Opinion

Les petits exploitants bénéficient-ils vraiment des applis mobiles ?

Heike Baumüller

Applis : des impacts qu'il reste à prouver

En Afrique, les régions rurales restent confrontées à des infrastructures mal développées, à des services de vulgarisation insuffisants et à des opportunités limitées en matière d’emploi et de revenus. De nombreux petits exploitants agricoles font face à des difficultés pour accéder aux informations sur les méthodes de production, les tendances météorologiques ou encore les prix. Ces mêmes fermiers se retrouvent souvent exclus des marchés d’intrants et extrants ainsi que des services financiers – assurances, prêts et services bancaires – qui pourraient pourtant les aider à atténuer les risques et à mieux gérer leurs opérations agricoles. La capacité des téléphones portables à remédier à ces problèmes suscite beaucoup d’espoir. La diffusion rapide de cette technologie et l’engouement initial autour de son potentiel ont entraîné des investissements dans les solutions offertes aux agricultures via le téléphone portable. Une évolution également favorisée par l’émergence d’une communauté de start-up dans de nombreux pays africains, à la recherche d’opportunités commerciales. 

Répartir les bénéfices

Aujourd’hui, de nombreuses applis sont disponibles pour les petits exploitants et beaucoup sont convaincus de leur potentiel. Mais que savons-nous réellement de leurs impacts ? La réponse est simple : pas grand-chose. Les preuves empiriques des effets des applis sont peu nombreuses. Beaucoup ne sont pas encore adoptées suffisamment largement en raison, entre autres, de modèles d’entreprise inadaptés, d’un accès limité aux financements et de difficultés de commercialisation. Il est donc difficile d’étudier leur pouvoir de transformation. De plus, le développement d’applis mobiles en Afrique est de plus en plus porté par le secteur privé. Bien que ces fournisseurs de services mènent leurs propres évaluations, ils n’ont que peu d’intérêt à partager leurs données – qui permettraient pourtant de mieux connaître l'utilisation de l'appli, ses utilisateurs et son impact.

Parmi les études empiriques publiées à ce jour, la plupart se concentrent sur les services d’information et, dans une moindre mesure, sur la commercialisation et les paiements mobiles (études passées en revue dans Baumüller, 2018 – voir ci-dessous). La littérature nous permet de tirer quelques conclusions préliminaires. Les agriculteurs indiquent souvent avoir bénéficié des services d’information, principalement à travers une amélioration de la planification de la production et de la gestion des risques météorologiques. Si c’est aussi le cas pour les services d’information sur les prix, ces perceptions positives ne sont pas toujours confirmées par les données collectées sur les prix. La plupart des études qui se sont penchées sur les aides à la commercialisation basées sur le téléphone portable ont constaté que les applis mobiles avaient des effets limités sur les structures de commercialisation et les tendances commerciales, qui restaient globalement inchangées en raison d’autres contraintes, comme le manque d’autres options de commercialisation ou la dépendance vis-à-vis de l’acheteur pour l’obtention de crédits ou d’intrants. Le principal avantage des services bancaires mobiles pour les agriculteurs est qu’ils leur permettent de recevoir plus facilement de l’argent, notamment les envois de fonds.

Combler des lacunes dans la recherche

Nos connaissances en la matière sont cependant restreintes. Les études existantes sur les services mobiles offerts aux petits exploitants ont pour la plupart des méthodologies et objets limités. La majorité d’entre elles reposent sur des enquêtes de perception et peu collectent d’autres types de données ou mènent des expériences contrôlées. Par conséquent, nous manquons souvent de mesures d’impact objectives. En outre, la littérature fait fréquemment une distinction entre les utilisateurs et les non-utilisateurs, mais peu d’efforts sont consentis pour étudier différents groupes d’utilisateurs, par exemple en fonction du sexe, du niveau d’éducation ou du statut social. Aucun effort n’est par ailleurs fourni pour identifier l’utilisation réelle des applis, ni pour associer leurs impacts à des modes d’utilisation ou types d’utilisateur.

De nombreuses applis, notamment pour la gestion des exploitations agricoles et chaînes de valeur, la formation et l’éducation, l’assurance, le crédit ou les réseaux sociaux, n’ont pas été suffisamment étudiées pour nous permettre de tirer des conclusions significatives. Notons aussi que les études prennent rarement en compte le contexte dans lequel un service mobile est fourni, par exemple en comparant l’appli à d’autres canaux de fourniture du même service ou en examinant les contraintes contextuelles qui empêchent les agriculteurs de bénéficier du service offert.

Les applis mobiles ont certainement leur place dans l’ensemble de mesures qui peuvent soutenir les petits exploitants africains, à condition qu’elles soient intégrées à des stratégies de développement agricole plus larges et à des cadres juridiques et institutionnels propices. De meilleures recherches sont cependant requises pour orienter leur conception et s’assurer que les solutions mobiles soient axées sur la résolution des problèmes et non sur la technologie elle-même. Il est aussi important de garder à l’esprit que les technologies et les personnes changent et que, par conséquent, les opportunités de fournir aux petits exploitants des services basés sur des applis changeront aussi. Pour l’instant, des intermédiaires comme les transformateurs, les agents de vulgarisation, les organisations paysannes ou les négociants agricoles, peuvent jouer un rôle important dans la facilitation de l’utilisation des solutions mobiles en réduisant leur complexité. Alors que les technologies évoluent, que la culture numérique s’améliore et que les régions rurales se développent, les agriculteurs seront en mesure de gravir l’échelle technologique afin de profiter de la révolution mobile dans le secteur agricole.

Pour cet article, nous nous appuyons sur celui de Baumüller, H. (2018) The little we know: An exploratory literature review on the utility of mobile phone-enabled services for smallholder farmers, Journal of International Development 30 (1): 134-154. Disponible à l’adresse : https://tinyurl.com/y7lgz35h

 

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