Finances : les business angels donnent des ailes aux agripreneurs

Ces “investisseurs providentiels” comblent un manque en fournissant du capital et un mentorat à des entreprises qui peinent à obtenir des financements par les canaux traditionnels. Avec ces financements alternatifs, nombre d’agripreneurs africains démarrent leur activité et augmentent leur rentabilité.

Le sommet Africain des business angels offre l'opportunité aux entrepreneurs d'avoir accès à des investisseurs providentiels en phase de démarrage. © Africa Business Angels Network

Les agriculteurs africains sont généralement mal intégrés dans les chaînes de valeur et n’ont pas suffisamment accès à l’expertise technique, aux marchés et aux capitaux. Parmi ceux-ci, de nombreux aspirants agripreneurs ainsi que des micro- et des petites et moyennes entreprises (MPME) se trouvent dans une situation intermédiaire : ils sont trop grands pour obtenir des microcrédits, mais trop petits pour avoir accès aux crédits ou capitaux des institutions financières. Selon la Banque mondiale, sur les 40 millions de MPME africaines, tous secteurs confondus, 22 millions n’auraient pas accès ou pas suffisamment accès aux services de financement. Il est par conséquent crucial d’investir dans les MPME pour stimuler la productivité agricole et générer des opportunités d’emploi.

Pour aider les entreprises en phase de démarrage à obtenir des fonds, une série de nouvelles options de financement créatives sont en train d’émerger en Afrique. Parmi celles-ci figurent les investisseurs providentiels – plus connus sous le nom de business angels : des personnes aisées qui investissent dans de nouvelles entreprises dès leur création, en échange de parts dans celles-ci une fois qu’elles sont mieux établies. Comme les business angels utilisent leurs propres ressources financières, ils offrent généralement des financements plus favorables et flexibles que la plupart des banques et institutions financières officielles.

Kigali Farms, au Rwanda, est un bon exemple de start-up agricole. Spécialisée dans les champignons, l’entreprise fournit aux familles d’agriculteurs une denrée alimentaire particulièrement nutritive et une nouvelle source de revenus (le surplus est racheté aux agriculteurs et vendu aux consommateurs urbains). L’agripreneur Laurent Demuynck, qui a lancé l’exploitation en 2010, a constaté que les banques locales hésitaient à financer les entreprises agricoles et qu’elles pratiquaient des taux d’intérêt dépassant les 16 %. Le PDG de Kigali Farms a finalement reçu une subvention de 200 000 € de la DEG, un organisme qui finance et soutient les entreprises du secteur privé dans les pays en développement, avec l’objectif de promouvoir une croissance économique durable et de créer un impact sociétal. Ce financement a ouvert la voie à plusieurs autres subventions et investissements d’impact/sociaux. “Sans ce capital de démarrage, je n’aurais pas été en mesure d’atteindre plus de 1 700 petits exploitants, de créer des emplois et de continuer à développer mon entreprise”, souligne Laurent Demuynck.

Portrait d’un business angel

Selon Sheena Raikundalia d’IntelleCap, une société qui crée des entreprises sociales et les aide à élargir leurs activités pour attirer des investisseurs, “les business angels africains sont généralement des hommes et femmes d’affaires prospères, qui souhaitent apporter leur aide en retour. Ils ne veulent plus seulement effectuer ponctuellement des dons de bienfaisance, mais investir dans des entreprises susceptibles de se développer et d’avoir un impact positif sur la société”.

Idris Bello, qui se décrit lui-même comme un “afropreneur”, est un investisseur providentiel, ainsi que le cofondateur de The Wennovation Hub (voir Spore, Canaliser les investissements vers l’agrobusiness). Selon l’homme d’affaires, le phénomène des business angels n’est pas nouveau en Afrique, mais ceux-ci investissaient habituellement dans l’immobilier, le pétrole, l’extraction minière et d’autres industries similaires, moins risquées. Cependant, ces dernières années, ils se sont davantage intéressés aux investissements “d’impact” ou “sociaux” dans des entreprises actives dans le secteur de l’agriculture durable, de l’énergie verte et des services de base abordables, comme l’éducation et la santé.

Idris Bello a réalisé quelques investissements agricoles, notamment dans Rashak, une entreprise de transformation d’huile de palmiste, en 2016. “En plus d’injecter du capital pour l’achat de nouveaux équipements et générateurs, nous fournissons aussi des technologies et une expertise en gestion pour aider l’entreprise à élargir ses activités”, explique-t-il. Rashak travaille avec un groupe de 25 petits exploitants auprès desquels elle s’approvisionne directement, se passant ainsi d’intermédiaire. Les agriculteurs ont formé une coopérative et ont accès à d’autres avantages, comme des crédits. “Il s’agit d’une entreprise de taille intermédiaire – entre la petite et la moyenne entreprise”, note-t-il. “Nous ne voulons pas grandir trop vite.” L’entreprise ne fournit pas seulement des emplois, elle aide aussi les agriculteurs à stocker l’huile de palme après la récolte. Comme il s’agit d’un produit saisonnier, les agriculteurs ne sont ainsi plus soumis aux bas prix à la fin de la saison de récolte et ils bénéficient d’un revenu garanti tout au long de l’année. Pour Rashak, la prochaine étape sera de fournir d’autres avantages aux familles d’agriculteurs impliquées, comme des services d’éducation et de vulgarisation agricole.

Relever le défi de la visibilité

Selon Idris Bello, “avec les investissements d’impact, nous rencontrons un défi de visibilité à plusieurs niveaux”. À travers Rashak et d’autres investissements sociaux, l’homme d’affaires et d’autres investisseurs providentiels devront démontrer qu’un retour financier et un impact social sont possibles. “Les business angels doivent cesser de croire qu’un investissement ne peut avoir qu’un impact financier ou social”, affirme-t-il. “La meilleure façon de les en convaincre est de leur présenter des résultats qui montrent que l’on peut enregistrer des retours financiers tout en ayant un impact social.”

Les business angels doivent aussi savoir où chercher les entreprises dans lesquelles investir. Sheena Raikundalia, basée à Nairobi, souligne que les entreprises doivent d’abord “être prêtes à recevoir des investissements” avant d’être présentées aux investisseurs potentiels. Son équipe travaille avec des entreprises sélectionnées et présente huit à dix d’entre elles à son réseau de potentiels investisseurs providentiels, plusieurs fois par an.

Des forums et des plateformes de financement similaires voient le jour aux quatre coins de l’Afrique et jouent un rôle crucial en réunissant les investisseurs providentiels et les entrepreneurs qui ont besoin de capital pour fonder leur entreprise et élargir leurs activités. En 2012, Idris Bello s’est associé à plusieurs partenaires. Avec le soutien technique du programme de la Banque mondiale infoDev, ils ont contribué à fonder le Lagos Angels Network (LAN). Cette plateforme a attiré des habitants plus jeunes de Lagos qui souhaitaient former des entrepreneurs et investir dans leur start-up. Le réseau compte aujourd’hui une quarantaine de membres et a abouti à la création de l’Africa Business Angels Network, qui soutient des réseaux d’investisseurs en phase de démarrage et entend “sensibiliser davantage d’investisseurs aux opportunités en Afrique”, ajoute Idris Bello.

L’homme d’affaires indique qu’une autre façon d’encourager les business angels africains à réaliser des investissements d’impact consiste à faire appel à des investisseurs providentiels expérimentés venant de pays plus développés afin de susciter l’intérêt des investisseurs locaux. En 2016, il a observé que la visite surprise de Mark Zuckerberg à Lagos et son investissement dans la start-up technologique nigériane Andela, à travers la Chan Zuckerberg Foundation, avait “fait le buzz” parmi les investisseurs nigérians et encouragé les investissements dans les start-up. Ce que confirme Sheena Raikundalia, avant de préciser qu’en Afrique de l’Est “les investisseurs étrangers constituent une grande partie des investisseurs providentiels”. Le Somali AgriFood Fund, par exemple, a libéré du capital provenant de la diaspora somalienne dans le monde, pour un total de plus de 800 000 € (voir Spore, L’agriculture, un marché d’avenir pour la diaspora). Les co-investisseurs locaux attirent aussi les investisseurs étrangers, car ils connaissent les coutumes locales et peuvent ouvrir des portes.

Si la tendance est à l’apparition de nouveaux réseaux d’investisseurs providentiels dans toute l'Afrique, ceux-ci ne permettront pas à eux seuls de combler le manque de capital et de crédits pour les MPME. Néanmoins, ils commencent à se tourner vers les start-up et les entreprises intermédiaires en les aidant à se lancer et, une fois qu’elles sont mieux établies, en leur permettant d’accéder aux financements traditionnels. Grâce à cette nouvelle source de financement associée à trois éléments cruciaux – le mentorat, la gestion et l’engagement social –, les business angels ont l’opportunité de faire une différence significative dans l’agriculture africaine.

Yassir Islam

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.