Changer le paysage afin de saisir les opportunités en matière de financement agricole

SPORE s’entretient avec Lamon Rutten, chef du programme Politiques, marchés et TIC du CTA, sur sa vision d’un nouveau paysage du financement agricole dans l’ensemble des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP).

Un négociateur de la African Development Bank @ FETHI BELAID/AFP/Getty Images

Étant donné le grave manque de capitaux auquel sont confrontés de nombreux producteurs dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), n’est-il pas crucial d’intensifier les relations entre les agriculteurs/producteurs d’une part, les sociétés de logistique, les prestataires de services financiers et les institutions financières d’autre part? Et quelle est l’ampleur du défi que constitue la formation?

Pour la société dans son ensemble, il est indispensable de réduire le manque de financement, à la fois pour garantir l'approvisionnement en denrées alimentaires des populations urbaines en croissance rapide à un prix abordable et pour sortir les populations rurales des pièges de la pauvreté. Ce manque de financement existe pour une raison: la perception, chez les prestataires de services financiers, qu'ils ne peuvent pas financer les agriculteurs/producteurs de manière profitable en courant un risque acceptable - que ce soit directement ou indirectement. Entre autres choses, ils sont souvent mal informés des opportunités que présentent les filières courtes (nationales ou internationales) - les agriculteurs qui approvisionnent les villes -.alors que ces opportunités sont beaucoup plus intéressantes que celles des cultures d'exportation traditionnelles sur lesquelles la plupart des banquiers se sont concentrés jusqu'à présent.

Établir des liens entre les agriculteurs et les financiers, en particulier par le biais de chaînes de valeur bien organisées, permet de s'attaquer à ce problème de manière globale: cela aide les financiers à mieux comprendre les opportunités et les contraintes de l'agriculture, cela leur permet de financer l'ensemble de la chaîne - de la ferme à l'assiette - et cela réduit les risques à la fois pour les agriculteurs et les financiers. Les prestataires de services logistiques de différents types devront restructurer ces chaînes de valeur et il faudrait être plus attentif au renforcement de ces “ intégrateurs de chaînes.

Le défi de l'éducation est crucial, mais avant que l'on puisse s'y attaquer, nous devons affronter le défi de la perception qui fait que de nombreux financiers pensent toujours qu'il ne vaut pas la peine de s'intéresser aux opportunités liées au financement de l'agriculture.

Quelles étaient les initiatives marquantes que vous avez observées dans le financement agricole au sein des pays ACP ces dernières années?

Il y a quelques initiatives intéressantes en cours, bien que nous soyons toujours en train d'en tirer les enseignements et d'essayer de les interpréter afin de pouvoir les développer à plus grande échelle.

Des systèmes de garantie des prêts agricoles sont à nouveau testés et de nouveaux moyens sont mis en œuvre pour déterminer si le rapport qualité/prix est intéressant. Le financement par récépissé d'entrepôt - et notamment la gestion des collatéraux - est en train d'être analysé scrupuleusement. Nous tentons également de nous attaquer aux assurances contre les risques climatiques. Les financiers commencent à utiliser les technologies de l'information et des communications (TIC) pour développer de nouveaux modèles d'octroi de financements agricoles, pas uniquement pour automatiser les modèles existants (par exemple, pour permettre aux investisseurs d'octroyer des remises sur facture aux agriculteurs qui approvisionnent la chaîne de valeur nationale). En outre, certains pays commencent à mettre sur pied des registres de collatéraux centralisés. Pour conclure quelques initiatives sont en cours afin de mettre au point des modèles de bourse des matières premières viables, qui incluent tous des systèmes de récépissé d'entrepôt.

Concernant l’Afrique en particulier, quels sont les principaux défis/obstacles qui freinent l’évolution du monde de la finance? Et quels sont les facteurs qui pourraient réellement faire la différence?

Les financements, comme d'ailleurs les opportunités en matière de commercialisation de produits agricoles, sont souvent limités par une série de facteurs - piètre qualité de l'infrastructure et de la logistique, politiques publiques handicapantes, mauvaises dispositions contractuelles, etc.

Plusieurs actions seront profitables pour des groupes spécifiques, par exemple la mise en place de meilleurs services de gestion des collatéraux, la reproduction de modèles de financement de la chaîne de valeur qui se sont avérés efficaces ailleurs, ou un usage approprié des nombreuses nouvelles opportunités offertes par les TIC. Ces avantages vont s'additionner avec le temps. Mais pour réaliser des progrès rapides et globaux, une action concertée sur différents fronts est nécessaire, ce qui exige à son tour une volonté authentique de travailler dans des partenariats public- privé. Cela s'est avéré difficile dans la pratique, et en matière de financement de l'agriculture, la meilleure approche pourrait être de concentrer les efforts sur des couloirs commerciaux spécifiques à fort potentiel, et destinés à des matières premières spécifiques.

On parle beaucoup des “titres de produits agricoles" - (CPR). Pensez-vous que cet instrument financier devrait être intégré dans le financement de l’agriculture en Afrique?

Le financement bancaire de l'agriculture en Afrique présente d'importantes lacunes: il est tout simplement insuffisant, en particulier pour les échéances plus longues, parce que les banques n'ont pas beaucoup investi dans la compréhension de l'agriculture. Les banques dans leur ensemble n'ont pas développé d'instruments appropriés pour les prêts agricoles et elles ajoutent des primes de risque excessivement élevées, ce qui, avec les frais administratifs élevés, engendre des taux d'intérêt prohibitifs.

La concurrence des marchés des capitaux peut être utile sur tous les fronts. Les CPR sont un instrument possible. Ils requièrent des conditions qui seront difficiles à mettre en place à court et à moyen terme aux niveaux nationaux, mais qui peuvent être reproduites contractuellement dans le cadre d'environnements plus limités, par exemple au sein d'un système de bourses de matières premières ou peut-être même d'un système électronique d'enregistrement des collatéraux.

Le système de récépissés d’entrepôt reste très lacunaire en Afrique subsaharienne. Pourquoi, et que peut-on faire pour améliorer la situation dans certains pays?

Ces dernières décennies, des investissements massifs ont été consentis dans l'infrastructure d'entreposage de nombreux pays, mais les entrepôts sont vus comme des sites de stockage plutôt que comme des prestataires de services logistiques, et encore moins comme des instruments de financement post-récolte.

Des banques ont utilisé les entrepôts pour garantir des emprunts, mais uniquement, en principe, dans le cadre d'opérations uniques, pour une période limitée et pour un seul client. De tels arrangements négociés au coup par coup sont chers. Nous devons développer des modèles qui permettent aux financiers de recourir systématiquement aux systèmes de récépissés d'entrepôt, et ce à un coût beaucoup moins élevé.

Les donateurs et les gouvernements peuvent contribuer à réduire les frais (et les risques) juridiques et réglementaires; l'adoption de systèmes de récépissés électroniques sera utile; et de nouveaux « business models » (comme l'approche indienne de la gestion des collatéraux) devraient faire baisser les frais de gestion des collatéraux.

Une gestion des collatéraux sûre et de qualité constitue un élément essentiel de l'amélioration de la chaîne de valeur au sein du financement de l’agriculture. Quelle est votre opinion concernant le développement potentiel d’une société panafricaine de gestion des collatéraux? Est-ce faisable? Est-ce nécessaire.

Par le passé, et même actuellement dans certaines régions comme l'Amérique latine et la Turquie, les banques ont pris l'habitude de mettre sur pied des filiales de gestion des collatéraux afin d'étendre leur système dépositaire, ce qui leur permet d'accepter une large gamme de matières premières à plusieurs endroits comme collatéraux d'emprunts. Pourquoi ce système ne fonctionne-t-il pas en Afrique, alors qu'il pourrait être une bonne stratégie de pénétration du marché par les banques africaines?

En tout cas, une nouvelle approche de la gestion des collatéraux est nécessaire: les sociétés internationales de gestion des collatéraux actives en Afrique sont de moins en moins nombreuses et les sociétés locales ne sont pas suffisamment solides pour rassurer les banques. Pour une société de gestion des collatéraux, il est crucial d'atteindre rapidement une masse critique afin de pouvoir répartir les frais fixes sur un grand nombre de transactions et - encore plus important - d'être à même de bien diversifier les risques. La manière la plus aisée d'atteindre cet objectif, à mon sens, consiste à ce qu'un certain nombre de financiers désireux d'étendre leur présence dans le secteur agricole investissent conjointement dans une société de gestion des collatéraux qui opérerait d'abord sur mandats de ces investisseurs avant de commencer à proposer ses services à d'autres financiers.

Les marges potentielles sur les prêts agricoles sont très élevées et vu les tendances démographiques, les opportunités vont se multiplier. Ainsi, il peut être très rentable de développer des mécanismes solides d'octrois de prêts agricoles et la gestion des collatéraux/le support aux crédits est, à mon sens, l'une des opportunités les plus aisées à exploiter.

Les bourses de matières premières s’avèrent très utiles pour fournir aux producteurs agricoles un prix équitable et cohérent pour leurs produits. Quelle est l’importance du développement et de la diffusion des bourses de matières premières dans le contexte africain?

Elle est très grande. Dans les marchés émergents (et cela inclut les États-Unis au XIXe siècle), les bourses de matières premières ont toujours revêtu une importance cruciale, non seulement en apportant une transparence des prix, mais aussi par leur capacité à réduire les obstacles aux transactions sur de longues distances, à améliorer les normes et pratiques commerciales et à améliorer les normes d'entreposage. Et ce sans parler de leur rôle d'intermédiaire entre les investisseurs et les acteurs du secteur agricole, par exemple par les CPR et les prises en pension de titres.

En Afrique, les obstacles aux bourses sont désormais largement liés aux politiques et aux pratiques publiques et beaucoup moins aux difficultés technologiques ou à un manque d'opportunités d'affaires. Il y a tant d'initiatives en cours que les obstacles publics sont voués à être surmontés au cours des années à venir.

Quelle est votre vision du futur du financement de l’agriculture en Afrique et dans la région ACP en général?

Un nombre croissant de financiers à tous les niveaux (instituts de micro-financement, banques commerciales, investisseurs) vont prendre conscience des opportunités et rechercheront des instruments de crédit et des modèles d'octroi fiables. Les échanges d'expériences, comme ceux qui ont eu lieu lors de la conférence Fin4Ag organisée par le CTA à Nairobi l’année dernière, entraîneront une montée en flèche de la courbe d'apprentissage.

J'espère que, grâce à cette conférence, les gouvernements et les banques centrales sont désormais plus conscients de leurs responsabilités dans la mise en place d'un environnement adéquat pour le financement de l'agriculture et que les débats sur la meilleure manière de procéder vont se multiplier. J'espère également que nous verrons une participation plus large des intégrateurs de la chaîne de valeur - prestataires de services et de logistique - qui aideront les financiers à concevoir et à mettre en œuvre des systèmes de financement de l'agriculture.

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.