sont ceux qui ont accès aux informations pour les maîtriser. Face à ce problème, les chercheurs de l’IITA, de la PSU et moi-même nous sommes posé ces questions : que se passerait-il si les agriculteurs pouvaient reconnaître eux-mêmes ces maladies ? Et s’ils pouvaient aussi recevoir des conseils pour les combattre ? Et s’ils pouvaient être mis en contact avec un réseau de producteurs, de travailleurs agricoles et de chercheurs œuvrant ensemble pour lutter contre ces maladies et améliorer la productivité du manioc ?

Généraliser l’adoption de l’application

Les tests de l’application d’IA menés en Tanzanie ont obtenu des résultats très prometteurs : l’application est capable de faire la distinction entre les deux maladies, ainsi qu’entre des dégâts causés par l’acarien vert du manioc et des feuilles en bonne santé. L’application fournira également aux agriculteurs des informations pour lutter contre ces maladies et les coordonnées d’agents de vulgarisation/recherche à proximité, ainsi que d’autres sources d’information. L’application sera d’abord disponible pour un nombre limité d’utilisateurs ciblés, afin d’obtenir des données de validation finales. Toutefois, nous espérons déployer une version bêta avant la fin de 2018. Cette version devrait être téléchargeable gratuitement et utilisable hors ligne par toute personne possédant un smartphone.

L’équipe prévoit de promouvoir l’application et d’encourager les agriculteurs et les agents de vulgarisation à l’utiliser en mettant en place un vaste programme de sensibilisation et de formation en 2019. Un aspect clé de cette campagne consistera à démontrer comment l’application peut aider les agriculteurs à avoir accès à des mesures de contrôle des maladies – comme des variétés de semences améliorées et des plants non contaminés – et à appliquer des mesures phytosanitaires de base, comme la sélection de tiges saines à replanter.

Cette application d’IA n’est qu’un exemple illustrant la révolution de l’information et de l’agriculture que devrait bientôt connaître l’Afrique. L’équipe de la PSU et de l’IITA a entièrement confiance dans le potentiel de l’application d’IA pour le manioc, mais celle-ci ne sera certainement que l’un des outils logiciels pour téléphone toujours plus nombreux qui contribueront à faire sortir des centaines de millions d’agriculteurs africains de la pauvreté.

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.