Ousmane Badiane : réduire le déséquilibre commercial de l’Afrique

Directeur de l’IFPRI (Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) pour l'Afrique, le Dr Ousmane Badiane met en avant des pistes pour stimuler le commerce intra-régional sur le continent africain, alors que l'IFPRI et le CTA viennent de publier le rapport African Agriculture Trade Monitor 2018.

La dépendance de l'Afrique à l'égard des importations est à l’origine de déséquilibres commerciaux à l’échelle mondiale. Quelles sont les recommandations formulées dans l’African Agriculture Trade Monitor 2018 pour remédier à ce problème  ?

Ce rapport examine les éléments qui sous-tendent la performance des pays africains sur les marchés agricoles et alimentaires mondiaux. Il “dissèque” les principales composantes du commerce : dans quelle mesure les importations ont-elles augmenté ? Comment la demande des marchés mondiaux a-t-elle augmenté et dans quelle mesure l'offre des pays africains a-t-elle augmenté au fil du temps sur ces marchés ? Lorsqu'on examine attentivement le mouvement de ces différents éléments, on constate que le déséquilibre commercial lié à la hausse des importations africaines n’est pas dû aux moins bonnes performances des pays du continent sur les marchés mondiaux. L'augmentation des exportations agricoles de l'Afrique vers le reste du monde en témoigne. Ce que les chiffres montrent, c'est que, si les exportations agricoles des pays africains ont triplé, leurs importations ont quant à elles plus que quadruplé, d’où ce déséquilibre commercial.

Ce déséquilibre commercial tient au fait que leurs importations augmentent beaucoup plus rapidement que leurs exportations, en raison de la croissance démographique, de l'urbanisation rapide et de la progression des revenus. Survenant au lendemain de plus de deux décennies de faible croissance économique, ces trois forces combinées ont stimulé la demande, y compris les importations, à un rythme bien plus rapide que ce que l’agriculture, en tant que processus biologique, peut obtenir et maintenir sur le long terme.

Comment une augmentation des échanges commerciaux intra-régionaux renforcera-t-elle les économies des États africains ?

Dans la majeure partie de l'Afrique, le secteur agricole est essentiellement tourné vers les marchés d’exportation, y compris les marches régionaux transfrontaliers. L’écart entre l’offre et la demande de produits agricoles en Afrique a été évalué à 39 milliards d’euros. Plus l’on renforce l’intégration des marchés africains et plus les produits peuvent circuler et être échangés à un coût raisonnable et de manière compétitive entre les pays, plus les petits exploitants africains seront compétitifs sur ces marchés et tireront profit de l’écart de plus en plus important entre l’offre et la demande. De nombreux produits de base sont spécifiques à l'Afrique, comme le maïs blanc, le manioc et le millet, qui sont principalement commercialisés à l'échelle régionale.

Le commerce intra-africain est aussi important pour l'avenir de l'Afrique et de son secteur agricole, car un élément clé derrière la demande observée actuellement est la croissance rapide de la classe moyenne dans les zones urbaines. Il est prouvé que cette hausse des revenus ne s’accompagne pas d’une augmentation de la demande et des importations de caviar, de vins et de fromage. Non, ces citadins souhaitent avant tout consommer des produits de base locaux, plus traditionnels. Mais ils veulent que ces produits soient transformés pour faciliter leur préparation et qu’ils soient mieux conditionnés. Ces chaînes de valeur émergentes et leurs composantes – des entreprises de conditionnement au secteur du marketing, en passant par la distribution, la transformation et la certification, mais aussi les responsables de la sûreté des aliments – seraient les premiers bénéficiaires d’un commerce agricole intra-africain croissant.

Quels sont les principaux obstacles au commerce agricole en Afrique ? Avez-vous des exemples qui montrent comment surmonter ces problèmes ?

Le sous-investissement dans les infrastructures et des réglementations et des politiques peu favorables limitent la circulation transfrontalière des produits de base, ce qui en retour augmente les coûts du commerce. Il faut que cela change ! Aussi longtemps que ces obstacles n’auront pas été levés, les échanges commerciaux ne pourront croître et les petits agriculteurs continueront à être pénalisés. Pour améliorer leurs revenus, les agriculteurs doivent avoir accès aux marchés régionaux. Il faut bien se rendre compte que, lorsque l’offre est insuffisante, les échanges avec les pays voisins offrent aux agriculteurs l’occasion de gagner plus d’argent. Nous constatons que des pays d’Afrique de l'Est et de l'Ouest consentent de réels efforts pour lever tous les obstacles politiques et réglementaires à la circulation des produits de base. Néanmoins, le virage n’a pas encore été totalement effectué, puisque de nombreux pays imposent encore trop souvent des embargos ou d’autres interférences dans le commerce avec leurs voisins. Les décideurs politiques doivent comprendre que les marchés – lorsqu’ils remplissent leur fonction – doivent être ouverts à tous et qu’ils peuvent ainsi fonctionner parfaitement. Les gouvernements doivent accepter l'idée de marchés communs régionaux, au sein desquels les marchandises doivent pouvoir circuler librement. Les marchés intra-régionaux font partie de la solution et non du problème. Le problème est que certains fonctionnaires n’ont  pas confiance dans les bénéfices du commerce.

Quelles sont les principales tendances émergentes du commerce africain et quel en est l’impact pour l’avenir du secteur agricole ?

Le secteur des fruits et des légumes est devenu assez dynamique, surtout en Afrique de l'Ouest. Les exportations de fruits et légumes du Sénégal vers l'UE ont augmenté à raison de 50 % par an entre le début des années 2000 et 2016 environ. Les haricots verts, les mangues et les tomates cerises figurent parmi les principales exportations. Le Sénégal n’est pas seul. Les exportations du Burkina Faso, de la Côte d'Ivoire et du Mali sont également en hausse. La proximité du marché européen et l’augmentation de la demande des consommateurs urbains ont contribué à stimuler la croissance de ce secteur.

Une autre nouvelle tendance est la transformation rapide des chaînes de valeur des produits de base traditionnels, comme je l’ai déjà dit. Par exemple, au début des années 1970 au Sénégal, on ne pouvait consommer du mil que dans les régions où cette céréale était cultivée. Aujourd’hui, je peux trouver des produits à base de mil, fabriqués au Mali ou au Sénégal, dans plusieurs magasins des alentours de Washington DC. Les produits de base traditionnels transformés ont fait leur entrée sur le marché des consommateurs urbains. C’est là une nouvelle tendance qui offre de nombreuses perspectives. Les dizaines de milliers de nouvelles entreprises spécialisées dans la transformation des produits de base doivent avoir accès aux technologies pour encourager les innovations autour de nouveaux produits et de la transformation. Elles ont aussi besoin de capitaux pour investir dans leur développement. Enfin, elles doivent être soutenues par un environnement réglementaire leur permettant d’être compétitives. De nombreuses mesures doivent encore être prises pour faire en sorte que ces entreprises se développent et deviennent plus rentables, qu’elles saisissent les opportunités créées par la hausse rapide de la demande alimentaire dans les marchés urbains et transfrontaliers.

Alex Miller

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.