Jeunes : une nouvelle énergie pour l'agriculture africaine

L’Afrique a la population la plus jeune du monde. Cette jeune main-d’œuvre pourrait stimuler l’innovation en agriculture et la transformer, mais 72 % des jeunes Africains vivent avec moins de 2 $ US par jour.

La production agricole est centrale pour les revenus des jeunes en Afrique. © Idris Adeniyi/IITA

Chaque année, 11 millions de jeunes Africains entrent sur le marché du travail, mais ils sont nombreux à ne pas trouver d’emploi. Le continent est confronté à une double crise du travail : le manque d’emplois pour la jeunesse et l’augmentation du nombre de jeunes cherchant du travail. L’agriculture, plus important secteur d’emploi en Afrique, offre toutefois des opportunités en termes d’emploi et de prospérité économique.  

“Le secteur agricole devrait créer 8 millions d’emplois stables d’ici 2020 et jusqu’à 14 millions si son développement est accéléré”, explique Ann Miles, directrice des programmes, de l’inclusion financière et des moyens de subsistance des jeunes à la Fondation MasterCard, qui a hébergé le second Sommet Young Africa Works à Kigali, Rwanda, les 16 et 17 février 2017. “L’agriculture doit être une des priorités des plans de développement pour le continent si l’on veut assurer un avenir prospère aux jeunes Africains.” 

Pour se développer, le secteur agricole doit utiliser davantage les outils, technologies et pratiques modernes afin de promouvoir l’entreprenariat des jeunes. Lors du Sommet, les jeunes ont pu échanger sur leurs réussites en matière d’emploi, de sécurité alimentaire, de valorisation et aussi de lutte contre le changement climatique. 

Déverrouiller l’agrofinance 

L’une des plus grandes difficultés pour les jeunes est d’accéder aux financements ; les jeunes entrepreneurs ont besoin de nouvelles ressources pour faire croître leurs projets. Selon Brian Bosire, fondateur de UjuziKilimo, qui offre des informations agricoles précises aux petits agriculteurs, “les jeunes ne peuvent offrir les garanties nécessaires, j’espère voir les banques proposer de meilleurs modèles pour financer les activités des jeunes”. 

Bien que l’agriculture emploie 65 % de la population africaine et représente 32 % du PIB, moins de 1 % des banques prêtent à ce secteur. Sans accès au crédit, les jeunes sont incapables d’acheter des intrants de qualité ou d’investir pour accroître production et rendements. Il existe toutefois une entreprise, FarmDrive, qui aide les jeunes à accéder au crédit en utilisant des informations sur les agriculteurs – ainsi que des données satellitaires et météorologiques et les chiffres du marché – pour évaluer la solvabilité et recommander des prêts aux institutions financières. La cofondatrice Rita Kimani déclare : “Notre modèle consiste à aider les institutions financières à évaluer les risques, ainsi que la capacité et la volonté des agriculteurs de rembourser leurs emprunts, tout en veillant à ce que les produits proposés par les banques leur conviennent.” Plus de 3 000 agriculteurs kényans collaborent actuellement avec FarmDrive, qui a appuyé pour 125 000 € de prêts en 2016.  

La transformation par la technologie 

Les jeunes compétents sur le plan numérique sont encouragés à intégrer la technologie dans l’agriculture et la moderniser. Au Kenya, 90 % des jeunes utilisent leurs téléphones portables dans leurs pratiques agricoles. Les jeunes qui travaillent au très innovant iHub du Kenya, un espace permettant de créer et partager des idées dans la communauté technologique, sont devenus grâce aux TIC moteurs du développement technologique. Les deux principales innovations d’iHub sont M-Farm – qui indique les prix du marché aux producteurs (par le biais d’applications ou de SMS) et les met en relation avec des acheteurs – et iCow, qui offre aux éleveurs des informations adaptées, dont les prix du bétail et les soins vétérinaires. 

UjuziKilimo utilise aussi la messagerie SMS interactive pour relier les agriculteurs entre eux, et des capteurs pour saisir les données pédologiques et agricoles afin de leur envoyer des conseils en temps réel sur les engrais nécessaires, la lutte contre les ravageurs, les marchés, etc. Cette entreprise n’emploie que des jeunes : “Personne n’a plus de 30 ans, ma conviction est que les jeunes apportent des compétences diverses et beaucoup de nouvelles idées”, souligne Brian Bosire. 

Pour soutenir les innovations des jeunes en matière de TIC et leur esprit d’entreprise, le CTA a lancé en 2013 le Programme AgriHack Talent, qui a impliqué plus de 600 jeunes innovateurs et entrepreneurs et soutenu la création de produits et start-ups dans le domaine des TIC, comme FarmDrive. Pitch AgriHack ! Est un nouvel élément du programme – une formation intensive suivie d’un concours, qui permet d’obtenir des subventions et des investissements pour élargir les services offerts. En 2016, 152 start-ups ont participé au projet pilote Pitch AgriHack !, dont UjuziKilimo.  

Surmonter les obstacles 

Selon une analyse récente des obstacles sexospécifiques influant sur les moyens de subsistance des jeunes, réalisée par le think tank britannique Overseas Development Institute (ODI), l’une des principales difficultés limitant la réussite des jeunes femmes agripreneurs est l’inégalité d’accès aux ressources indispensables, terres, financements et services d’information. Alesia Ofori Dedaa, diplômée de la Fondation MasterCard, pense que les efforts nationaux pour atteindre les objectifs de développement durable permettront de surmonter ces obstacles. Elle a ainsi notamment “constaté que le nombre de jeunes activement impliqués dans des entreprises de valorisation augmentait et que la majorité (plus de 70 %) étaient des femmes”.  

“La transformation de l’agriculture africaine sous-tend la responsabilisation des femmes et des jeunes”, souligne Pilirani Khoza, fondatrice de la Bunda Female Students Organisation (BUFESO), qui aide les étudiants défavorisés à l’Université d’agriculture et des ressources naturelles de Lilongwe, au Malawi. Préoccupée par le manque de femmes dans l’enseignement supérieur, elle a créé la BUFESO pour donner aux jeunes femmes les moyens de poursuivre des études scientifiques et agricoles en finançant partiellement leurs frais de scolarité et autres charges. Elle a également créé un Programme étudiants diplômés-agricultrices sur le changement climatique qui associe des exploitantes agricoles à des diplômés pendant un mois et leur permet de se former à l’utilisation de technologies climato-intelligentes.  

“Les jeunes sont de plus en plus conscients des difficultés et opportunités liées à la nécessaire transition vers une croissance à faible intensité en carbone et sont nombreux à s’associer aux dialogues nationaux et mondiaux cherchant des solutions, à s’impliquer et agir”, explique Sithembile Ndema Mwamakamba, directeur des programmes sur l’agriculture climato-intelligente du Réseau pour l’analyse des politiques sur l’alimentation, l’agriculture et les ressources naturelles (FANRPAN).  

Selon S. N. Mwamakamba, la créativité des jeunes est précieuse pour la recherche de solutions innovantes au changement climatique. Au Ghana, par exemple, des jeunes ont fabriqué des cadres de bicyclettes en bambou, souvent primés : les émissions de dioxyde de carbone sont réduites de 70 % et l’initiative contribue à réhabiliter les forêts locales. La Bamboo Bike Academy, hébergée par la Bamboo Bike Initiative, propose aussi des cours sur la fabrication et la mécanique des bicyclettes pour donner aux jeunes et aux femmes les moyens de créer leurs propres petites entreprises.  

“L’enthousiasme et l’énergie de la jeunesse sont au cœur de l’élaboration de mesures d’atténuation du changement climatique”, explique Janet Maro, fondatrice de Sustainable Agriculture Tanzania (SAT). “Il faut transmettre des méthodes de culture respectueuses de l’environnement et réduisant les émissions de carbone à la prochaine génération pour qu’elles deviennent les agents du changement dans leur environnement et améliorent leurs moyens de subsistance.” SAT est un réseau de formation agricole qui a autonomisé presque 1 000 jeunes depuis 2011 et travaille actuellement avec 33 groupes de jeunes dans tout le pays. Les groupes reçoivent des formations en agriculture écologique et/ou élevage de volaille, ainsi qu’en transformation et valorisation des aliments, en compétences commerciales et en développement de l’esprit d’entreprise. “Ces activités extra-agricoles sont très lucratives pour les jeunes”, confirme Janet Maro. 

Engager le secteur privé 

Le secteur privé joue un rôle essentiel pour inciter les jeunes à travailler dans l’agriculture. Selon le Dr Eleni Gabre-Madhin, directrice générale et fondatrice de la première pépinière et plateforme pour les jeunes agripreneurs en Éthiopie, blueMoon, 90 % des emplois sont créés par le secteur privé en Afrique. Dans le cadre de son programme de pépinières d’entreprises de quatre mois, blueMoon met en relation de nouvelles agro-entreprises innovantes et des hauts dirigeants et chefs d’entreprises du secteur privé éthiopien. “Nous devons encourager les jeunes à voir grand et à créer des entreprises évolutives qui puissent absorber les millions de jeunes entrant chaque année sur le marché du travail”, précise-t-elle.  

En Ouganda, KadAfrica, une entreprise de transformation du fruit de la passion, utilise la culture fruitière pour aider les filles de 14 à 20 ans ayant abandonné l’école à devenir des moteurs économiques dans leurs communautés. L’entreprise achète 100 % des fruits qu’elles produisent au prix du marché et les revend au secteur privé ; elle traite avec 20 acheteurs locaux réguliers et deux compagnies d’exportation basées à Kampala. Plus de 1 600 jeunes filles ont jusqu’à présent participé au programme de six mois qui porte sur des formations pratiques, l’accès à la terre, les semences de qualité, les intrants agricoles, l’appui technique, l’esprit d’entreprise, etc. La culture de ce fruit leur rapporte en moyenne 66 € par mois. “À la fin du programme, elles peuvent retourner à l’école, créer leur propre entreprise ou cultiver le fruit de la passion. La formation les aide à gérer et investir”, affirme Eric Kaduru, fondateur et directeur général de KadAfrica.  

Mise en œuvre des politiques 

Au cours des dix dernières années, les décideurs africains ont adopté un vaste éventail de politiques pour aider les jeunes. En 2006, les États membres de l’Union africaine (UA) ont mis en œuvre le premier projet africain de politiques nationales efficaces pour la jeunesse. La Charte africaine de la jeunesse, qui reconnaît que les jeunes sont des partenaires et représentent une condition essentielle du développement durable, a été signée par 42 États membres et ratifiée par 38 d’entre eux. Cela a lancé une “décennie pour la jeunesse et le développement”, permis l’approbation en 2008 d’une feuille de route sur 10 ans pour la mise en œuvre de la Charte, et favorisé un dialogue constant sur les politiques ; en 2011, le thème du Sommet de l’UA a accéléré la responsabilisation de la jeunesse. “L’adoption et la mise en vigueur de la Charte africaine de la jeunesse représentent une étape importante puisque les pays africains s’engagent à mettre en œuvre des politiques globales et intersectorielles pour les jeunes, avec leur participation active”, explique S. N. Mwamakamba. 

Les organismes régionaux s’intéressant aussi toujours plus aux politiques pour la jeunesse, la plupart des pays africains s’efforcent de faire participer les jeunes aux processus politiques et décisionnels. Au Ghana, la politique nationale pour la jeunesse a pour principal objectif de promouvoir l’engagement des jeunes dans l’agriculture moderne. Une des clés de cette politique est le programme des jeunes dans l’agriculture (YIAP), qui leur permet d’acquérir des tracteurs, semences, engrais, produits agrochimiques, moissonneuses et services commerciaux avec des prêts sans intérêt. Les jeunes participants reçoivent aussi des formations et équipements de base pour se lancer dans la transformation, la valorisation et la vente. Depuis son lancement en 2009, YIAP a créé des emplois agricoles pour plus de 150 000 jeunes. 

Francis Arinaitwe, président des jeunes d’une paroisse du district de Mayuge, en Ouganda, et bénévole pour Restless Development, affirme toutefois que l’écart entre jeunes et décideurs doit encore être comblé pour permettre aux jeunes de participer pleinement à l’élaboration des politiques. “Il est grand temps que les décideurs cessent de nous considérer comme des bénéficiaires”, a-t-il déclaré au Sommet Young Africa Works de 2017. “Pensez à nous comme des participants à la réflexion sur les politiques, à leur conception et à leur mise en œuvre.” S. N. Mwamakamba convient que “les stratégies d’incitation de la politique agricole actuelle doivent être ajustées pour favoriser le développement et l’engagement de la jeunesse dans l’agriculture, non pour les décourager. Les pays africains ont besoin d’instruments stratégiques visant à changer la perception de l’engagement des jeunes dans l’agriculture, notamment par la formation supérieure”. 

Pour se développer, le secteur agricole doit faire appel à des outils, technologies et pratiques modernes pour promouvoir l'esprit d'entreprise chez les jeunes. Et si le Sommet Youn Africa Works a contribué à démontrer que des initiatives intéressantes et novatrices apparaissent çà et là, il reste encore beaucoup à faire pour que les jeunes puissent réaliser leur potentiel dans des systèmes agroalimentaires productifs et durables.

Olivia Frost & Pius Sawa

Le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) est une institution internationale conjointe des Etats du Groupe ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) et de l’Union européenne (UE). Le CTA opère dans le cadre de l’Accord de Cotonou et est financé par l’UE.