Jean-Louis Chaléard: quand le vivrier devient culture commerciale

En Afrique, l’accélération de l'urbanisation, notamment des villes secondaires, constitue un nouveau marché important pour l'agriculture locale, permettant l'essor du “vivrier marchand”, constate Jean-Louis Chaléard, professeur émérite à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, qui a codirigé le récent ouvrage Villes et campagnes en relations.

Comment percevez-vous la relation entre la ville et la campagne en Afrique, notamment les petites villes ?

Le poids des métropoles dans tous les pays africains est considérable, mais, depuis quelques décennies, on assiste à l’essor d'une urbanisation par le bas, avec la multiplication du nombre de petites villes. Celles-ci sont souvent très proches des campagnes : les populations rurales peuvent s'y rendre assez facilement et faire un aller-retour dans la journée, ce qui facilite la commercialisation des produits agricoles, permet d’acheter des biens issus de la mondialisation ou de recharger son téléphone portable. Les mentalités sont peu à peu profondément transformées.

Cela influe-t-il sur ce que les agriculteurs cultivent ?

Depuis plus d’une trentaine d'années déjà, en Côte d'Ivoire, le "vivrier marchand", c'est-à-dire les cultures vivrières destinées au marché urbain, se développe. Pendant très longtemps, les agriculteurs en Afrique vivaient d'une part de cultures vivrières d'autosubsistance, d'autre part de cultures d'exportation qui leur rapportaient de l'argent. Avec l’urbanisation, autant des petites et des grandes villes, laquelle a créé des marchés, les cultures vivrières sont devenues des cultures commerciales.

C'est-à-dire ?

Par exemple, autour d'Abidjan, vous avez eu une extension de la culture du manioc pour le transformer et faire de l'attiéké, un aliment de base à Abidjan. Le manioc plus rémunérateur a, en partie, remplacé le café et le cacao.

Dans le Nord-Est de la Côte d'Ivoire, pour des raisons historiques, il n'y a pas eu de développement de cultures d'exportation. Mais avec l'expansion des marchés urbains et l'amélioration du réseau routier, la culture d'une variété d'igname précoce, très prisée sur le marché abidjanais, s'est développée, fournissant des revenus aux agriculteurs.

D'ores et déjà, parvient-on à mesurer un impact positif sur la vie des agriculteurs ?

En Afrique, il y a très peu de grandes enquêtes budget-consommation qui permettent de répondre à la question. Mais on a des indicateurs.

Lors de la grave crise du cacao dans les années 1987 à 1990, les revenus des producteurs ont chuté et les agriculteurs, notamment les femmes, ont été sauvés par la vente de produits vivriers. Plus récemment, lors de la grande crise alimentaire en 2007-2008, vous avez eu des mouvements contre la vie chère à Abidjan. Mais dans certaines petites villes du Sud, la crise a été résolue par la consommation de produits locaux, comme la banane plantain développée par les agriculteurs proches des villes.

Au Sénégal où il ne pleut pas assez pour la banane, des agriculteurs dans l'Est et le Sud, deux régions plutôt marginales, ont développé la culture irriguée de la banane dessert et en retirent des revenus, bouleversant de ce fait les systèmes de culture.

Comment la périurbanisation est-elle vécue par le monde agricole rural ?

Autour de Dakar et d'Abidjan, mais aussi de Nairobi, c'est plutôt bien vécu, contrairement à ce qu'on pourrait penser. Les agriculteurs sont assez contents de voir arriver la ville qui leur apporte l'eau, l'électricité, des routes… Un certain confort. Dans la famille, certains pourront avoir des emplois urbains permettant de diversifier les ressources des ménages.

Des agriculteurs développent aussi des cultures intensives en périphérie des villes pour profiter des marchés urbains et rentabiliser l’hectare devenu cher. Il s'agit de cultures maraîchères, d'élevages de porc, de volaille, entre autres.

Mais le périurbain grignote la terre…

Effectivement, en périphérie des villes, les agriculteurs sont plus ou moins exclus de la production agricole par la transformation de leurs champs en terre à bâtir. Mais dans certains cas, des autochtones se transforment en véritables promoteurs immobiliers. Ils vendent la terre car, s'ils ne la vendent pas, ils risquent de la perdre face à l’avancée de la ville et, en plus, cela leur rapporte de l'argent. Souvent, ce sont des chefs de terre coutumiers ou des chefs de lignage qui contrôlent le foncier et en tirent bénéfice. Le problème est que tous les villageois n’en profitent pas également.

Bénédicte Châtel

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.